‹ Le pays des fourrures [microforme]Chapitre 60 sur 87 · UNE CHANCE A TENTER · texte numérisé non relu

UNE CHANCE A TENTER

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À pl :

C'était un ours polaire, en effet. (p. 316).

1 raure s’abaïssa un peu, et la colonne de mercure marqua vingt-quatre deen grés Fahrenheit (4°,44 centig. au-dessous de zéro). La neige remplaçait Pa la pluie des jours précédents et se durcissait sur le sol. Quelques jours de ps à ce froid, et le glissage des traineaux deviendrait possible. L’entaille, creu- Y'état sée en.avant du cap Michel, était en partie comblée par la glaceet par la bat neige, mais il ne fallait pas oublier que ses eaux plus calmes avaient dû se vf prendre plus vite. Ce qui le prouvait bien, c'est que les eaux de la mer di t ne présentaient pas un état aussi satisfaisant, vues En effet, le vent soufflait presque incessamment et avec une certaine vioip lence. La houle s'opposait à la formation régulière de la glace et la cimen-

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tation ne se faisait pas suffisamment. De larges flaques d’eau séparaient les glaçons en maint endroit, et il était impossible de tenter un passage à travers l’icefield,

« Le temps se met décidément au froid, dit un jour Mrs. Paulina Barnett au lieutenant Hobson, — c'était le 15 novembre, pendant une reconnaissance qui avait été poussée jusqu'au sud de l'ile; — la température s'abaisse d'une manière sensible, et ces espaces liquides ne tarderont pas à se prendre,

— Je le crois comme vous, madame, répondit Jasper Hobson, mais, malheureusement, la manière dont la congélation se fait est peu favorable à nos projets. Les glaçons sont de petite dimension, leurs bords forment autant de bourrelets qui hérissent toute la surface, et sur cet icefield raboteux, nos traineaux, s'ils peuvent glisser, ne glisseront qu'avec la plus extrême difficulté,

— Mais, reprit la voyageuse, si je ne me trompe, il ne faudrait que quelques jours ou même quelques heures d’une neige épaisse pour niveler toute cette surface !

— Sans doute, madame, répondit le lieutenant, mais si la neige tombe, c'est que la température aura remonté, et si elle remonte, le champ de glace se disloquera encore. C’est là un dilemme dont les deux conséquences sont contre nous! .

—— Voyons, monsieur Jasper, dit Mrs. Paulina Barnett, il faut avouer que ce serait singulièrement jouer de malhu"1", si nous subissions, dans l'endroit où nous sommes, en plein océan polaire, un hiver tempéré au lieu d’un hiver arctique.

— Cela s’est vu, madame, cela s'est ‘a. Je vous rappellerai, d’ailleurs, combien la saison froide que nous avons passée sur le continent américain a été rude. Or, on l’a souvent observé, il est rare que deux hivers, identiques en rigueur et en durée, succèdent l’un à l’autre, et les baleïniers des mers boréales le savent bien, Certainement, madame, ce serait jouer de malheur! Un hiver'froid, quand nous nous serions sibien contentés d'un hiver modéré, et un hiver modéré quand il nous faudrait un hiver froid ! Il faut avouer que nous n'avons pas été heureux jusqu'ici ! Et quand je songe que c'est une distance de six cents milles qu’il faudra franchir avec des femmes, un enfant !...»

Et Jasper Hobson, étendant la main vers le sud, montrait l’espace infini qui s’étendait devant ses yeux, vaste étendue blanche, capricieusement découpée comme une guipure. Triste aspect que celui de cette mer, imparfaitement solidifiée, dont la surface craquait avec un siuistre bruit! Une lune trouble, à demi noyée dans la brume humide, s’élevant à peine de

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quelques degrés au-dessus du sombre horizon, jetait une lueur blafarde sur tout cet ensemble. La demi-obscurité, aidée par certains phénomènes de réfraction, doublait la grandeur des objets. Quelques icebergs de médiocre allitude prenaient des dimensions colossales, et affectaient parfois des formes de monstres apocalyptiques. Des oiseaux passaient à grand bruit d'ailes, et le moindre d’entre eux, par suite de cette illusion d'optique, paraissait plus grand qu’un condor ou un gypaète. En de certaines directions, au milieu des montagnes de glace, semblaients'ouvrir d'immenses tunnels noirs, dans lesquels l'homme le plns audacieux eût hésité à s’engouffrer, Puis des mouvements subits so prouuisaient, grâce aux culbutes des icebergs, rongés à leur base, qui cherchaient un nouvel équilibre, et d'éclatants fracas retentissaient que répercutait l'écho sonore des glaces. La scène changeait ainsi à vue comme le décor d’une féeriel Avec quel sentiment d’effroi devaient considérer ces terribles phénomènes de malheureux hiverneurs qai allaient s’aventurer à travers ce champ de glace!

Malgré son courage, malgré son énergie morale, la voyageuse se sentait pénétrée d'involontaires terreurs. Son &ine se glaçait comme son corps. Elle était tentée de fermer ses yeux et ses oreilles pour ne pas voir, pour ne pas entendre. Lorsque la lune venait à se voiler un instant sous une brume plus épaisse, le sinistre aspect de ce paysage polaire s’accentuait encore, et Mrs. Paulina Barnett se figurait alors la caravane d'hommes et de femmes, cheminant à travers ces solitudes, au milieu des bourrasques, des neiges, sous les avalanches, et dans la profonde obscurité d’une nuit arctique!

Cependant, Mrs. Paulina Barnett se forçait à regarder. Elle voulait habituer ses yeux à ces aspects, endurcir son âme contre la terreur, Elle regardait donc, et tout d’un coup un cri s'échappa de sa poitrine, sa main serra la main du lieutenant Hobson, et elle lui montra du doigt un objet énorme, aux formes indécises, qui se mouvait dans la pénombre, à cent pas d'eux à peine,

C'était un monstre d'une blancheur éclatante, d'une taille gigantesque, dont la hauteur dépassait cinquante pieds, IL allait lentement sur les glaçons épars, sautant de l’un à l’autre par des bonds formidables, agilant ses patles démesurées qui eussent pu*embrasser dix gros chènes à la fois. I] semblait vouloir chercher, lui aussi, un passage praticable à travers l’icefield et fuir cette ile funeste. On voyait les glaçons s’enfoncer sous son poids, et il ne parvenait à reprendre son équilibre qu'après des mouvements désordonnés. |

Le monstre s’avança ainsi pendant un quart de mille sur le champ de glace. Puis, sans doute, ne trouvant aucun passage, il revint sur ses pas,

se dirigea vers cette partie du littoral que le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Barnett occupaient.

En ce moment, Jasper Hobson saisit le fusil qu’il portait en bandoulière et se tint prêt à tirer.

Mais aussitôt, après avoir couché en joue l'animal, il laissa retomber son arme, et à mi-voix :

« Un ours, madame, dit-il, ce n’est qu’un ou:: dont les dimensions ont été démesurément grandies par la réfraction! » C'était un ours polaire, en effet, et Mrs, Paulina Barnett reconnut aussitôt r'ilusion d'optique dort elle venait d’être le jonet. Elle respira longuement. Puis une idée ‘ui vint:

« C’est mon ours: s'écria-t-elle, un ours de Terre-Neuve pour le dévouement! Et très-probablement Le seul qui reste dans l'ile ! — Mais que faitil là?

— Il essaye de s'échapper, madame, répondit le lieutenant Hobson, »= secouant lu tête. IL essaye de fuir cette île maudite! Et il ne le peut pas encore, et il nous montre que le chemin, fermé pour lui, l’est aussi pour nous! »

Jasper Hobson ne se trompait pas. La bête prisonnière avait tenté de quitter l'ile pour atteindre quelque point du continent, et, n'ayant pu réussir, elle regagnait le littoral. L’ours, remuant sa ‘te et grognant sourdement, passa à vingt pas à prine du lieutenant et de sa compagne. Ou il ne les vit pas, ou il dédaigna de les voir, car il continua sa marche d’un pas pesant, se dirigea vers le cap Michel, et disparut bientôt derrière un monticule.

Ce jour-là, le lieutenant Hobson et Mrs. Paulina Baruett revirrent tristement et silencieusement an fort.

Cependant, comme si la traversée des champs.de glace eût été praticable, les préparatifs du départ se continuaient activement à la factorerie, Il ne fallait rien négliger pour la sécurité de l'expédition, il fallait tout prévoir, et compter non-seulement avec les difficuités et les fatigues, mais aussi avec les caprices de cette nature poraire, qui se défend si énergiquement contre les investigations humaines.

Les atlelages de chiens avaient été l’objet de soins particuliers. On les laissa courir aux environs du fort, afin que l'exercice refit leurs forces ‘un peu engourdies par un long repos. En somme, ces animaux se trouvaient tous dans un état satisfaisant et pouvaient, si on ne les surmenait pas, fourir une longue marche.

Les traineaux furent inspestés avec soin. La surface raboteuse de l’icefield devait nécessairement les exposer à de violents chocs. Aussi durent-

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ils être rer\forcés dans leurs parties principales, leur châss:s inférieur, leurs semelles recourbées à l'avant, etc. Cet ouvrage revenait de droit an charpentier Mac Nap et à ses hommes, qui rendirent ces véhicules aussi solides que possible. ;

On construisit en plus deux tralneaux-chariots, de grandes dimensions, destinés, l’un au transport de: provisions, l’autre au transprrt des pelleteries. Ces travaux devaient ètre trainés par les rennes domestiques, et ils furent parfaitement appropriés à cet usage. Les pelleteries, c'était, on en

‘ conviendra, un bagage de luxe dont il n'était peut-être pas prudent

de s’embarrasser. Mais Jasper Hobson voulait, autant que possible, sauvegarder les intérêts de la Compagnie de la baie d'Hudson, bien décidé, d’ailleurs, à abandonner ces fourrures en route, si elies compromettaient ou gènaient la marche de la caravane. On ne risqua. rien, d’aiileurs, puisque ces précieuses fourrures, si on les laissait dans les magasins de la factorerie, seraient inévitablement perdues.

Quant aux provisions, c'était autre chose. Les vivres devaient être abondants et facilement transportables. On ne pouvait en aucune façon compter sur les produiis de la chasse. Le gibier comestible, dès que le passage serait praticable, prendrait les devants et aurait bientôt rallié les régions du sud. Donc, viandes conservées, corn-beef, patés de lièvres, poissons secs, biscuits, dont }’approvisionnement était raalheureusement fort ré. duit, etc., ample réserve d’sseille et de chochléarias, brandevin, esprit-devin povr la confection des boissons chaudes, cte., furent déposés dans un chariot spécial. Jasper Hobson aurait bien voulu emporter du combustible, car, pendant six cents milles, il ne trouverait ni un arbre, ni un arbuste, ni une mousse, et on ne pouvait compter ri sur les épaves, ni sur les hois charviés pur la mer. Mais une telle surcharge ne pouvait être admise, et il fallut y renoncer. Très-heureusement, les vêtements chsuds ne devaient pas manquer. Îls seraient nombreux, confortables, et, au besoin, on puiserait au chariot des fourrures.

Quant à Thomas Black, qui depuis sa mésaventure s’élait absolument retiré du monde, fuyant ses compagnons, se coufinant dans sa chambre, ne prenant jamais part aux conseils du lieutenant, du sergent et de la voyageuse, il reparut enfin dès que le jour du départ fut définitivement fixé. Mais alors il s’occupa uniquement du traineau, qui devait tiansporter sa personné, ses instruments et ses registres. Toujours muet, on ne pouvait lui arracher une parole, Il avait tout oublié, même qu’il fût un savant, ct, depuis qu'il avait été déçu dans l'observation de son éclipse, depuis cue la solution des protubérances lunaires lui avait éch.ppé, il n'avait plus apporté aucune attention à l'observation des phénomènes parti-

dis

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