LES FIORDS ET LES GLACIERS
A rextrômité d'un fiord il y a invariablement une vallée avec un cours d'eau qui recueille les eaux venant des montagnes; à tous égards, ces vallées sont la continuation du fiord; seulement l'un est de terre, l'autre est d'eau, et tous deux sont découpés dans le roc; la même chose est vraie dos branches , fiords transversaux, et des vallées.
Partout vous voyez les silbjns, les stries et le poli dus à l'action de la glace; partout vous voyez de nombreuses moraines, si immenses qu'elles sont souvent couvertes de fermes, de champs et de hameaux; tout prouve que les fiords, comme les vallées, ont été creusés dans le roc solide par l'action des glaciers. En considérant l'effrayante hauteur de ces murs et y ajoutant l'énorme profondeur, (pii est souvent égale à la hauteur des montagnes, nous ne pouvons comprendre les incalculables périodes de temps qu'il a fallu à ces glaciers pour faire leur œuvre dans leur marche lente mais irrésistible vers la mer; nous obtenons ainsi une idée, que rien autre ne peut nous donner, de la terrifiante puissance de l'eau, sous forme de glace, pour modifier le caractère de la surface du globe.
Il y a aujourd'hui en Norvège des glaciers à l'extrémité supérieure des fiords descendant vers la mer, témoins silencieux mais irrécusables de l'œuvre qu'ils ont accomplie et qu'ils continuent encore; en se retirant, de mois en mois, ils laissent sur les rochers précisément les mêmes marques laissées par eux depuis des siècles. Le temps, la gelée, des influences atmosphériques ont, en beaucoup de i)laces, oblitéré ces marques faites par les glaces, et souvent la boue et les débris des siècles les cachent à l'œil du vulgaire, mais elles ont été préservées pour le géologue.
En navigant le long des fiords, des ouvertures de vallées, ou des baies abritées de la côte norvégienne, l'attention du voyageur ne peut manquer d'être attirée par les terrasses ou plages, s'élevant l'une au-dessus de l'autre en amphithéâtre, et apparaissant comme de gigantesques escaliers. Elles suggèrent à la fois l'idée de successifs soulèvements du sol et de différents niveaux de la mer, plus ou moins permanents, dans lesquels les rivières et cours d'eau ont charrié des pierres, du sable, de l'argile, qu'ils ont répandus au-dessous de la surface.
Dans beaucoup de fiords se voient de courtes vallées rapides, dont
l'entire osl barrée ]inr une terrasse ou deux , surmontées par des IjIoos, des pierres et du sable d'une moraine laissée par la })récédente période glacière; bien des lacs ont été produits ainsi, suivant le cours de la vallée. La terrasse la [ilus élevée, que l'uiipeul distinguer tie la UKiraiue par sa stratificaliim, niarqne le plus ancien niveau de la mer. Leur hauteur dépend de la largeur de la vallée, de la iiuantité de matière déposée, et de la durée du tassement; la plus ancienne atteint une
.Marques de la mer jues de Troiidjliem.
liauieiu' de 600 à G20 pieds, et contierd des lossiles marins arctiques. On trouve aussi dans l'argile des coquillages marins et des bancs de coquilles de deux faunes distinctes. Dans les marnes d'argile dure, on a découvert des S(iueletles de plioipies et de poissons, et de larges lits de tourbes se présentent dans les plaines. Les terrasses plus basses et plus fécentes, de .oO à loO pieds de ii.iul, coiilienneui des fossiles appartenant à la fanni' acluelle de régions m-dessous du cercle polaire sur la cote, de Norvège. D'immenses bancs de coquillages courent parallèlement à la côte, et sur eux s'est déposé un terreau foncé, comme
Iri liorcl ncavcgion.
LES MAItnL'ES UE MER 2«
a Bodu. D'autres lits de tourbe se font vnir aussi sous ces dernières terrasses.
Des ligues de bord coaiposées de ciilloux se rencoutrent daus différentes parties du pays; j'eu ai vu sur les ])ords septentrionaux de la Baltique, au milieu de forèls conil'ères, ;iu nombre de trois superposées; de même sur la côte de Finniarken, deniére Vadsô.
On voit des marques de mer sur divers points de la côte de Norvège. J'en ai remarqué particulièrement près de la ville de Trondhjem, où on les découvre à une hauteur de 402 à 510 pieds; près de Stensu, sur le fiord Stavanger; dans le fiord Osier, à 138 pieds au-dessus de la mer; et aussi dans le fiord Allen. Ces marques ne correspondent pas exactement avec la hauteur des terrasses enviriuinnntes, et doivent avoir été produites par l'action des vagues; elles seraient beaucoup plus communes si le temps et la gelée ne les avaient oblitérées en bien des endroits. Les terrasses, les lignes de bords et les marques de la mer désignent le grand soulèvement du sol pendant l'époque appelée « terrassi(iue », et les longues périodes de repos. Mais, si les faits susmentionnés indiquent le soulèvement du sol précisément avant l'ère actuelle, on a aussi la preuve que dans certains districts il y a eu un enfoncement local subséquent. Plusieurs plages distinctes et abruptes sont submergées dans l'ile de Gotland, à une certaine distance des falaises actuelles, que, grâce à la limpidité de l'eau, on peut voir distinctement du rivage.
Pendant des années on a fait des observations en Suède, dans la Baltique, en creusant des mar(iues dans les rochers, qui démontrent que, dans la partie septentrionale, le sol s'élève d'à peu près deux pieds et demi par siècle, pendant qu'il s'enfonce au sud. Il y a une brèche remarquable le long de cette mer d'Ystad ùTrelleborgetFalsterbo, produite sans doute par le soulèvement sul)it du sol au nord, et de l'enfoncement au sud, accompagnés d'un inunense mouvement de l'Océan; celte brèche aurait amené une vaste mer entre la Scandinavie méridionale et l'Allemagne septentrionale. Antérieurement à cela, ces deux portions de pays étaient jointes par un continent, à travers lequel émigrérent des plantes, des animaux et des hommes; la partie du sud étant la plus basse, celle du nord, encore couverte par la glace, aurait été la première occupée par l'homme, probablement par une race de chasseurs.
2ii LE l'AYS DU SULEIL DE M IN LIT
Quant à ce qui concerne la date, toutes les tentatives faites pour approcher du nombre d'années re(iuises pour produire ces résultats ont été vaines, attendu que les mouvemenls ascensionnels et déclinants ont été trouvés inégaux et que d'iinlélerniinalilcs périodes de re[ios presque paiTail ou de souiévenient très lent sont intervenues. Des évaluations basées sur l'observation moderne prouvent seulement ([u'une période de teni])s indéfuiie doit s'être écoulée, mais ne nous donnent point d'information positive.
La théorie du mouvement ininterrompu du sol, et [inr conséquent
Terrasses prouvant rancicii niveau ilc la mer.
les calculs basés pai' des géologues sur les soulèvements comme une mesure de tem|is, ont été niés par l'éminent Théodore Kjerulf, professeur de géologie ;i Christiania, et auteur de la meilleure carte géologique de la Norvège. 11 a fait connaître sa théorie dans un discours sur le « soulèvement de la Scandinavie considéré comme mesure de temps )i, prononcé dans la réunion (h.'s iialuralistes Scandinaves à Copenhague, en juillet llS7;i, résumé ainsi qu'il suit: «Une chose hors de discussion, c'est (|ue la péninsule Scandinave, en tout cas la
DES. SOULEVEMENTS TERRASSIQUES 2'to
Tiii'ïlialti'il vu (le loin.
Tunnel de Torghaltcn.
Suèile, s'élève irrégulièrement, mais avec une extrême lenteur. Qu'un seniMable soulèvemenl ait eu iii'u aux époques géologiques, cela est clairement démontré par les co(|uillagt's marins, les argiles, sables, s(]n('lettes de baleines, terrasses et lignes de bord que l'on voit maintenant à (les hauteurs considérables au-dessus du niveau actuel de la mer, et à une grande dislanci' dans riulérienr. » — Et ])lus loin : « Les mu ques les plus hantes sur li's montagnes ou dans les vallées sont les lignes de division sur le cadran du temps, dénotant le commencement de nouveaux mouvements; l'aiguille est le changement actuel de niveau mutuel entre la terre et la mer. » Selon la théorie de l'iceberg de réjioque glacière, — qui, bien (pie très peu satisfaisante, peut être invoquée pour expli(juer, additionnellement à la théorie glacière, quelques-uns des phénomènes sur les confins des continents, et notamment en Scandinavie, — cette péninsule s'est enfoncée lentement sous la glace arctique, les surfaces du dessous entaillées et déchirées parles bcv(js submergés et écrasés, puis le sol s'éleva lentement de nouveau à son niveau actuel. Consé(juemment, la mesure du présent soulèvement est d'une moyenne de 2 pieds et demi en nn siècle, ou de 600 pieds en 24,000 années; les déchirements se découvrant à une hauteur de 6,000 pieds, le temps voulu serait de 240,000 années; et, comme la théorie demande nn double mouvement, — nn d'enfoncement et un de soulèvement, de 6,000 pieds chacun, — nous arrivons à 480,000 années exigées, et ceci, dans la supposition que le mouvement a été égal sans interruption. Mais W\ n'a pas élé le cas; des preuves innomlirables existent en Norvège (|u'il y a eu des mouvements relativement ]irompts, alternant avec des repos relativement longs ; en d'autres termes, des mouvements inégaux et inlermittents. Le fait que l'amas ne contient point de fossiles marins, la direction uniforme des entailles et leur nombre immense ; le fait encore (pi'une dépression aurait amené un climat plus chaud et non plus froid, tout est en faveur d'une théorie glacière et contre la théorie de l'iceberg. Les plus anciens bancs de co(iuillages contenant des fossiles d'un caractère plus arctique qu'aujourd'hui, sont tous élevés, environ 500 pieds au-dessus de la mer; il en est de jibis récents avec des fossiles comme ceux vivant actuellement, entre 100 et loO pieds au-dessus de la mer; on ne les trouve pas à tous les niveaux, mais seulement à de certains. En réalité,
DES SOULEVEMENTS TEIÎRASSIQUES 247
nous voyons « traces do mouvements et temps île repos relatif, pendant lesquels ces puissantes masses de coquilles ont été entassées sur la côle à un niveau déterminé, et un tressaillement de mouvement peut avoir suivi. »
Quant aux terrasses dans les vallées, on n'en voit point ouvertement à plus de 600 pieds au-dessus du niveau de la mer, avec des matières charriées par les rivières. Si le mouvement avait été constamment égal, il se serait formé une surface continuellement déclinante au lieu de terrasses; ces dernières « sont des témoins d'un degré, ou d'un élan dans le mouvement; après quoi suit le repos relatif. » — Elles ne s'étendent qu'à une linuleur de 600 pieds, au-dessus desipiels les entailles sont faites par les glaciers et non })as les icebergs, en sorte qu'il n'est pas besoin de double mouvement ni de période de 480,000 ans, mais seulement de 24,000 années, correspondant à un soulèvement de 600 pieds. « Si nous soustrayons, dit le savant professeur, la hauteur des degrés mêmes, qui exprime le changement i)roportionnellement rapide du niveau, et si nous retenons seulement les surfaces lentement déclinantes, et en apparence presque lioiizonlalesipii manpicnt les époques intermittentes d'élévation graduelle probable, il ne reste qu'une fraction, une très petite fraction de ce temps. » Les lignes de plages, les signes creusés sur les côtés des montagnes, ne déi)endent que de la surface stationnaire de la mer, de la somme de matières transportées par les eaux dans leur course; (piant à des cliangenieiits plus rapides, ils sont distincts l'un de l'autre. M. Kjéruif pense que la durée géologique de la période glacière ne peut avoir été de plus de 24,000 années, puisque le niveau le plus élevé appartient à la mer Arctique. » Ce mouvement s'est fait par degrés jusqu'à l'époque actuelle, peut-être par tressaillements de plus en plus faibles. »
Dans l'île de Torgô s'élève le fameux Torghatten à une hauteur de 760 pieds, avec un tunnel naturel de 3oO à 400 pieds au-dessus du niveau de la mer; sa hauteur varie de 64 à 299 pieds et sa largeur de 36 à 88 pieds. La mer seule a eu la puissance de remuer une telle masse de pierres. On voit de semblables tunnels sur le Moskenaeso, le Grytô et le Senjen.
Les changements de climat sont pas moins étonnants. Tout en haut de la Scandinavie, — même dans la partie au delà du cercle Arctique
:2i8 LE PAYS DU SOLEIL DE MIMMT
et du cap Non! — les fossiles prouvent incoiiteslablemeiU (pi'à la fin de la }iériode lertiairo, les régions polaires jouissaient d'un climat tempéré, aussi chaud ipie celui de l'Angleterre et <le la Fiance; les fougères, le? conifères, le cliène, le oliàlaigni(M- el aulres arbres forestiers fleuris saient autrefois au Spilzherg, dans l'ile de Beeren, elc; ces pays, aujourd'hui gelés, prèsenlaient des Irails de sol el de température qui les rendaient propres à nourrir des mammifères terrestres et l'homme, si toutefois il vécu! alors dans cette partie du monde.
Après la période leiiiaire, rèlév.ilion du sol amena l'ère de glace, dnrani laipirlle les forèls disparurent graduellement et les animaux se dirigèrent au sud; le climat devint de plus en plus froid, la végétation cessa, et n'ayant plus de moyens de subsistance, la vie animale disparut ne laissant que le renne, le bœuf musqué, et un petit nombre d'autres espèces arctiques, qui peuvent avoir été témoins de la période glacière. Ceux-ci mêmes, si les glaciers s'étendaient vers le sud, seraient forcés de passer dans des régions plus douces, ou île [lérir.