‹ Le pays latinChapitre 10 sur 28 · LE VICOMTE SÉRAPHIN A M. LE COMTE AXTÛNT DE SYLVERS, A VERSAILLES · texte numérisé non relu

LE VICOMTE SÉRAPHIN A M. LE COMTE AXTÛNT DE SYLVERS, A VERSAILLES

Mercredi, 24 juin.

Jusqu'à présent, mon cher comte, Lazare ne me paraît pas dans une mauvaise position. Le voilà dans l'attitude fort enviable d'un criminel intéressant. Malheureusement l'affaire n'est pas sérieuse, ce qui ôte à notre ami beaucoup de son prestige.

Je ne puis que lui présager un acquittement honorable. Franchement, s'il y avait eu contre lui quelque charge accablante, j'aurais demandé à prendre sa place.

Je parle sérieusement. En dépit des statisticiens, les crimes sont rares; c'est du fruit défendu. Au

bois, à l'Opéra, au café Foy, à Chantilly, nos gants jaunes, nos chevaux, nos binocles et nos sticks garnis d'ivoire séduisent tout au plus quelques Madeleines sans or ou quelques danseuses sans lords. Mais un grand criminel a toutes les femmes ' pour lui et surtout les femmes honnêtes. Je ne demanderais qu'une simple condamnation à dix ans pour faire un mariage superbe, et le lendemain j'écrirais un poëme épique, sûr de le vendre un louis le vers et de trouver des lecteurs. Pourquoi a-t-on lu la Henriade? Parce que Voltaire sortait de la Bastille.

Je vous vois rire d'ici. Et pourquoi pas? un poëme épique est-il plus comphqué qu'un drame? et rie montons-nous pas dans les départements de Seine-et-Oise une tragi-comédie infiniment plus intriguée que les vaudevilles de Scribe? Il n'appartenait qu'à des gens aussi civiUsés que nous, d'arriver à combiner froidement une action dont nous sommes à la fois les machinistes et les metteurs en scène, et oii nous jetons nos passions personnelles et nos sentiments les plus réels dans le moule oii les dramaturges vulgaires ne mettent que des élégies ridicules ou de plates exagérations. Et quelle fantaisie étincelanle pourrait égaler l'imprévu de certaines situations secrètes que nous devons igno-

rcr jusqu'au dénoûmcDt, sous peine d'être obligés de nous siffler nous-mêmes ?

Je ne vous envoie pas la boîte d'écaillé. Mais si Lazare en veut une absolument, il en trouvera à Versailles chez un tabletier socialiste qui s'appelle Bourdaleau. Quant à l'objet que renfermait ladite boîte, ça n'est pas plus difficile à remplacer. Trouvez lui une boîte de couleur ; ça coûte vingt-cinq sous. Pour parler sans ambages, la boîte renfermait un portrait fait de souvenir par Lazare. Comme à l'heure qu'il est il jouit d'un grand loisir, je pense qu'il est bon et généreux de lui fournir les moyens de s'occuper. Mais j'ai encore une autre raison de garder par-devers moi ce précieux bijou. Tout ce qu'on pourra remettre à Lazare sera scrupuleusement inspecté au greffe de la prison ; or, ce portrait pouvait compromettre gravement notre ami, et donner quelque poids à une accusation capitale. Entendez-vous bien, Antony? Je dois même arrêter ici la confidence, car vous seriez porté à le traiter tout de suite d'infâme criminel. Nous expliquerons cela plus tard.

Mais ce n'est pas la seule complication bizarre qu'ait fait naître notre comédie. Marie vous boude; et vous accusez nos amis Quelle inconséquence! mais Louisa, cette funambule qui nous execro

tous les deux, habite depuis trois jours la maison de M""® d'Alton. Et vous vous étonnez! Mais mon cher, la seule chose dont j'aie lieu d'être surpris, c'est qu'elle ne nous ait pas encore brouillés à mort, et que nous n'en soyons pas à calculer notre force au pistolet. Vous n'avez donc jamais été femme un quart d'heure par la pensée ? Vous n'avez pas rêvé cette joie suprême de briser le cœur d'une honnête femme et d'étaler devant elle, comme à l'amphithéâtre, l'horrible anatomie d'un amour adultère? Ah! vous vous fiez aux femmes, vous? Mais savez-vous, moi qui vous parle, que je ne dors pas sans frémir près d'une de ces créatures dangereuses et que je me réveille vingt fois avec des sueurs froides, et croyant sentir leurs griffes le lionnes s'enfoncer dans ma chair et déchirer jidi poitrine?

En somme, mon ami, Louisa a fait son état de femme et de comédienne en éloignant de vous j^jme d'Alton par quelque jolie médisance. Un homme fort profiterait de cet incident. Ceci n'est pas un conseil; c'est une réflexion. Mais si vous aimez trop Marie pour y renoncer à présent, attendez la conclusion de notre divertissement-Bouchardy; puis nous nous vengerons bel et bien de la Louisa. En cas qu'une détention un peu longue

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rende Lazare fou furieux, ce sera un Saîtabadil tout trouvé pour cette exécution.

Adieu, mon très-bon. Paris se porte bien; la Seine est à sec comme un simple Mançanarez. Les ministres sont aux eaux; le club est désert; et je m'ennuie... oh! je m'ennuie!...

Bien à vous,

yicomle SÉRAPHIN.

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