DIX-SEPTIÈME LETTRE
(Incluse dans la précédente.)
THÉODORE A MADEMOISELLE LOUÏSA.
Dimanche matin
J'espère, Louisa, qu'en recevant cette lettre écrite par un homme qui habile le môme toit que vous, vous aurez le hon goût de ne point vous étonner, comme ferait un vulgaire personnage de roman. Vous savez combien certaines choses sont difficiles à dire, vous que l'amour a laissée toute meurtrie ; et moi, j'ai à vous dire la plus dif. ncile de toutes : je vous aime.
.; Je vous aime, et c'est assez vous dire Qae i» ^,vous aime depuis la première seconde où je vous"
ai vue. Vous ne croirez pas que cet amour soit un amour de circonstance né dans mon cœur le jour oii Lazare vous a dédaignée.
Vous me connaissez trop bien pour me prêter îine aussi mesquine combinaison, et je ne me justifie pas de ce crime , dont vous ne sauriez m'accuser. Mais, dussiez-vous me haïr, aujourd'hui que tout est fini, je vous dirai sans crainte : Je suis heureux pour vous que Lazare ne vous ait point aimée, car il n'aurait pas su vous aimer.
Lazare vous eût aimée avec son imagination sans frein et vous eût égarée avec lui dans les déserts de son ambition. Moi, Louisa , je vous aime, parce que vous êtes belle, forte et courageuse, parce que vous pourriez bander un arc ou lancer un javelot comme Hippolyte, reine des Amazones, et parce qu'en vous voyant je crois que la Vénus grecque a encore une fois animé quelque statue de Pygmalion ou de Polyclète. J'aime votre front étroit, qui semble taillé dans le granit ; vos sourcils tordus comme un arc, vos yeux où brille une flamme, vos narines insolentes. J'aime vos lèvres rougissantes comme une pourpre ensanglantée, et ces bras vigoureux, cette stature et ce port de déesse, et, sur ce front éblouissant, ces cheveux noirs comme l'Erèbe et tordus comme les ondes
du Cocyte, que Phidias eût représentés par un assemblage d'ébène sur une statue de marbre blanc de Paros.
Vous êtes sage et hardie comme toutes les créatures dont la forme est excellente; c'est pourquoi je veux faire de vous la compagne de ma vie. Moi aussi je suis beau, fort et industrieux; j'aurai bientôt les honneurs et la richesse; car la fortune est une grande dame sans charité, qui ne donne qu'à ses amants. Ce que je vous offre, c'est d'être adorée comme une divinité ; et vous savez bien que mon culte ne se lassera pas, puisqu'il durera aussi longtemps que votre beauté immortelle.
Et puis vous êtes un admirable motif à poésie. En vous voyant, je vois voltiger autour de moi des rhylhmes inconnus qui suffiront à réconcilier les lyres et les voix. Je vous aimerai comme j'aime le vin, l'or, la pourpre, la sculpture, la poésie, la beauté et surtout l'amour qui contient tout cela. Je ferai de vous une femme immortelle comme Cléopâtre. Délie et la Guiccioli, ce que j'aurais lait de Blanche, qui comprend si bien la mise en scène des arts, si elle eût été un peu moins maigre. D'ailleurs, si vous acceptez l'amour que je vous donne, vous n'aurez point à rougir au premier regard que nous échangerons ; car je ne serai point
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étonné, et je comprendrai que ce que vous faites
est bien. . . , r^\n^
Je quitte demain la France. Je vais voir la Grèce, ma vraie patrie. Si vous voulez, nous pourrons "rensemWe, appuyés l'un sur Vautre, cette terre
d'harmonie et de soleil qu'habitaient autrefois de lesses et des nymphes semblables à. wsj^^^^^^
serons ensemble sous ces noires forets de p ns de Thessalie, où se rencontraient des bacchan.
et des amazones; ensemble au sommet de ce P nasse couronné de neige, où dansaient nues 1 ïï ses et lesGrâces;ensemblesurles rives eun
de ce beau fleuve qui laisse entrevoir ses flot» d or
Ïd argent à travers des berceaux de launers-ro-
s! Quel plaisir de ne pas visiter Vltalieetde ne
pas cueiUir'de vergiss-mein-nicht sur les bords du Rhin! En quittant ces beaux lieux, Louisa vou serez une Grecque dlonie. Alors, ô femme ado ee 1 gr ndes dames qui disent : Ces femmes-la ! en pariant de vous, s'enivreront des odes où je vous
aurai chantée. . ,
PS- Vous comprenez, Lomsa, que, maigré mon courage, j'hésite à entendre un «on non
qui changerait toute ma vie. Voie, donc ce que je vous demande. Vous savez combien, aime vos cheveux, ces immenses cheveux noirs qui ressem-
blent au casque échevelé d'une guerrière ; envoyez-moi par Julie une tresse de ces beaux cheveux ; c'est un souvenir qu'au moins vous ne pouvez refuser à l'ami; si C€lte tresse est entière, je saurai qu'il me faut renoncer à vous; si je ne'reçois que la moitié de cette tresse, coupée au milieu, je pourrai défier,, à l'avenir, Lamartine el Musset, ces poètes qui, en fait de maîtresse im» mortelle, n'ont que la gloire !
THÉODORE
p. s. — Avant de te quitter pour jamais, chère Blanche, il faut que je te le redise encore une fois : je t'ai aimée comme ma seule amie. C'est donc à toi, ma petite chérie, que revient de droit l'autre moitié de cette tresse fatale, que je n'aurais jamais dû couper! Adieu I Puisse cettra lettre, encore humide de mes pleurs, te porter ' mes derniers baisers !
DIX-HUITIËME LETTilE.