‹ Le pays latinChapitre 26 sur 28 · DE B · texte numérisé non relu

DE B

VESGT-TROISIEME LETTRE.

■ADEMOISKLLE BLANCHE LEJEUMS A MADASfE LOUISA BAYOL.

(Aax soins de M. 1« eooiul général de France \ Alexandri*).

31 octobre 1846.

Enfin, ch^re Louisa, la victoire m'est restée. Le paquebot te porte, avec ma lettre, la nomination de ton mari au poste de consul de France à Mataryéh. On ne savait pas trop au ministère des affaires étrangères ce que c'était que Mataryéh ; je me suis chargée de l'apprendre au chef du cabinet. Mon ami \\^otzin, un jeune savant employé à la Bibliothèque de l'Institut, m'a fait un mémoire historique sur Mataryéh dont il a démontré l'importance poUtique et commerciale. Bref, dans le

déluge de grAces et de faveurs de toute espère que le Kiinislère a fait pleuvoir sur ses élus pour célébrer son sixième anniversaire, le consulat de Mataryéh a été emporté d'assaut.

Sache, pour ta gouverne, que Mataryéh est bâti sur les ruines d'Héliopolis : bien que M. Larcher, qui a traduit Hérodote, affirme que cette Héliopolis est fausse et n'est qu'une Héliopolis de seconde main. Contente-toi, ma chère, de cette Héwiopolis qui possède un petit obélisque.

Avant qu'un poète lyrique, appelé Théodore Bayol, eût eu l'idée de parcourir la Grèce, l'Asie, l'Egypte, et d'envoyer la relation de son voyage à une danseuse du Cirque, appelée Blanche Lejeune, qui la fit insérer aux Débats, et partit de là pour obtenir en son nom l'institution d'un consulat quelque peu fantastique, Mataryéh avait été déjà le théâtre d'ue singulière aventure. Ma chère on te montrera à Mataryéh les ruines de la maison de Putiphar.

C'est à Mataryéh que, deux ou trois mille ans plus tard, la Vierge s'arrêta pour se reposer avec l'enfant Jésus. Le sycomore sous lequel elle s'est assise étale encore, aux yeux des infidèles, son impérissable verdure.

En te transmettant ici les notes de" M. Wotzin,

j'ai mon but — but philosojibique. Choisis, Louisa, il est temps: en (''pous;jnt Théodore, tu épousais la vertu, le devoir, l'honnêteté ; ici, je ne fais pas acception de la personne de Théodore. Que malgré ton amour pour lui, les yeux fondus en amande et la calotte rouge à gland bleu d'un neveu de Canaris l'aient séduite dans ton ombreux ermitage des Cyclades, je le comprends. J'ai connu, à Paris, le prince Démétrius Archétidos, qui aiïola d'un coup d'œil tout le boulevard du Temple et la rue des Fossés. Mais Canaris a bien des neveux encore; les descendants des mamelouks sont nombreux en Egypte. Ibrahim a des fils, des frères, des cousins et des arrière-petits cousins. Prends garde et ne joue pas ton existence sur de folles amours.

Théodore est ce qu'on appelle à Paris un garçon de talent, rien de moins, rien de plus; il croyait développer les ailes de sa muse en faisant huit cents lieues pour installer son dictionnaire de rimes sous le portique du Parlhénon, tu vois le résultat; il est moins poète peut-être, mais, à coup sûr, il est bien plus consul. C'est un homme despotique, mais de peu de consistance; nous le ferons consul général, et sans doute un jour ministre plénipotentiaire à la cour de Saxe-Zaëhringen ; il sera baron de Bayolet commandeur de divers ordres. Si

tu fais ce qu'une bonne femme et une femme intelligente doit faire pour son mari, surtout quand elle ne l'aime pas, votre avenir est magnifique, et c'est alors que tu seras réellement vengée des Marie d'Alton qui ont osé se faire tes protectrices, ^ et des Lazare que tu n'as pas su conquérir.

Ce pauvre comte vient d'éprouver un affreux malheur dans la personne de M""® Marie d'Alton, son amie, que la petite-vérole a entièrement défigurée ! je dirais presque elle n en est que plus belle, car sa figure est vraiment éclairée par le feu intérieur de la Charité. Cette femme supérieure est la providence de son arrondissement. Reconciliée depuis plusieurs mois avec sa famille, par les soins du vénérable abbé Bouzon, elle vient d'hériter d'une immense fortune qu elle emploie à des œuvres pieuses. Quant à Lazare, je n'ai pas besoin de te dire qu'il est sorti du tombeau, mais entièrement sorti. Cela va sans dire. Sans cela, à quoi cela aurait-il pu lui servir de s'appeler Lazare?... Mais ne rions pas ! M. de Cliabanne-Malaurie est arrivé juste, grande chose ! Il est arrivé aussi à propres que Chateaubriand, Déranger et Hugo dans leur temps. Bref, ses quatres volumes de poésies, de théâtre et de politique deviennent populaires; il tient la Revue des deux Mondes, les Débats et la

Presse; il vient d'être nommé membre du conseil général et lieutenant-colonel de la onziime légion de la garde nationale. Enfin, il est r.hevalicr de la Légion d'honneur, il a la plaque de Charles III, et Sa Hautesse le Sultan a daigné lui envoyer le Nichan-Iilichar entouré de brillants.

Tiens, Minette, je n'ai qu'une peur pour M. de Chabanne, c'est qu'il ne passe trop tôt bon Dieu, ou, pour m'exprimer plus clairement, personnage en carton ; comme nous disions à la Gaîlé, du temps des mélodrames à combats au sabre.

Mais la Gaîté m'amène tout droit à M. Valentin Raynal, qui en abuse. Ne dis jamais à personne que j'ai fait un calembourg si digne de notre jeunesse !

Quelques jours après ta brusque disparition, je reçus la visite de ton ancien adorateur, et j'avoue que je fus quelque peu surprise de ne lui voir ni perruque jaune ni habit vert-pomme.

M. Valentin Raynal a été charmant. J'ai retrouvé en lui un de ces jeunes artistes qui nous font la grâce de ne porter ni bottes pointues, ni polonaises à Brandebourg, ni chapeaux marseillais. Il m'a raconté avec une verve comique tous les détails du triste rôle qu'il avait accepté dans la tragicomédie de Verrières.

Pendant tout un mois il est venu chez moi fort assidûment, et lorsqu'il ne m'a plus été possible de conserver le moindre . doute sur ses intentions, je lui ai fait l'honneur de me montrer très-franche. Je n'ai pas voulu qu'il se berçât plus longtemps d'un espoir inutile, et j'ai joué cartes sur table. Valentin, en homme d'esprit, a très-bien compris, et nous sommes à présent sur le pied d'une intimité tout à fait digne ; je lui rends quelques services, je le fais connaître, j'ai intéressé à lui l'administration des Beaux-Arts, et grâce à la persévérance de mes recommandations, il est depuis quelques temps un des décorateurs les plus occupés de l'Opéra.

As-tu entendu parler d'un M. Alexandre, qui avait prêté son jardin et ses pistolets au duel de Séraphin et d'Antony ? Ce monsieur s'était laissé condamner, sur les poursuites du ministère public, à un mois de prison et à cinquante francs d'amende. On ne sait si c'est pour ne pas faire son temps, ou pour frustrer le fisc de ses cinquante francs, qu'il partit pour la Belgique avec l'autre témoin du duel, M. Olivier de Besse. Les deux amis se sont avisés de prendre le chemin de fer le jour oii vingt wagons ont dégringolé dans les tourbières de Fampoux, M. de Besse s'est brisé la tête

contre le talus; quant à l'infortune Alexandre, il s'est noyé en tentant le sauvetage d'un bourgeois qui se débattait et qui ne voulait pas licher son parapluie.

Valentin a dit des mois atroces là-dessus, et n'a versé que peu de larmes sur la tombe de ses amis ; seulement il a manqué me brouiller sérieusement avec Godemer, le rival de Rolbscbild. J'avais si bien travaillé cet ex-libéral, qu'il avait confié à Valentin la décoration complète d'un salon. Lo naturel rapin reprenant le dessus, Valentin brossa en manière de frise toute sorte de petites locomotives vomissant des matières ignées, de petits bonshommes s'agitant comme des diables dans un bénitier; enfin tous les accessoires convenus de l'enferdes cinquièmes actes.Valentin a assuré que c'était une scène imitée du Dante. Soit que Godemer eût compris, soit qu'il n'aimât pas le moyen âge, il s'emporta et enjoignit à Valentin d'effacer ces horreurs ^ sauf à les remplacer par des guirlandes de roses. Valentin n'a guère hésité et a exécuté quelques bouquets avec tant de promptitude, que Godemer n'a pu s'empêcher de lui dire en arrondissant les bras et en faisant la bouche en cœur : « Monsieur, les roses naissent sous vos doigts aussi rapidement que sous ceux de la nature ! »

Le soir, je publiai dans tout Paris que Godemer avait fait un mot; depuis ce temps-là, Valentin et lui sont les meilleurs amJs du monde.

Mais il faut bien que je te parle un peu de moi. Tu me disais souvent que je méritais d'être heu- . reuse, mais que j'étais trop raisonnable et trop froide pour séduire jamais la Fortune. Sache donc que je possède aujourd'hui dans la rue de la Rochefoucault un hôtel d'une beauté sévère, qui ne date cependant pas du siècle dernier; une splendide maison, qui convient à une femme parvenue, mais éminemment distinguée. J'ai à moi un trousseau de reine ou de bourgeoise flamande, une collection unique de camées et de diamants montés par Charles Vernet, qui garantiraient moii avenir contre tout événement imprévu. Je dois tout à l'affection d'un homme jeune encore, que ses sages convictions, ses travaux recommandables et son égoisme sans exagération ont placé au premier rang dans le monde politique. Je l'aime . comme un père, et il a la plus grande confiance dans ma haute raison. Il sait que pour retrouver ailleurs les plaisirs que je lui donne, il serait forcé de s'adresser à quelque femme perdue, et il a tou- , jours évité avec prudence ces harpies qui mettent en lambeaux les bons sentiments et les héritages.

Aussi m'est-il fidèle par principe; chaque année il augmente mes rentes d'une somme qui finit par créer une véritable fortune, car je capitalise les intérêts et vis du reste avec une élégante économie !

Je n'ai pas besoin de te dire que je rerois le Journal des Débats. Quelques-uns de ses rédacteurs sérieux me font l'honneur d'assister à mes soirées, oii l'on ne rencontre en fait de femmes que des cantatrices payées et une grande comédienne qui a su se conquérir une véritable importance littéraire et politique.

C'est dans mon salon qu'a été machinée une affaire dont tout Paris s'occupe, et à laquelle je dois une excellente position au théâtre.

De hautes influences appelaient à la chambre M. de Mursy, cet écrivain plein de fantaisie et d'élégance, qui n'a pas peu contribué au mouvement littérairede 1830. Malheureusement, la poétique paresse qui a un peu gâté sa vie, comme celle de tant d'autres, faisait craindre qu'il ne manquât d'abord de suite et d'ensemble dans sa carrière parlementaire. On a donc songé à lui rendre le goût du travail par un grand succès littéraire, et ce succès a été arrangé d'avance avec toute la presse influente. On a fait faire des ouvertures à

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M. de Mursy par le directeur de l'Opéra, qui lui a iemandé un de ces ballets comme les poètes en écrivent depuis quelque temps, et qui ont tout l'atifait des œuvres artistiques.

On s'est arrêté comme sujet a la Naissance de Vénus; car il faut bien que je te le dise, la mythologie revient un peu à la mode, et si ton mari était encore ici, il pourrait profiter de cela pour ramener sur l'eau l'amour des belles femmes, qui est sa grande marotte.

Cependant, il ne faut pas aller trop vite, ni choquer les idées reçues. La preuve c'est que, malgré les déclamations de ton maître et seigneur, les femmes maigres tiennent toujours le haut bout dans le monde convenable. Et quoique mon idée là-dessus soit au fond celle de toutes les femmes, égoïstement je m'en réjouis, car c'est à la queue du romantisme que je dois le rôle de Vénus dans le ballet nouveau.

M. de Mursy voulait une mime très-habile ; il a vu M"^" Forget et Lolotte jouer le rôle de Fenella, et n'a pas trouvé qu elles répondissent aux exigences du rôle. Aussi, M. Pillet et M. de Mursy cherchaient-ils une Vénus partout Paris, car bien entendu on ne songeait pas à moi qu'on avait sous la main, les premières négociations ayant

été entamées dans mon salon. Enfin, par un grand hasard, après une soirée où ces deux messieurs avaient baucoup admiré mon pas de schall de Taglioni, dansé sur ini\io\ic\umvn[ A tuîromaque, ils m'ont retrouvée à souper chez lord Ilowe, où j'avais bien voulu me joindre aux Keller pour une soirée de poses plastiques entre grands artistes et amis intimes.

Celle nuit-là môme, chère Louisa, M. Pillet me donnait le rôle de Vénus et m'engageait pour les premiers rôles de mimes à raison de vingt-quatre mille francs, avec des feux de princesse et un congé de deux mois, que M. Bunn m'achète d'avance cinquante mille francs. Juge de ce que je puis faire maintenant, avec les amis que j'ai !

Ce rôle sera en tous cas pour moi une aiïaire superbe, car les princes, les minisires et presque tout le corps diplomatique doivent assister à la première représentation de la belle œuvre dont le succès intéresse les élections prochaines.

Tu le vois, Louisa, j'avais bien raison quand je te disais tout bêtement que la vertu seule conduit au bonheur. Par vertu, j'entends l'habileté persévérante qui combat toujours en acceptant les idées reçues.

En embrassant mille fois tes yeux et ton front.

chère folle, je ne puis que te répéter ce joli petit aphorisme qui a déjà servi de dénoûment à pas mal de mélodrames et qui clora celui-ci aussi bien qu'autre chose :

Le crime est toajoars puni et la vertu récompensée! 61.ANGHE LEJEUNË.

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