‹ Le pays latinChapitre 5 sur 28 · POUR REMETTRE A M. LR COMTE DE SYLVERS · texte numérisé non relu

POUR REMETTRE A M. LR COMTE DE SYLVERS

Verrières-sous-Boi-î, dimanche malin.

Cher, je vous vois décacheter celte lettre et froncer le sourcil en reconnaissant mon écriture. Vous me taxez déjà d'imprudence et d'indocilité. Cependant, malgré la réserve que votre intérêt m'impose et dont notre liaison, justement réprouvée par le monde, me fait une inflexible loi, les circonstances sont telles que je ne puis m'empêcher de vous écrire. Mais vous voyez que j'agis avec circonspection. Le vicomte Séraphin vous remettra ce billet, que vous brûlerez aussitôt,

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comme vous avez dû faire de toute notre correspondance antérieure. Ainsi, je ne crains point de donner des armes contre vous à M""® de Sylvers, qui épie depuis si longtemps une preuve positive pour vous ruiner par le scandale d'une séparation juridique, en se faisant donner réellement la fortune imaginaire que vous lui avez généreusement reconnue par votre contrat de mariage.

Ici donc, il ne s'agit pas de moi.

J'aurais certainement bien des choses à vous dire, mes anxiétés, mes tristesses dans cette solitude, o\x m'ont confinée un éclat trop public. Je ne goûte qu'imparfaitement la beauté des sites animés et joyeux de Verrières. Cette nature si belle et souriante conserve une sérénité silencieuse qui insulte à nos sentiments tumultueux aussi cruellement que les éclats de la joie la plus insolente. L'oubli pèse sur moi. Je me sens seule et délaissée. Vous êtes à Paris au milieu du luxe et des fêtes. Pensez- vous quelquefois à votre pauvre Marie? Vous en laisse-t-on le temps?

Pardonnez-moi cette question, Antony ! Vous vivez dans un monde d'audacieuses féeries. Vos amis sont d'intrépides lutteurs qui ont forgé pour leur poitrine le triple acier de l'égoisme, de l'ambition et de l'incrédulité.

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Qu'est-ce qu'une femme pour eux, qui ont toutes iBS femmes? Qu'est-ce qu'une de mes larmes pour eux, qui se sont volontairement desséché les paupières? Qu'est-ce qu'une plainte pour eux, ces égorgeurs exquis de tout ce qui est jeune, pur et croyant?

Je suis fière de vous, Antony, car vous êtes fort. Combien de rudes assauts ont-ils livrés à notre amour 1 Par combien de catapultes toutes chargées d'épigrammes acérées n'ont-ils pas tenté de détruire notre bonheur! Vous avez résisté, et j'ai confiance , Antony. Cependant , une voix perûde me crie incessamment : a T'aimera-t-il demain? »

Oui, vos amis sont de terribles compagnons, Antony; ils font volontiers de la plaisanterie comme Ribeira tenta de faire de la peinture avec — du sang. Et si je vous écris, c'est qu'un de ces jeunes gens redoutables, et si renommé, que je connais ses moindres actions sans l'avoir jamais vu, si ce n'est un soir à l'Opéra, vient de mettre Verrières en émoi et d'attirer ici tous les gendarmes du département.

Je vis fort retirée; mais rien au monde ne saurait empocher ma femme de chambre d'entrer en conversation réglée avec les gens du voisinage.

ni de raconter le soir, en me coiffant pour la nuit, ce qu'elle a recueilli de plus intéressant. Or, le merveilleux, ne manquait point dans les récits de Julie.

A quelques pas de ma maison s'élève un chalet tout à fait alpestre, élevé sur des morceaux de roc et entouré d'épais rideaux de mélèzes, ces arbres singuliers qui ressemblent à des chapeaux chinois. C'est là que demeure un poète bizarre jusqu'à la folie, et mille fois plus excentrique que lord X.

J'ai nommé votre ami Lazare.

Il courait à Verrières toutes sortes de bruits sur son compte. On le croit un peu bandit des Abbruzzes, jeteur de sorts, malandrin, sorcier, faux-monnayeur ou vampire. Avant trente ans, il sera devenu le héros d'une belle et bonne ballade à faire pâlir la chanson de Cazotte. Jugez- en d'après l'horrible histoire que je vais vous raconter succinctement, et dont je ris encore, tant votre ami, dans les rôles dramatiques, possède la superbe tranquillité et l'inaltérable sérénité d'âme qui distinguent les acteurs de tragédie.

Hier soir vers dix heures, comme j'allais m'enflormir, Julie est .entrée toute effarée dans ma chambre en s'écriant :

— Madame, madame, on vient d'assassiner une

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femme dans le chalet. C'est notre voisin le vampire qui a fait le coup!

Là-dessus, je me suis levée: j'ai mis à la hâte mon grand peignoir garni de \\itchoura ; je me suis enveloppée dans ma pelisse; et escortée par Julie et par le cuisinier, je me suis bravement acheminée vers le lieu de la catastrophe.

Tout Verrières était en rumeur. Les paysans arrivaient de tous côtés avec des fourches, et des lanternes brillaient dans les profondeurs du bois, pareilles à des lucioles.

En arrivant au chalet, j'ai trouvé M. Lazare qui roulait une cigarette sans s'inquiéter des rumeurs înenaçantes de la foule, ni des interrogations de M le maire, qui, froissé dans sa dignité, entrechoquait avec fureur son énorme paire de sabots.

— Monsieur, monsieur, criait le premier et le seul magistrat de Verrières; comment vous nommez-vous?

— Qu'est-ce que ra vous fait?

— Vous êtes un insolent.

— Vous êtes une brute.

— Si vous refusez de décliner votre nom, c'est que vous êtes un forçat libéré. Qui sait? peut-être mOoie en état de rupture de ban.

— Monsieur le maire, puisqu'il faut parler, je vais me faire connaître à vous : je suis Jean-Eléonore Trimalcyon, capitaine au premier des chasseurs de Luckner, en ce moment en congé ciicz monseigneur l'évêque de Versailles, mon père^ naturel.

— Scélérat! s'écria le maire épouvanté, vous osez blasphémer devant le cadavre de votre victime....

Et seulement alors je m'aperçus qu'aux pieds de M. Lazare, sous la balustre du chalet, gisait une femme évanouie, souillée de poussière et de sang, et dont personne ne s'inquiétait pas plus que d'une morte.

Le fait est que cette pauvre femme ne donnait plus signe de vie. Ses magnifiques cheveux noirs couvraient comme un linceul sa figure aussi pâle qu'un rayon de la lune.

Je ne me suis plus occupée que d'elle. Je l'ai fait transporter chez moi. On l'a couchée dans mon lit. Le médecin de Verrières, un digne homme appelé Lebidois, a porté les premiers secours. La belle inconnue, car elle est belle, est trop faible encore pour me donner l'explication des événements de cette nuit sinistre.

Mais tout ce que je puis vous dire, c'est que

M. Lazare est en prison à Versailles, où il a été conduit sous bonne escorte, et qu'il doit avoir grand besoin de votre présence et de l'appui de votre nom. II paraît qu'on l'accuse d'avoir jeté par la fenêtre cette malheureuse femme, et l'on ne s'explique qu'à l'oreille sur les motifs qui l'auraient poussé à un si terrible attentat. Vous voyez que l'affaire est grave. Accourez donc vite, et tâchez de passer quelques heures auprès de Votre amie,

Marie D'ALTON.

TROÎSÎËME LETTRE

A MADEMOISELLE LEJEUNE , ARTISTE DRAMATIQUE^ 69, BOULEVARD DU TE>,1PLE.

Verrières, dimanche soir.

0 Blanche ! Blarjche ! Ta Louisa se jette dans tes bras en pleurant. D'où^cela? me diras-tu, mon ange. Figure-toi que je suis dans un pays fantastique, un pays situé plus loin qu'Alger, je crois î Enfin, ça s'appelle Verrières 1 — Les cabriolets vous y mènent, mais comment I

Je te parle à tort et à travers, aie pitié de ma pauvre tète. Aime-m.oi surtout!

Tu te rappelles de ce temps oii nous n'étions pas encore des écuyères du Cirque, et où nous gagnions à laGaietctrenîe francs par mois chacune. C'est l'é-

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poque OÙ je faisais dans le mélodrame de M. Anicet ce lameux combat au sabre qui a fait ma réputation. Nous n'avions à nous deux qu'une pauvre chambrelte, et tout en commun !"Eh bien! les soirs où tu ne jouais pas et où je rentrais triste, abattue, ayant fait four, four affreux de scène et d'avantscène, je me jetais dans tes bras en te disant : Aime-moi, aime-moi, j'ai bien besoin d'être aimée ce soir. Eh bien!«mon ange, je te crie cela de Verrières avec un profond désespoir et bien de l'ennui, vaî

Ecoute en un mot mon histoire. Il y a doux jours que tu ne m'as vue ; sais-tu pourquoi ? Apprends donc que depuis un an je te mens sur toutes mes amours î

Voici la vraie vérité : j'aime, j'idolâtre Lazare! Oui, ma mie, ce farouche Lazare dont nous nous sommes tant moquées, et auprès de qui le sauvage Hi[>pol}te est un Dressant î Ce que j'ai joué de rôles à tiroir pour avoir le droit de me mettre à genoux devant ce monstre de cruauté, et de lui dire : « Je t'aime ! fais de moi ta servante, » c'est incalculable. Enfin, BlaDche, pèse ce que ce mot a d'effrayant dans ma bouche : j'y avais renoncé ! Mais les railleries du comte Antony et de Séraphin m'ont poussée à bout, ou plutôt m'ont rappelée à moi-

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même. Croirais -tu qu'ils ont osé me défier, moi?

Ah ! l'on me défie ! — Cela m'a fait de la peine, mais j'ai écorché le duc jusqu'au vif, ce pauvre vieillard qui m'aime jusqu'à pleurer quand je m'ennuie 1 Je n'ai pas voulu me souvenir de sa fortune, mangée pour moi; je n'ai eu pitié de rien, ni de sa gêne, ni de ses cheveux blancs, ni de son désespoir. J'ai forcé cet excellent ami, cet amant dévoué à implorer encore une fois sa fille, qui lui a jeté cent mille francs avec une froideur à faire rougir son front pour toujours.

0 Blanche ! J'ai acheté du velours, du damas, de la dentelle, de la guipure, des bijoux de Feuchère et de Froment-Meurice, et je suis arrivée ici prête au combat et éblouissante de parure, comme Judith. Je savais comment m' introduire chez Lazare. Ma chère, ce sauvage, qui ne veut aimer personne, se fait aimer d'un coup d'œil. Ouf, Blanche, il est adoré comme devraient l'être seulement les rois et les femmes. Aussi a-t-il à son service un de ces êtres qui manquent à beaucoup de princes régnants, parce que les princes régnants ne savent plus k ur plaire; un véritable Mascarille nommé Théodore, un valet de la grande école, capable de voler un convoi de chemin de fer pour faire réussir une

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intrigue amoureuse. Naturellement, je me suis entendue tout de suite avec ce charmant garçon qui comprend tout et qui touche l'or aussi granieusement que M. de Rothschild. C'est ce Théodore qui m'a cachée chez Lazare avec tous mes oripeaux; c'était très-facile; Lazare passe toute sa journée dans les bois. Je me suis parée avec mes plus beaux habits , et j'ai mis tous mes bijoux. J'avais un collier et des bracelets en simples rubans bleus. Il y avait là-dedans pour six francs de ruban, mais cela vaut bien les cent écus que cela m'a coûté. Puis enfin, lorsqu'en me regardant au miroir je me suis trouvée belle comme le soleil et la nuit ensemble, voilà l'audaco quej'ai eue :

A la nuit, quand Lazare est rentré, il m'a vue à la fenêtre et je lui ai crié : Lazare, je t'aime! Puis je me suis élancée et je suis tombée à ses pieds en exécutant ce terrible saut périlleux en arrière qui a tant effrayé M^*® Carlotta Grisi, le jour qu'elle m'a fait l'honneur de venir me voir au Cirque. (J'avais eu soin d'ensanglanter mes habits à l'avance.)

J'espère que j'avais trouvé, ou jamais, un moyen de me faire aimer! Mais, bahl Voilà tout le village qui arrive aux cris de quelques imbéciles que je

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n'avais pas aperçus. Tu comprends quelle scène cela a fait; on accuse Lazare de ra'avoir tuée, et il est en prison. Je ne puis pourtant pas dire à tous ces comparses que je suis venue jouer ici une pantomime à grand spectacle. Et d'ailleurs, qu'on fasse ce qu'on voudra de lui s'il ne veut pas m'aimerl

Ma chérie, la scène du peuple n'était pas seulement aussi bien montée qu'à la Gaieté. Il n'y a pas de plaisir à jouer la comédie dans ce pays-ci. Cependant, je veux un succès, et je l'aurai, quand même je devrais employer les grands moyens. Oui, je veux que Lazare, épris, éperdu, me ramèno à son bras dans Paris, et pose avec moi en loge devant Antony et Séraphin le jour de la première représentation de l'opéra de Meyerbeer î

Ah î Figure-toi que j'ai été recueillie par une espèce de pie-grièche qui n'est ni honnête ni danseuse, ni chair ni poisson. Mon ange, j'ai couché dans le lit de cette créature, et j'allais la trouver assez jolie, quand j'ai appris d'elle-même un secrel qu'elle ne sait pas, la sotte! A l'efTroi que lui a causé l'arrestation de Lazare, à son trouble, j'ai vu... comment te peindre l'horreur de cela?

Eli^ aime Lazare ! ! !

Comme je vais la retourner ! Je ne donnerais

pas un vieux cachemire de sa vie, à cette dame, si elle veut jouer ce jeu-là avec.

Ta LOUISA.

PS Il y a ici un médecin nommé Lebidois

qui est vert-pomme, qui croit à ma tête fendue, et qui me la soigne avec des tisanes. Hein? — demain.

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