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CHAPITRE XXV

Les rapports de la Hongrie et de r Autriche.

Ce qu'on peut attendre de l'avenir. — La séparation SERVIRAIT-ELLE A LA HONGRIE ?

II faut maintenant essayer de répondre à cette question qui est la conclusion naturelle du livre : Dans quel sens iront les rapports de la Hongrie et de l'Autriche ? Question obscure et troublante s'il en fut, dans laquelle tout ce qu'on peut faire, c'est de déterminer quelques tendances probables en s'appuyant sur des faits certains.

D'abord les rapports économiques ; ce que j'ai dit dans mon précédent chapitre, laisse entrevoir assez clairement que sur ce point les deux Etats tendent à se séparer. En Hongrie, le nombre de ceux qui veulent cette séparation s'accroît tous les jours, même parmi les députés libéraux,

même parmi les sujets les plus loyaux de l'empereur; ils estiment que rinlérèt n'a rien à voir avec le sentiment. On a pu, au prix d'efforts invraisemblables,éviter cette fois la rupture (encore l'arrangement n'est-il pas ratifié par les Parlements des deuxpays,ce quiàViennenira pas sans obstacle); il me paraît diffîcilequ'ellele soitlafois prochaine. Mais, à mon avis, la séparation économique ne sera nullement le prélude d'une séparation politique, comme beaucoup le pensent. Les sentiments des Hongrois envers l'Autriche, c'est-àdire envers les Habsbourg, sont chose très complexe : il y a de la haine chez quelques-uns, chez beaucoup de la rancune, de la mauvaise humeur, mais chez la plupart, malgré tout, de l'attachement. La Hongrie a été pendant des siècles mariée de force à un époux autoritaire et brutal, elle vient à peine de recouvrer sa liberté, elle est encore dans la période où l'on se souvient des mauvais traitements passés. Mais ce souvenir ira décroissant et, comme à l'heure qu'il est, elle a dans le ménage souvent voix prépondérante, et qu'elle le sent bien, elle s'accoutumera peu à peu à considérer ce ménage non plus à tra-

vers les brumes sanglantes du passé, mais dans la clarté sereine du présent. Elle n'en avait jusqu'ici vu que les inconvénients, elle en verra^ elle en voit déjà les avantages.

Jusqu'en 1867, la force seule présidait aux rapports de la Hongrie et de l'Autriche. La volonté de l'empereur appuyée sur le glaive maintenait dans l'obéissance tous les États disparates de son empire. Quand cette force faiblit, l'empereur dut absolument faire droit aux justes réclamations du plus puissant de ces Etats, la Hongrie.

Il ne le fit que contraint par une nécessité impérieuse, la défaite. Les Hongrois le savent bien, c'est pourquoi ils sont si ombrageux et défiants, si prompts à s'alarmer. Ils ont mis des siècles à obtenir ce qu'ils demandaient; le grand efîort où ils se sont tendus se poursuit encore, môme quand le résultat est en majeure partie atteint. Ils cherchent de toutes manièresà rendre ce résultat définitif.

Aussi à ne voir que l'apparence, cet efîort de libération toujours plus grande qui continue, on pourrait croire que, par une tendance fatale, la Hongrie marche à la séparation complète ; mais-

il n'en est rien : cet effort est beaucoup plus une habitude léguée par le passé, comme un effet de la vitesse acquise, qu'un résultat naturel des conditions présentes. Il n'est plus capable do pousser la liongrif" aux résolutions violentes, à un divorce qui serait contraire à ses intérêts.

Car ses intérêts véritables (i), à l'intérieur aussi bien qu'à l'extérieur, lui commandent de ne pas rompre avec l'Autriclie. Les Hongrois ne sont que la moitié de la population totale en Hongrie ; pour reprendre la distinction des pangermanistes, Magyars et Ungar sont en nombre à peu près équivalent. Que du côté des Magyars unis contre des adversaires divisés, sans aucune communauté de langue, de race, d'aspirations, la puissance soit considérablement plus grande, c'est évident, mais toujours est-il qu'il y a là un facteur important dont il faut soigneusement tenir compte. Le rôle que ce facteur a joué en 1848 doit être pour les Hongrois un avertissement. Or, les IJngar ne veulent pas d'une Hon-

( i).Je no pn rie |jn:^ du cù té éconoiiiwiue on visage plus haut. Une rupture éi:ononii([ue ne rendra pas plusditïiciles les relations entre les deux Ktnts; elle les facilitera peut-être en supprimant des motifs de plainter, incessantes et de débats troublants.

grie séparée de l'Autriche. Perdant l'Autriche, il leur semble qu'ils perdraient leur soutien, leur défenseur contre les Magyars, qu'ils seraient livrés pieds et poings liés h ces derniers. Que cet état d'espi'it soit légitime ou non, peu importe, il existe, et des faits innombrables le prouvent. En 1895, les Valaques, quand ils se croient tyrannisés par les Hongrois, portent à l'Empereur leur fameux Mémorandum. Les Saxons ont le culte de l'empereur conçu comme un dieu lointain et puissant qui protège 'contre les maîtres présents. Les Croates ne tiennent guère plus aux Autrichiens qu'aux Hongrois, mais ils tiennent essentiellement à avoir affaire aux deux et non à un seul. Et ainsi, le jour où les Hongrois voudraient rompre, ils auraient à lutter contre des ennemis du dedans autant que contre ceux du dehors. La paix, la tranquillité extérieures, gages d'une prospérité croissante, leur commandent de rester amis de l'Autriche

Mais c'est encore à l'extérieur, que les raisons sont les plus fortes. La Hongrie, réduite à elle seule, affaiblie par des divisions intestines, ne serait, au centre de l'Europe, qu'un petit Etat.

Placée entre deux grandes puissances, la Russie et l'Allemagne, dans une admirable situation géographique, au point central oi!i convergent les principales routes de TEurope, sur le chemin direct de l'Orient, cette situation privilégiée serait précisément sa perte : elle resterait difficilement neutre, entièrement indépendante, il lui faudrait bon gré mal gré subir une de ces deux influences, l'influence allemande ou l'influence russe. L'heure n'est pas aux faibles unités, mais aux forts groupements. La Hongrie ne gagnerait rien à s'être séparée de l'Autriche, si elle devait s'unir à l'Allemagne ou à la Russie.

Elle y perdrait au contraire considérablement. Car avec l'Allemagne, la Russie, elle serait dans la situation du faible vis-à-vis du fort ; avec l'Autriche, elle est dans la situation du fort vis-àvis du faible ; parmi les peuples opposés qui constituent l'Autriche, Allemands, Tchèques, Polonais, etc., aucun n'a une supériorité indiscutable, une prépondérance marquée. Nul ne peut prétendre à l'hégémonie; les Hongrois, eux, dans leur pays, détiennent cette hégémonie, ils conduisent le royaume transleithan et par là

leur influence est naturellement prépondérante dans l'ensemble de la monarchie.

Pour beaucoup, la solution de la question autrichienne est dans une fédération des peuples de rAutriche. Le malheur est que ces peuples ne se fédéreront pas d'eux-mêmes : ils n'ont fait jusqu'ici que se combattre et se haïr, ils n'apprendront pas ainsi d'un seul coup à s'entendre et à s'aimer. Le souverain seul serait capable d'imposer cette fédération et de la maintenir. Une fois rompu le lien dynastique, le groupement serait bien vite disloqué. Il faut à cet empire un souverain puissant et un souverain intelligent. Et c'est bien là ce qui rend si obscur, si incertain ce problème austro-hongrois. La puissance, on peut compter que l'empereur ne la perdra pas de sitôt: la Hongrie elle-même la lui fournira, et ce ne sera pas la première fois qu'elle aura sauvé les Habsbourg, mais l'intelligence, la vision claire dans ce chaos, la résolution sage et prudente dans ce perpétuel ébranlement de passions déchaînées, qui donc peut être sûr qu'elles seront l'apanage du souverain, que même le monarque de demain les possédera?

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