‹ Le paysan dans l'œuvre de J.F. MilletChapitre 1 sur 1 · LA M E R 1 D I E N M · texte numérisé non relu

LA M E R 1 D I E N M

O forlunalos iiiiiiiuin, sua si l)ona iioriut Agricolas !

(Virgile. — liéorrjiqnes, livre II.)

A.NS une de ses lettres, J.-F. Millet a pris soin de nous expliquer lui-même comment il a compris le paysan : « Il en est, écrit-il, qui me disent que je nie les charmes de la campagne. J'y trouve bien plus que des charmes, d'infinies grandeurs. J'y vois, tout comme eux, les petites fleurs dont le Christ disait : « Je vous « assure que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n'a jamais « été vêtu comme l'une d'elles. » Je vois très bien les auréoles des pissenlits et le soleil qui étale, là-bas, bien loin par delà le pays, sa gloire dans les nuages. Je n'en vois pas moins, dans la plaine toute fumante, les chevaux qui labourent, puis, dans un endroit rocheux, un homme tout errené, dont on a entendu le han toute la journée et qui tâche de se redresser un instant pour souffler. Le drame est enveloppé de splendeur. Cela n'est pas de mon invention, et il y a longtemps que cette expression : le cri de la (erre, est trouvée. »

Millet par ces mots l'épondait aux critiques qui lui reprochaient d'avoir di^amatisé à plaisir ce cri de la terre, et il se justifiait, devant les critiques à venir, des tristesses qui semblent envelopper son concept du paysan.

Mais pour qui a étudié son œuvre, il s'y trouve assez d'élévation, assez de rêve, pour que la vie du paysan soit sous son pinceau ou son crayon, non 2)as un drame, mais une épopée. Avant Millet, La Bruyère, ce précurseur des secousses sociales qui devaient se produire à la fin du xvni'' siècle, La Bruyère avait écrit ces lignes, dont le sens était exact, sans trop d'exagération, en son temps :

« L'on voit, dit-il, certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés de soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible; ils ont comme une voix articulée, et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau, de racines; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre ; et ils méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu'ils ont semé. »

Depuis 1789, ces animaux farouches sont devenus des hommes libres, et si leur vie a encore des rudesses et des efforts, des misères et des tristesses, elle a aussi ses heures de joie. Le paysan, s'il reçoit plus tardivement le bienfait de la civilisation, parce qu'il apporte plus de lenteur à comprendre le progrès, le paysan jouit mieux que l'habitant des villes des bienfaits de la nature. « Vivre et travailler en plein air, a écritThoré-Burger, marcher sur l'herbe et sur le feuillage, aspirer les senteurs de la végétation, boire à la fontaine, regarder la couleur du temps, commander aux plantes, communiquer avec les poules et les canards, élever des chèvres et des moutons, dresser des chevaux, mais on ferait tout cela par plaisir. Les paysans ne sont point malheureux, — sua si bona nôrint ! — Même sans avoir pleine conscience de leur bonheur, ils éprouvent physiquement toutes les salutaires influences de la campagne. »

Pourquoi donc Millet a-t-il paru à son temps gémir sur le sort du paysan ? Pourquoi a-t-on pu dire que le cri de la terre était, chez lui, obstinément un cri de douleur ? Parce que Millet, par son origine, par son éducation, par son inspiration n'était pas préparé aux grosses gaîtés rustiques ; parce qu'il y avait en son âme, avec un sens profond de la justice, une innéité de patriarche, une ardeur d'apôtre, et aussi une naïveté d'enfant. Alors, tout ce qui pouvait éveiller le rire retentissant lui devenait insipide : il aurait cru manquer de respect à son art en lui infligeant cette grimace, état violent entre la fureur et l'épilepsie; et s'il se sent par instant porté à la gaîté, sa gaîté ne trouble pas l'égale sérénité de sa pensée et se bornera à un petit coin de toile, où elle se reflétera, comme par hasard, en un rayon de soleil. Plus volontiers, son regard se tourne vers l'humanité qui soufl're, vers les races campagnardes aux rudes enveloppes, vers les attitudes solennelles, faites de lenteur et de gaucherie, vers les aspects mornes et les rêveries intermittentes des labeurs éternels, suivant le mot heureux de Castagnary, vers la grâce également, la grâce exquise de la maternité, qui ne perd nulle part de ses droits divins, si grossière que soit l'enveloppe qui sert à son expression.

Et pourquoi Millet, qui vint travailler à Paris, ne se laissa-t-il pas tenter par le populaire des villes, comme il s'attendrit au populaire des campagnes? N'y avait-il donc de durs labeurs, de misères que pour le paysan? L'ouvrier parisien, dont le peintre, tout jeune alors, connaissait la vie, n'était-il pas digne d'éveiller sa sensibilité? L'heure où il se trouvait à Paris était pourtant bien faite pour se révéler àlui avec une réelle grandeur et une émouvante poésie : c'était vers la fin du règne de Louis-Philippe, à l'instant des fermentations sociales ; on répétait dans l'atelier, et quelquefois dans la rue, ce que des voix éloquentes avaient dit ou écrit. Toutes les utopies socialistes et communistes avaient chance de ne pas retentir sans éveiller un écho flatteur, autant que vain. Plus tard, ce furent les journées tragiques de Février, avec des souffrances populaires dignes de pitié. Millet pourtant n'eut pas à ce spectacle, à ce contact, cette émotion que j'appellerai l'émotion esthétique. Et cela pour une raison qui apparaît nettement à qui le comprend : l'ouvrier de Paris était un révolté ; l'ouvrier de la terre, le paysan est un résigné, un instinctif pour qui le travail de la terre est une sorte de fonction religieuse : de là cette gravité, cette solennité qui est im des caractères du paysan, et qui est sa poésie.

Aussi, jjour Millet, le bonheur doit-il être tout entier contenu dans le calme et dans l'apaisement, dans celte chose essentiellement saine de se tenir pour satisfait d'un minimum de bien-être pour un maximum d'efTort : c'est le principe des consciences simples, des consciences fortes, par conséquent. Et lorsque le génie de Millet nous semble éperdu de mélancolie, cette mélancolie n'est qu'une fraternelle compassion, qu'une pitié tendrement humaine. Or, la pitié, a dit éloquemment M. Ch. Bigot, a la pitié, c'est encore ce qu'il y a de plus noble dans l'âme humaine ; elle est la forme la plus haute de la sympathie, le plus beau nom de la charité, le meilleur auxiliaire, ici-bas, de la justice ! »

Je n'ai pas à raconter ici la biographie du peintre; mais pour expliquer, non pas son œuvre, mais le sentimeui (pii lui dicta son leuvre, il n'est pas inutile de donner quelques détails sur son enfance. Il est évident que l'éducation de l'enfant avait laissé dans l'âme de l'artiste une trace ineffaçable. Millet, fils et petit-fils de paysans, était né à Gruchy, près de Gréville, dans celte partie de la campagne normande que baigne la Manche. Son premier éducateur fut son grand-oncle, Charles Millet, ancien prêtre du diocèse d'Avranches, que la Révolution avait chassé im moment et qui était revenu à la terre de ses pères : une âme d'apôtre d'ailleurs, ce Charles Millet : partageant son temps entre les devoirs de son ordre et ses devoirs de paysan, disant la messe et poussant la charrue; homme simple entouré de la considération de tous; véritable saint dont l'exemple d'absolue probité morale devait frapper son jeune élève : tous deux s'adoraient.

Millet avait encore près de lui sa mère et sa grand'mère, toutes deux d'une j^iété robuste, d'une foi si'ire, qui entretenaient chez l'enfant le respect des croyances chrétiennes.

Charles Jacque rapporte que, pour faire lever son petit-fils, la grand'mère s'approchait de sa couchette et lui disait :

« Réveille-toi, mon petit François. Si tu savais comme il y a longtemps que les oiseaux chantent la gloire du bon Dieu! » Et l'enfant se signait, puis se levait, non pour se livrer à l'étude et s'amuser à son jeu favori, qui était déjà de charbonner des figures, mais pour aller prendre sa part des travaux des champs et aider son père à toutes les besognes de la terre.

Mais, si le grand-oncle, Charles Millet, et après la mort de celui-ci, un vicaire de Gréville enseignait à l'enfant la religion mystique et les dogmes de l'évangile de Jésus, son père lui enseignait l'autre religion, si près de Dieu, celle-là, la religion de la nature.

Après la journée faite, tous deux se reposaient couchés dans l'herbe tiède, à l'ombre de quelque bouquet d'arbres; devant eux, la mer s'étendait, palpitante d'ondulations, mouvementée à l'expiration contre la grève du long spasme renouvelé des vagues; dans le ciel, le soleil, achevant sa course, descendait majestueusement sur l'horizon; puis le disque de feu semblait s'enfoncer dans la mer, qui s'illuminait pour le recevoir. Et l'enfant, après une muette contemplation, se mettait à parler; il confiait à son père, à ce confident adoré, ce que lui inspirait la splendeur du spectacle qui se déroulait devant lui ; il avait des mots naïfs pour préciser les différentes phases de cette incomparable féerie ; il traduisait avec une sincérité ingénue l'enthousiasme qui lui montait au cœur. Et lorsque l'enfant avait achevé, lorsqu'il reprenait sa contemjjlation silencieuse, ne trouvant plus de termes pour définir ses pensées, son père simplement lui disait : « Mon fils, c'est Dieu ! »

Et l'enfant ne cherchait pas d'autre explication : il acceptait le mystère enfermé dans ce mot: a C'est Dieu! » Il lui semblait que c'eût été commettre une faute que d'interroger l'énigme; les questions eussent été si mesquines auprès du mystère si grand! Il admettait pour cette magnificence le nom en qui sa foi croyait aveugle, sans enquête, et il se sentait fort d'aimer l'ouvrier invisible, par le seul fait qu'il aimait et admirait l'œuvre.

Aussi il n'y a pas d'artiste qui ait eu plus d'unité dans son inspiration, plus de volonté de ne s'en point distraire. A Paris, où les épreuves les plus cruelles l'attendaient, il fit, pour se conformer à l'enseignement de Paul Delaroche, quelques mythologies et quelques saintetés ; mais ce n'est là que des accidents ; il revient bien vite à ses paysans ; il a, dans sa manière de voir, une telle intransigeance, et, dans sa vocation, une telle confiance, qu'il refuse de se dégrossir au contact de l'atelier où on le traite de féroce ; il s'échappe de toute tutelle dès qu'il le peut, et le voilà qui marche de l'avant, à la conquête d'un idéal, que ne comprennent pas ses contemporains, parce qu'il place en une opposition voulue et brutale la créature devant l'œuvre du Créateur.

Lui qui avait bêché la glèbe, poussé la charrue, tiré la herse; lui qui avait entendu « le cri de la terre » , il était ramené à ce spectacle du labeur des campagnes par ses incessantes méditations. Il était né avec une âme de paysan et sa nature robuste avait conservé cette âme de paysan. Comme les paysans, il s'enfermait dans un nombre restreint d'idées, mais ses idées, à force de les fouiller, de les analyser, de les retourner, il les

avait développées, il les avait grandies. Il assistait à la vie, la vie de lutte et de fatigue de ceux dont il avait été le compagnon, avec une mélancolie mystique. Dans l'évolution des saisons, apportant leurs surprises et leurs joies, leurs caprices et leur monotonie, leurs heures de bonheur fécond et aussi leurs heures de désastre, il avait pénétré la gigantesque pensée des choses, et il en avait été pénétré. Tout avait un langage qu'il déchiffrait, le vent qui souffle avec fureur, les moissons qui jaunissent, les sillons durcis et couverts de neige, les beaux éclats de soleil où l'on s'abrite derrière les meules et les nuits embrumées dont par instants la lune déchire les voiles, d'un rayon argenté, l'homme courbé sur sa herse, le dos ankylosé, la bergère silencieuse et résignée, autour de laquelle paissent les moutons; la campagnarde fatiguée par les devoirs de maternité, et l'enfant déjà rustre dans son ingénuité qui ignore.

Et de fait, même si Millet eût été riche, on aurait quelque peine à se le représenter vivant une autre vie que celle du paysan, et puisant à une autre source d'inspiration que celle où il a puisé. La nature l'a pris tout entier : elle a donné à sa pensée inconsciente un tour où elle domine invinciblement. Tout jeune, il charbonne sur les murs les figures rencontrées, un arbre, un berger, un paysan en blouse raidie, se rendant à l'office le dimanche ; dans ces silhouettes, où l'on reconnaît l'être représenté, l'art se révèle à lui, comme il s'était révélé au pâtre Giotto, sans qu'il soit le résultat d'aucune tradition, d'aucune éducation. La campagne qui se déroule devant lui, l'humanité qui l'entoure peuplent son cerveau de visions, et ces visions l'émeuvent au point qu'il se sent porté à en fixer l'image. Rien ne l'intéresse en dehors de ce monde qui, pour son regard de voyant, est infini. Quand le hasard de l'existence l'entraîne à la ville, ce sont ses bergers, ses laboureurs, ses mariniers qui vivent dans son imagination et c'est toujours le Cri de la terre qu'il entend et qu'il s'efforce d'écouter.

Plus tard, quand la main s'est affermie, quand la pensée a réfléchi, Millet abandonne les individualités ; il généralise ; il n'emprunte à ses modèles qu'une indication, qu'une ligne, et il fait une synthèse. Extraordinairement puissant, il ne nous montre plus des paysans, il nous montre le paysan dans le milieu qui lui est propre, avec une psychologie qui est bien la sienne.

« Ce qui distingue essentiellement Millet, a éci^it M. Castagnary, c'est qu'il ne cherche point, dans la peinture de ses paysans, à représenter des personnages, à étudier des masques, à mettre en mouvement des passions. Il a compris que là où le développement intellectuel est nul, là oii la conscience est indistincte et confuse, la diversité des physionomies devenait indifférente... Il généralise brusquement, passe par-dessus les individualités et arrive d'un coup au caractère typique de la race, ne cherchant à la différencier d'elle-même que par les différentes situations où il la promène. Peut-être avec ce parti

pris violent fera-1-il toujours la même femme et toujours le même homme, le même ciel et le même paysage ; mais qu'importe, si l'austère rigidité, l'allure lente et forte, la morne grandeur de ces populations de la glèbe qui, pour me servir de l'expression d'un poète, M. Gustave Flaubert « ont pris dans la fréquentation des animaux leur mutisme et leur « placidité », se retrouvent tout entières dans les humbles scènes qu'il nous met sous les yeux ».

Son paysan, s'il exerce une fonction presque sacrée, est surtout un combattant, que chaque jour de l'année trouve à son poste de combat. Aussi quelle vigueur il lui donne ! Dès l'aube, le voilà qui attaque le sol et y creuse le sillon. A midi, tandis que le soleil darde ses rayons de feu, il s'allonge au pied d'une meule et s'abrite à son ombre; puis après le temps du repos, le travail reprend sans relâche ; enfin voici le jour qui décline ; le soleil descend à l'horizon dans un irradiement superbe : la nuit va venir ; l'heure de la trêve a sonné. Les outils sont rangés ; le paysan dresse sa silhouette robuste au-dessus des choses, et jusque dans le geste lent qu'il dessine pour remettre sa blouse, il y a je ne sais quelle grandeur d'un soldat qui ne quitte le champ de bataille qu'avec le ferme désir d'y revenir.

Sa paysanne a un autre rôle, plus mystérieux et plus gi'and encore : elle évolue vers la tombe en accomplissant son devoir de donner la vie. Elle est un fruit hâtivement mûri qui s'épanouit dans une atmosphère éternellement rafFraîchie par le souffle du vent ; et sa pudeur ne lui défend pas de se montrer à la clarté du grand ciel ouvert dans une deminudité inconsciente. Elle n'est plus seulement la femme, elle est la mère. Elle est, elle aussi, comme le paysan, partie intégrante du paysage qui l'entoure, comme le bœuf, comme l'arbre. Certes son individualité, dans cette harmonie, s'accuse mieux que celle de l'animal ou de la plante, puisqu'elle se fait obéir de l'animal et qu'elle se sert de la plante; mais au seul point de vue de l'esthétique, au point de vue de l'art, qui était celui de Millet, paysanne et paysan se trouvent être, suivant le mot très juste de Castagnary « le terme le plus élevé d'une série qui commence au végétal pour s'arrêter à eux ».

Et sur le front de la paysanne, toute à ses besognes, la passion n'a pas eu le temps d'allumer un éclair, la beauté n'a pas eu l'occasion de répandre son charme ; la jeunesse a ignoré la joie de s'épanouir. Fille, mère, aïeule, elle garde son intelligence à l'état d'enveloppement. Excepté le jour oîi une tendresse brutale éveille ses sens à des devoirs passionnels, elle demeure silencieuse et résignée, impassible et fataliste, plus solide et résistante que robuste. Camille Lemonnier, avec sa verve puissante, a décrit la paysanne de Millet en quelques lignes typiques :

« La femme de Millet, dit-il, trempée dans le sang des campagnes, s'épaissit sous la rude enveloppe que la terre met à ses enfants : à demi-corps enfoncée dans les labours, elle participe de la grande vie animale, comme les vaches et les bœufs, et s'entoure jusqu'à la mort des langes massifs de son berceau. Elle est la laitièi^e qui enfante et nourrit, et sa l^oitrine abreuve d'un lait pur une race dure comme elle. La sève qui fail pousser les pommes de terre coule dans sa veine robuste et corse de contours épais son torse librement caressé par les vents et les soleils. Millet m'ouvre le seuil véritable du premier Eden : la

grande aïeule primitive devait ressembler à ses génisses fécondes. Eve, sortie de la terre et maçoimée dans le limon, était pareille à un mont, et ses mamelles se groupaient à sa gorge comme des bois sur des pentes de rochers.

« La femme de Millet est avant tout la mère : les flancs qu'il lui donne se sont élargis dans les couches, et des mains d'enfants ont tapoté ses virils seins. Elle est la féconde nourricière des champs, avec quelque chose de doux et de farouche en même temps qui la fait ressembler à un symbole. Millet campe ses femmes comme des cariatides; il leur donne la puissante allure et la laciturnité des mythes. »

Mais cela n'exclut pas la tendresse, et si l'expansion ne s'affirme pas par des marques extérieures, on devine, chez les paysannes de Millet, chez ces mères aux formes massives et à la peau rude, un amour profond, jaloux, pour leurs petits. Dans le sein familial accusé au foyer des paysans, Millel avait retrouvé les impressions éveillées en lui par la lecture fréquente de la Bible, et lorsqu'il veut, en 1861, représenter la mère de Tobie allant sur le chemin, devant sa demeure, voir si son fils ne revient pas, il nous montre des paysans, sans aucune recherche d'archaïsme, à ce point même que, sans le commentaire qu'il y a joint, on ne saurait s'il s'agit de l'attente de Tobie ou de l'attente, par une paysanne, du retour de son fils. Je dois avouer qu'à mon avis le tableau, qu'on y enferme une idée biblique ou qu'il reste consacré à l'expression d'une idée purement humaine, le tableau ne me paraît pas plus curieux dans tel sens que dans l'autre; j'y trouve une belle ordonnance, une série d'attitudes justes, un cadre d'une rare poésie, un coin de nature où s'ébat toute l'immensité d'un rêve : je n'en demande pas davantage, et j'admire.

Millet, lui, avec cette conviction qui fut la gène de sa vie et qui sera la gloire de son nom. Millet a voulu préciser le sujet ; il a voulu affirmer de nouveau que les gens de la terre, à quelque époque que ce fût, ont dû fournir une sensation identique ; que l'art ne consiste pas à copier le passé ; que l'art diffère de l'érudition et que, si la Bible nous remplit encore d'enchantement, c'est que les bonshommes qui s'y meuvent ne doivent pas trop différer de ceux qu'il nous est donné de rencontrer dans les campagnes.

Mais les critiques de son époque ne voulurent pas analyser sérieusement la pensée du peintre, cette pensée éternellement juste, et ils s'en furent multipliant la i-aillerie. Certes, entre la louange quand même et le dénigrement départi pris, il y avait un juste milieu; mais ce juste milieu ne pouvait être trouvé que par un homme qui, ainsi que Millel, fût en avance sur son temps; cet homme s'est rencontré : c'est Fromentin, qui a donné de Millet dans ses Maîtres d'Aulrefois^ après une visite aux intimistes hollandais, un jugement qui, pour être sévère, n'en est pas moins précieux.

« Un peintre original de notre temps, écrit-il, une âme assez haute, un esprit triste, un cœur bon, une nature vraiment rurale a dit sur la campagne et sur les campagnards, sur les duretés, les mélancolies et la noblesse de leurs travaux, des choses que jamais un hollandais ne se serait avisé de trouver. Il les a dites dans un langage un peu barbare, et dans des formules où la pensée a plus de vigueur et de netteté que n'en avait la main. On lui a su un gré infini de ses tendances; on y a vu, dans la peinture française, comme la sensibilité d'un Burns, moins habile à se faire comprendre. En fin de compte, a-t-il ou non

fait ou laissé de beaux tableaux? Sa forme, sa langue, je veux dire cette enveloppe extérieure sans laquelle les œuvres de l'esprit ne sont ni ne vivent, a-t-elle les qualités qu'il faudrait pour le consacrer un beau peintre et bien assurer qu'il vivra longtemps? C'est un penseur profond à côté de Paul Potier ou de Cujp ; c'est un rêveur attachant quand on le compare à Terburg ou à Metzu; il y a je ne sais quoi d'incontestablement noble lorsqu'on songe aux trivialités de Steen, d'Oslade ou de Brauwer ; comme homme, il a de quoi les faire rougir tous ; comme peintre, les vaut-il? »

L'opinion publique a répondu depuis longtemps à la question de Fromentin, et quand on étudie l'œuvre de Millet, on ne peut que se rappeler cette pensée de Montesquieu : « Qu'est-ce qu'une belle vie? une pensée de la jeunesse réalisée par l'âge mûr. »

Une question se pose maintenant. Le paysan, tel que Millet l'a vu, est-il encore le paysan d'aujourd'hui; était-il même, de son temps, le vrai paysan, accablé de misère ?

Certes, le tempérament exclusif du peintre, guidé par une âme grave et tendre, mystique et triste, et mélancolique, devait lui révéler surtout le côté douloureux de la vie des champs. Mais Millet ne nous montre qu'un revers de médaille, et il y a l'autre face à examiner.

Le paysan, il faut en convenir, a l'âme sérieuse, parce qu'il se meut dans un cercle restreint d'idées et de sentiments ; il ignore l'esprit, et prendrait pour une insolence, l'essai qu'on en ferait devant lui. Il a la gaîté bruyante et lourde, très voisine d'une ivresse, quand elle ne sort pas de l'ivresse ; mais cette gaîté ne dure qu'un instant, le besoin impérieux de l'existence le rappelant de suite à la vie laborieuse, la vie de fatigue et d'effort, la vie qui ignorera toujours la fortune, dans l'aide qu'elle prête à la création de la richesse.

Le comte Léon Tolstoï, parlant des paysans russes, a dit avec un rare bon sens :

« Il est impossible de trouver dans un village quelconque ce plaisir engendré par la richesse, qui s'appelle la vanité, c'est-à-dire la satisfaction de se sentir plus riche que son prochain. Dans le village, il est rare de trouver un admirateur de luxe. Figurez-vous un villageois qui voudrait faire montre de ses équipages, de ses toilettes, de ses tableaux, de ses bronzes et autres brimborions. . . Cet homme ne trouverait pas un badaud pour l'admirer, car les paysans n'y comprennent goutte. Enfin, le luxe est même dangereux pour un paysan qui a quelque pudeur. Il y aurait une honte inexprimable à prendre des bains de lait dans un village, ou à faire boire du lait aux jeunes chiens, lorsqu'il n'y a pas assez de lait pour nourrir les enfants. On serait honteux de construire des pavillons et de planter des arbres exotiques à la vue de gens habitant dans des huttes couvertes de fumier et privés

de bois de chauffage. Du reste, les paysans ignorants sont incapables de gai^der en sûreté toutes ces merveilles qui leur sont inconnues (1). »

Le paysan français est-il dans une situation aussi pénible que la situation décrite par Tolstoï, ou peinte par Millet? Je ne le crois pas. Sa vie n'est pas si sombre, et la nature n'est pas si âpre. Le spectacle qu'elle offre chaque jour est celui d'une éternelle grandeur, variée à l'infini, exigeant l'effort, mais obéissant à l'effort. Dans la splendeur dont il est enveloppé, le paysan est poussé quand même à la méditation et au recueillement ; mais celle méditation est latente, et ce recueillement n'a pas besoin de mots pour s'exprimer. Le silence qui règne au-dessus des campagnes est fait de berceuses harmonies à la griserie desquelles nul ne peut se soustraire. La marche des saisons, le jeu des lumières sur l'immensité profonde du ciel, les phases du travail que la coutume désigne comme autant de fêtes, cette communion des êtres et des choses qui ne connaissent la vie que par le devoir, et, disons-le, le bonheur de vivre, le grand air pur secoué par le vent, le beau soleil radieux, cette gigantesque palette où toutes les couleurs les plus belles sont versées en un chromatisme parfait, tout cela est bon. tout cela est sain, tout cela force à lever la tête et à élever le cœur.

Aujoui'd'hui, le paysan est coupable, s'il ne le comprend pas. On ne le considère plus comme appartenant à une race dont l'horizon intellectuel est implacablement borné ; on lui a donné l'instruction quand il était enfant; on lui a mis en main des produits et des machines, inventées par la science, quand il a été adulte.

Je sais bien qu'un des résultats de l'instruction gratuitement répandue a été une émigration plus fréquente des campagnes vers les villes. Les paysans instruits ont eu hâte de prouver à l'ouvrier des villes qu'ils étaient comme lui capables d'une évolution intellectuelle, capables de faire utilement et sciemment usage de leur droit de vote ; et beaucoup, parce qu'ils battaient le pavé des faubourgs, se croyaient jjh/s citoyens, que s'ils étaient demeurés, leurs gros sabots enfoncés dans la terre moite des sillons : c'est une erreur.

Il faut que cette émigration s'arrête ; la vie des champs, qui a inspiré le génie de Millet, est susceptible d'utiliser toutes les forces intellectuelles du jJaysan. L'épopée de la terre, que le Maître a racontée en des pages immortelles, n'est pas que douloureuse ; elle a la sublime grandeur des choses simples, et ceux-là sont sottement ingrats, qui, après l'avoir connue, après avoir été bercés par elle, échangent, pour l'aléa d'un mieux vivre, le plein air du champ où vole l'alouette, pour l'atmosphère étiolant des cités.

Si Millet n'a vu que la misère et l'épuisement dans la campagne, c'est qu'en même temps qu'il contemplait le paysan, il le jugeait. Tandis que les peintres qui l'avaient précédé voyaient le paysan à travers les fictions d'une mythologie surannée, à travers la convention de rOpéra-Comique, à travers le prisme trompeur de la poésie et de l'art, lui, avait arraché le voile qui cachait la réalité ; et il a voulu montrer cette tristesse vivante au milieu de toute cette joie de vivre, car il avait compris que les plantes vivaient, que les

1. Le Travail cl l'Argent, adapté du russe par M. Halpérine-Kaminski. Flammarion, éditeur.

Ifi J.-F. MILLET

arbres vivaient, que les ruisseaux, comme les rossignols avaient des chansons; et voici qu'au lieu d'une nymphe à demi-cachée par les buissons, et séchant sa nudité chaste sous la franche clarté du ciel, tandis qu'un sommeil ingénu la fait s'abandonner aux verdures frissonnantes, voici qu'il aperçut le paysan; voici, qu'à l'étude qu'il en fit, il reconnut, comme Joseph Roux, qu'il était homme très peu, père de famille très tard, aimant très tôt. époux le moins possible. Alors Millet, très imprégné de la lecture de la Bible, fut déçu dans son rêve, et, pour le paysan d'aujourd'hui, son œuvre doit être une salutaire leçon. Chacun de ceux qui ont épelé la grammaire dans les champs, peut, comme Millet, sentir son âme pénétrée d'une irrésistible poésie ; il saura contempler la campagne dans ce qu'elle a de plus suave, de plus vivifiant; écouter les chants d'oiseaux et chanter lui-même; voir les blés mûrir et les moissons se faire, et retenir l'acte fécond des moissonneui^s, sans s'attrister sur le sort des moissonneurs eux-mêmes ; admirer ; regarder les longs jours pleins de rayons, les nuits claires toutes semées d'étoiles ; respirer les mille parfums des sèves au bord des chemins odorants, et pleurer d'émotion ! Oui, pleurer d'émotion, comme pleurait Millet !

Page 1