EXPOSITION
Jean Lerond , propriétaire riche de quatre mille francs de rentes, habitait un village dans un déparleoient centrai de la France. C'était un jeune homme de vingt-huit ans, d'un sens droit, d'une ame honnête. Son père lui avait fait donner une assez bonne éducation; mais ses goûts lavaient ramené aux travaux et aux habitudes champêtres, et les connaissances qu'il avait acquises ne lui avaient rien ôté de celte franchise et de cette naïveté qu'on trouve encore parmi beaucoup d'habitans de la campagne.
Il n'avait pas voulu marcher lorsque la conscription l'avait atteint. Il n'entraii pas du tout dans ses vues d'aller se faire tuer à cinq cents
lieues de son paya, pour des intérêts qui lui étaient étrangers. Cependant^ comme le père était nn homme très soumis aux lois, il avait payé sans mnmures «n homme, qui mareha pour son fils.
Lerond avait perdu son père peu de temps après. Il se réjouit beaucoup de la révolutioa de i8i4j qui le mettait pour toujours, à ce qu'il croyait, à Tabri d'un service militaire forcé. Ses inquiétudes le reprirent au moiP^ie mars i8i5; et en eflPet peu s'en fallut qu'il ne fût forcé de marcher dans un bataillon de garde nationale mobilisée. Il s'en dispensa pourtant, et les événemens du mois de juillet , en dissipant encore une fois toutes ses craintes, lui rendirent la tranquiUté et lui causèrent la joie la plus vive qu'il eût encore éprouvée.
Il y avait dans le village un ancien château, qui, avant la révolution , avait appartenu au seigneur de Fendroit.Ce seigneur ayant émigré, ses biens furent mis en vente. Un de ses parens avait acheté le château et une partie des dépendances, à un prix peu élevé, dans rinlention de les rendre au légitime propriétaire s'il ren- Ir.nt jamais dans sa patrie. Sa fortune assez mo* dique ne lui avait pas permis d'acheter la lolalilê, La moitié environ des terres avait été
Tendue à un propriétaire de l'endroit^ qui les avait revendues au père Lerond, lequel les avait laissées à son fils.
Lerond se trouvait donc, sans s'en douter, propriétaire d'une partie des terres de l'âDcien seigneur du village. Il était près de se marier avec la fille du laboureur Thomas , dont il était amoureux: c'était le meilleur parti de l'endroit. Le pèreThomas était riche; il agréait la recherche de Lerond, et Catherine sa fille ne le voyait pas avec indifférence. Il n'y avait donc point d'obstacle au bonheur de ces deux jeunes gens.
Lerond était aimé des paysans. Il était bien avec le curé. Il avait pour ami un M. Simon , qui avait autrefois habité ia capitale, et quis'é* l^it fixé à la campagne, où il vivait d'un revenu «ssez modique. Ce M. Simon lisait beaucoup , vivait très-retiré, et les paysans avaient pour lui de l'estime et du respect. Lerond était fort bien aussi avec le maire de l'endroit, homme respectable , qui aimait à rendre service à ses administrés , et contre lequel il ne s'était pas élevé une plainte depuis plusieurs années qu'il Templissait ces fonctions.
Le maire avait pour adjoint unnommé Robert, auquel on avait donné cette place, parce qu'il écrivait bien et qu'il avait une certaine
habitude des affaires. Cet homme, ayant été autrefois clerc de procureur, élaii venu se faire maître d'école dans le village. Sa femme, qu'il rendait très-malheureuse , étant morte, il ferma Técole, et devint le secrétaire de la commune , qui le logeait, et lui donnait annuellement une pelite somme qui le mettait à même de vivre. Robert n'était aimé de personne. Il était hautain, persifleur, intrigant, et peu scrupuleux quand il s'agissait de son intérêt. Lorsqu'il se vit veuf, il convoita la dot de Catherine et se mit sur les ransfs; mais un tel soupirant n'était du goût ni de Catherine ni deson père. On lui avait déclaré franchement qu'il n'avait rien à espérer, et il avait cessé ses poursuites, conservant un profond ressentiment contre Thomas et sa fille, et sur-tout contre Lerond, qui était son rival préféré.
La tranquillité la plus profonde régnait dans ce village , où l'on ne s'étaient nul lement res-senti de nos dernières commotions politiques. Les événemens n'y était connus que longtemps après qu'ils étaient arrivés et quand déjà on n'en parlait plus ailleurs. Les paysans ne s'occupaient que de payer leurs impô ts et de vaquer à leurs travaux.
Ce calme ne fut pas de longue durée.