‹ Le peau du lion et La chasse aux amantsChapitre 18 sur 43 · LES RIVAUX · texte numérisé non relu

LES RIVAUX

Après avoir quitté M. Herbelin^ Servian était tombé dans une rêverie profonde.

— Estelle a un grief contre moi, s'était-il dit, et c'est là le motif qui Ta empêchée de m'épouser. Quel peut être ce grief ? ^

Jusqu'alors l'homme de quarante ans n'avait attribué le rejet de sa demande en mariage qu'à l'exagération romanesque des prétentions conjugales de madame Caussade. En apprenant que cet échec avait une cause particulière, il éprouva une satisfaction indéfinissable. Il interrogea ses souvenirs sans parvenir à découvTir le méfait dont il se voyait accusé; las enfin de le chercher et convaincu de son innocence, il résolut de demander un éclaircissement à celle qui seule pouvait le lui donner, puisque le colonel avait refusé de s'expliquer. Cette démarche lui parut d'abord convenable et bientôt nécessaire; il se dit que le résultat, quel qu'il fût, ne changerait rien à la froideur raisonnée de ses sentiments actuels. Se souvenant alors

qu'il avait annoncé son départ pour le lendemain, il reconnut qu'il n'avait pas de temps à perdre, et descendit au jardin, où quelque temps auparavant il avait aperçu madame Caussade.

Pour donner à son ancien amant le temps d'approcher, sans compromettre toutefois sa dignité de femme, Estelle s'était arrêtée devant un massif de dahlias dont elle examinait les variétés avec une attention qui eût fait honneur à un amateur d'horticulture. Servian, à qui elle affectait de tourner le dos, se trouva près d'elle sans qu'elle se fût retournée au bruit de ses pas.

— Ah ! c'est vous ! dit-elle en jouant l'étonnement ; vous cherchez mon père ? il était ici tout-à-l'heure.

— Je l'ai quitté moi-même il y a peu de temps, répondit Servian ; ce n'est pas lui que je cherchais ; c'est vous. Madame.

— Moi, vous me surprenez, en vérité, reprit la jeune femme. Que me voulez-vous?

— Prendre vos ordres pour Paris.

— Vous partez ?

— Demain, Madame.

— Et quand reviendrez-vous?

— Le jour de votre mariage avec M. Tonayrion, si toutefois vous daignez m'y inviter.

Estelle appuya son coude droit siu? sa main gauche et pinça la fossette de son menton entre deux doigts mignons et potelés. Dans cette attitude coquette, les épaules gracieusement arrondies et la tête penchée en avant, elle ar-

130 ŒUVRES DE CH. DE BEUNAllD.

rêta sur son ancien amant un de ces regards à fond de cœur contre lesquels il n'est point de parade efficace.

— C'est avec cette froideur que vous parlez de mon mariage? lui dit-elle d'un air de reproche.

— Aimeriez-vous mieux m'en entendre parler avec douleur comme j'ai eu la faiblesse de le faire l'autre jour?

— Peut-être, reprit-elle avec un sourire frère de son regard.

— Permettez-moi de vous refuser cet amusement ; je ne doute pas que le chagi'in d'un cœur qui vous fut dévoué ne vous parijt un agréable accompagnement à votre bonheur, mais pour jouer le rôle d'amant malheureux il me manque aujourd'hui une chose essentielle...

— L'amour?

— Peut-être, dirai-je à mon tour.

— Vous n'en êtes pas sûr ! fit-elle en souriant.

— Je ne le suis plus quand vous me regardez ainsi ; mais loin de vous, — et bientôt je serai loin de vous, — le charme se dissipe et fait place à la raison.

— Que vous dit-elle de moi, cette belle raison? demanda madame Gaussade avec une provoquante mutinerie ; c'est un miroir où nous autres femmes nous n'avons guère l'habitude de nous regarder. Ne me flattez pas : m,'y voyez-vous bien laide, bien affreuse, bien abominable ?

En parlant ainsi, Estelle parut si charmante à Servian

LA PEAU DU LION. ï.il

qu'au lieu de lui répondre, il s'oublia au plaisir de la regarder.

— Mais parlez donc ! reprit-elle ; votre silence me ferait croire que vous n'osez pas me dire ce que vous pensez de moi.

— Je ne l'ose pas en effet, répondit-il en souriant d'un air mélancolique.

— Eh bien, alors, c'est moi qui vais faire mon portrait. Je suis une femme étourdie, capricieuse, extravagante, méchante, cruelle et barbare ; tout cela, parce que l'autre jour ayant eu peur du loup, il m'est arrivé de ne pas bien tenir mon mouchoir.

— Péché avoué est à moitié pardonné, dit Servian d'un ton froid.

— Uu demi-pardon ne me suffit pas, répondit Estelle avec un irrésistible accent de douceur ; je veux votre pardon tout entier, le vôtre , entendez-vous ? peu m'importe l'opinion des autres. Oui, j'ai eu tort; je me suis conduite comme une enfant, comme une folle! J'aurais mérité qu'on me jetât dans la fosse après mon mouchoir. Mais pour reconnaître ma faute, je n'avais pas besoin que vous me la fissiez si durement sentir. La blessure de monsieur Félix et le danger auquel vous vous êtes exposé ne m'a vaient-ils pas assez punie? Parce que je n'ai pas toujours une très-bonne tête, s'ensuit-il que j'aie un mauvais cœur? Que vous avez été sévère pom* moi ! Vous m'avez dit des mots si mordants, si amers, que plus d'une fois j'ai eu peine à retenir mes larmes.

13i CKUVUES DE Cil, DE BERNARD.

— Est-ce que vous pleurez quelquefois? dit Servian, qui, pour fermer son cœur à l'indulgence près d'y rentrer, essaya de le cuirasser d'ironie.

— Mais quelle idée avez-vous donc de moi? reprit madame Caussade avec impatience; parce que j'ai de la gaîté, ou si vous aimez mieux, de l'étourderie dans le caractère; parce que me portant à merveille, je ne parle jamais de ma migraine, de mes gastrites, ou de mes maux de nerfs; parce que je ne passe pas ma journée sur une causeuse à faire les petites minauderies des femmes qui cherchent à se rendre intéressantes ; parce que j'aime l'exercice, le grand air, le mouvement, toutes choses nécessaires à ma santé : car s'il me fallait vivre dans une boîte à coton, je mourrais; — parce qu'enfin je monte à cheval quelquefois, — et c'est là, je crois, mon grand crime à vos yeux, — vous vous figurez que je suis une espèce de hussard en jupon. Savez-vous que vous êtes bien hardi et qu'à mon tour j'aurais le droit de me fâcher? Apprenez, monsieur, que je n'ai aucun des défauts que vous tournez en ridicule depuis deux jom's. Vous vous êtes cru bien méchant, vous n'avez été qu'injuste. Pas une de vos railleries ne saurait m'atteindre. Je ne fume pas, je ne nage pas, je ne sais pas faire des armes, je n'ai jamais parié aux courses; en un mot, je ne suis pas lionne le moins du monde; je suis une femme, entendezvous, tout ce qu'il y a de plus femme.

— Vous êtes un ange, quand vous voulez, dit Servian

LA PEAU DU LlOiN. 133

avec une moquerie où perçait la tendresse ; pourquoi ne voulez-vous pas toujours?

— Ce serait ennuyeux à la longue, repartit Estelle en riant; les vertus mêmes ont besoin de variété, et d'ailleurs je connais trop la faiblesse de mon mérite pour viser à la perfection. Mais il me semble que nous avons fait bien du chemin sans nous en apercevoir. De quoi parlions-nous? de votre départ ? Vous êtes donc décidé à nous quitter demain ?

Le regard qui accompagna ces paroles acheva de vaincre Servian.

— Dites-moi la vérité, répondit-il d'une voix émue; est-il possible que vous épousiez M. Tonayrion?

— Lui ou un autre, qu'est-ce que cela peut vous faire ?

— Un autre serait peut-être digne de vous ; mais lui ! comment douée d'une pénétration si vive, n'avez-vous pas encore deviné la déplorable indigence cachée derrière ces dehors fastueux ?

— Propos de rival. Avouez que vous êtes jaloux de M. Tonayrion, et à mon tour je répondrai franchement à votre demande.

Jusqu'alors, au lieu de provoquer l'éclaircissement qu'il désirait obtenir, Servian avait suivi l'entraînement de la conversation ; les dernières paroles d'Estelle le remirent sur la voie.

— 11 ne peut exister de rivalité que là où il y a des espérances, et comment pourrais-je encore en avoir? dit-il «vec un accent de résignation; n'ai-je pas commis un

134 (EUVRES DE Cil. DE BElîNARD.

forfait terrible qui m'a perdu pour toujours à vos yeux?

— Ah ! mon père a fait des siennes, ^it vivement la jeune femme; il me le paiera. Voyons,, que vous a-t-il dit ?

— Une énigme dont je venais chercher le mot. Je suis coupable, voilà tout ce que j'ai appris; mais en quoi? mais comment? Je l'ignore. Pourtant, dans aucmi pays civilisé, on ne condamne un accusé sans lui laisser les moyens de se défendre; permettez-moi d'invoquer ce principe de justice. Que me reprochez-vous. Madame ? quel est mon crime? qu'ai-je fait?

Depuis deux jom's madame Caussade désirait cette explication autant que pouvait le faire Servian lui-même ; mais en se trouvant interpellée à l'improviste d'une manière si précise, elle éprouva un sentiment d'embarras qui la rendit muette un instant.

— Vous avez raison , dit-elle enfin , en reprenant son assurance; il n'est rien de tel que la franchise. D'ailleurs,' voilà bien longtemps que nous sommes au chapitre de mes défauts; à votre tour d'être sur la selette. Sachez donc...

En ce moment Estelle aperçut à peu de distance Raoul Tonayrion qui venait à eux.

^ — Quel ennui! dit-elle en interrompant sa phrase; mon père ne l'a donc pas mené jouer au billard.

— De grâce, s'écria Servian, mi mot encore ? vous avez le temps avant qu'il soit ici.

— Un mot ne suffirait pas; mais nous repai'lerons de cela.

— Bientôt, n'est-ce pas? aujourd'hui?

— Il est trop tard : il faut rentrer, et au salon ce seru impossible.

— Demain, alors? je vous en supplie, demain?

— Ne savez-vous pas que je vais tous les matins me promener dans la forêt, près de la fosse du Cosaque

L'importun était à deux pas, et Servian ne put répondre que par un regard.

C'était le hasard seul et non quelque soupçon jaloux qui amenait Tonayrion au jardin. La jalousie suppose toujours une certaine défiance de soi-même que le beau Raoul n'avait jamais éprouvée. Trop plein de son mérite pour daigner accorder la moindre attention à Servian, depuis deux jours il lui avait laissé le champ libre, en gardant vis-à-vis d'Estelle le maintien digne et sérieux de l'homme méconnu. D'ailleurs, l'esprit sans cesse occupé du mystérieux projet dont il attendait l'accomplissement, comment eût-il pu deviner les pensées d'un rival jusqu'alors ignoré?

En cet instant toutefois le bandeau dont une excessive vanité avait jusqu'alors couvert ses yeux se trouva subitement déchiré. La rougeur d'Estelle, le mécontentement visible de Servian, lui apprirent que sa présence n'était ni attendue ni désirée. Il comprit qu'il était de trop, découverte toujours mortifiante pour un indifférent et particulièrement cruelle pour un intéressé. Un amoureux timide eût perdu contenance ou se fût retiré, mais Tonayrion n'était pas d'humeur à s'avouer si facilement

vaincu. Loin de paraître embarrassé, il redoubla d'assurance, et lançant à son rival un fier regard, il offrit le bras à madame Caussade en homme dont les droits à une semblable familiarité étaient au-dessus de toute contestation.

— L'air est froid, lui dit-il ; et le colonel craint que vous ne vous enrhumiez. Vous plaît-il de rentrer?

En toute autre circonstance, Estelle eût fort mal accueilli ce coup-d'état; mais le dépit qu'elle vit étinceler dans les yeux du~beau Raoul lui inspira une prudence inaccoutumée. Pour prévenir une de ces discussions qui entre rivaux prennent si facilement une gravité souvent irrémédiable, elle accepta le bras qui lui était offert, et regardant Servian de manière à l'indemniser au décuple :

— Il faiit réellement froid, lui dit-elle, et mon père a raison de vouloir que je rentre. Auriez-vous la bonté d'aller chercher un volume de Chateaubriand que j'ai laissé sur le banc vert ? Il pleuvra cette nuit, et je crains qu'il ne soit mouillé.

Si la mauvaise humeur et même la révolte semblent parfois permises à un soupirant maltraité, la soumission passive en revanche est le devoir d'un amant en faveur. D'après la tournure qu'avait prise sa conversation avec Estelle, Servian ne pouvait désobéir, à moins d'ingratitude ; il exécuta donc avec une docilité exemplaire l'ordre qu'il venait de recevoir, et se dirigea vers le fond du jardin sans que le tête-à-téte dont allait sans doute profiter son antagoniste parût lui causer la moindre inquiétude.

Tandis qu'il s'éloignait, madame Caussade et Raoul prirent le chemin du logis et marchèrent quelque temps en silence, mécontents tous deux, mais hésitant à manifester ce mécontentement. A la fin, Tonayrion laissa (îcliapper un ricanement sourd.

— Qu'avez-vous donc? lui demanda Estelle d'un ton bref.

— Je réfléchis, répondit-il maussadement.

— Vous réfléchissez donc quelquefois ? reprit-elle avec un air moqueur.

— Il est vrai que j'aime mieux agir.

— Excepté contre les loups.

Tonayrion se permit de hausser les épaules.

— J'en conviens, dit-il, l'autre jour j'ai manqué d'inteUigence; mais le moyen de comprendre que vous désiriez me voir aux prises avec ce misérable animal ! Une autre fois, lorsqu'il vous plaira de m'éprouver, désignezmoi, je vous en prie, un adversaire sérieux : je n'ai nul goût pour les prouesses d'écolier.

— Cela se conçoit : un homme accoutumé à vaincre des lions ne saurait déroger au point de tuer un loup.

Le beau Raoul se tordit martialement les moustaches.

— Madame, dit-il, vous êtes une femme, et tout vous est permis ; amusez-vous donc à mes dépens si cela m)us est agréable. J'écouterai chapeau bas vos railleries ; cependant veuillez me permettre de vous adresser une seule observation.

138 OEUVRES DE Cil. DE BERNARD,

— Parlez, dit Estelle.

— Si j'attachais moins de prix à votre estime, je pourrais, non pas cesser de la mériter, mais me résigner à la perdre; les sentiments que je vous ai voués ne comportent pas cette résignation. Le trait qui, lancé par tout autre, passerait sans m'atteindre, me blesse profondément parti de votre main. Il n'est pas très-prudent, sachezle, d'irriter, même en jouant, un cœur passionné comme le mien. Je ne vous ai jamais caché mes défauts ; il en est un surtout pour lequel je vous demande quelque ménagement.

— Quel défaut ?

— Un sentiment du point d'honneur poussé peut-être jusqu'à l'exagération, et qui ne m'a jamais permis d'accepter une position fausse, ambiguë ou ridicule. J'admire la morale évangélique, mais je n'ai pas assez de vertu pour la pratiquer. Lorsqu'on me frappe sur une joue, il m'est impossible de tendre l'autre.

— Où en voulez-vous venir? dit madame Caussade en riant ; à un cartel ?

— Peut-être.

— Vous voulez vous battre avec moi î

— Je serais trop siir d'être vaincu.

— Avec qui donc ?

— Je n'irai pas loin.

— Avec mon père ?

— Je le respecte comme s'il était le mien.

— Il n'y a que lui pourtant qui vous puissiez rendre

responsable des méfaits dont je suis coupable à votre égard, car je n'ai ni frère, ni mari.

— Vous savez fort bien de qui je veux parler.

— Serait-ce de M. Servian?

— De lui-même.

— Vraiment ! dit Estelle avec un rire forcé ; que vous a-t-il fait ?

— Ce qu'il m'a fait. Madame? me croyez-vous aveugle? Cet homme vous aime ou du moins cherche à vous plaire, et vous demandez ce qu'il m'a fait ! Mieux vaudrait pour lui qu'il m'eût pris ma fortune, je pourrais lui pardonner; mais me disputer votre cœur, c'est attaquer ma vie : c'est une inspiration fatale qui l'a conduit ici... oh! oui fatale !...

II leva la main droite vers le ciel et la ferma convulsivement comme s'il eût serrée la poignée d'une épée. Ce geste fut exécuté d'une façon si menaçante, qu'en dépit de son goût pour les aventures héroïques, madame Caussade se sentit troublée. Avec une merveilleuse promptitude d'imagination, elle se représenta ses deux adorateurs sur le terrain d'un duel, et en observant la sanguinaire contenance de Tonayrion, elle ne put s'empêcher de craindre pom' Servian.

— Permettez-moi de vous adresser une question, reprit le beau Raoul d'une voix composée ; ce monsieur lioit-il rester longtemps ici ?

— Quelques jours seulement ; peut-être même partirat-il deniahi.

140 ŒUVRES PE C.U. TiV. PERNARD.

— Pensez-vous qu'il revienne ?

Malgré son émotion, madame Caussadc trouva qu'il serait humiliant de se soumettre à un pareil interrogatoire.

— Qu'il revienne ou non, que vous importe ? dit-elle d'un air de hauteur.

— Ainsi, vous refusez de me répondre ?

— Je ne vous reconnais pas le droit de me questionner.

— Écoutez-moi, Madame, car ceci est grave, repartit Tonayrion dun ton pathétique; depuis plusieurs mois que j'ai le bonheur de vous voir souvent, vous ne m'avez jamais permis de peindre dans toute leur violence les sentiments dont je me sens pénétré. Mais en ce moment il m'est impossible de me contraindre davantage ; c'est que je vous aime, voyez-vous, d'une telle passion que s'il me fallait renoncer à l'espoir d'être aimé de vous à mon tour, aujourd'hui même j'en finirais avec la vie. Jugez alors si je puis de sangfroid arrêter ma pensée sur cet homme qui, lui aussi , le téméraire, se flatte peut-être d'obtenir votre amom' ! Entre lui et moi, c'est désormais une lutte à mort. Je vous le répète. Madame, c'est un destin fatal qui l'a conduit ici, car je le tuerai ou il me tuera !

— Vous perdez la tête, répondit Estelle de plus en plus effrayée par ce langage meurtrier ; M. Servian est l'ami de ma famille, et il me connaît depuis longtemps : voilà tout. Vous lui prêtez des intentions qu'il n'a jamais eues. Allons, quittez ce ton tragique et promettez-moi

d'être aussi raisonnable que vous Tavez été l'autre jour quand je vous ai empêché de vous battre avec monsieur Cambier.

— Peut- on être raisonnable lorsqu'on est amoureux ? L'idée seule de cet homme m'exaspère. Si nous restons quelque temps en face l'un de l'autre, je le sens, il me sera impossible de me contenir, et alors... Ne m'avezvous pas dit qu'il devait partir ?

— Bientôt.

— Qu'il parte donc, ou malheur à l'un de nous !

En cherchant à effrayer la jeune femme, Tonayrion n'avait d'autre but que d'obtenir l'éloignement de son rival. Ce mode d'intimidation, qui réussit souvent près (les esprits impressionnables, fut couronné d'un plein succès. Estelle, en arrivant à la maison, s'empressa de quitter son terrible adorateur, et monta rapidement à l'appartement du colonel, qu'elle trouva comme elle s'y attendait en compagnie de sa superbe pipe d'écume de mer,

— C'est ainsi que vous jouez au billard, lui dit-elle d'un ton courroucé.

- Ne me gronde pas, répondit monsieur Herbelin en éteignant sa pipe ; j'ai cherché Tonayrion partout sans parvenir à le trouver. Eh bien ! où en sommes-nous ? Servian veut-il toujours partir demain ?

— Qu'il le veuille ou non, il faut qu'il parte.

— Et pour quelle raison, s'il te plaît ?

— Parce que s'il reste ici M. Tonayrion le provoquera en duel indubitablement.

142 OEUVRES DE Cil. DE DEUNARD.

— En duel ! ù quel propos ?

— A quel propos ! répéta madame Caussade avec un accent d'impatience.

— En efiet; je ne sais où j'avais la tête ;

Deux coqs vivaient en paix ; une poule survint, Et voilà la guerre allumée.

— Il n'y a pas de quoi rire. Si je devenais la cause de la mort d'un homme, je mourrais de chagrin moi-même* A tout prix il faut prévenir une querelle que le moindre incident peut faire naître. M. Tona^Tion a tant d'exaltation et d'emportement dans le caractère qu'il me paraît impossible de lui faire entendre raison; mais M. Servian est un homme calme, réfléchi, prudent; vous avez beaucoup d'ascendant sur lui, et je ne doute pas que si vous lui parliez, il ne consentît à... .

— A partir, n'est-ce pas ? L'expédient est honnête. Congédier mi de mes meilleurs amis, parce qu'il n'a pas le bonheur de plaire à ton gant jaune de Tona^i-ion ! j'aimerais mieux me mettre moi-même à la porte.

— ■ Mais s'ils se battent ?

— Eh bien ! ils se battront. Tu mérites parbleu bien qu'on croise le fer en ton honneur ; j'ai reçu dans ma vie deux coups d'épée pour des princesses qui n'auraient pas été dignes de lacer ton corset ; d'ailleurs, puisque tu prétends que Servian est un poltron, voilà une belle occasion de savoir à quoi t'en tenir.

— Vous plaisantez sans doute ?

— Et pourquoi ne plaisanterais-jc paS;, quand je te vois tout effarée, toi d'ordinaire si intrépide ? Veux-tu être franche ? Pour lequel des deux as-tu peur ?

— Pour tous deux.

— Autant pour l'un que pour l'autre ?

— Que vous êtes contrariant aujourd'hui ! dit Estelle, qui sourit malgré ses appréhensions.

— Ce n'est pas là répondre, reprit le colonel d'un air doucement railleur ; si j'interviens dans cette grave affaire, c'est à condition que tu me fasses une entière confidence.

— Demain, répondit la jeune veuve, qui se rappela l'entretien décisif qu'elle devait avoir avec Servian.

— A la bonne heiu-e, dit monsieur Herbelin en se frottant les mains.

Madame Caussade était debout devant une fenêtre près de laquelle son père se trouvait assis ; de temps en temps elle jetait les yeux au dehors et regardait avec une involontaire anxiété le beau Raoul qui se promenait sur la terrasse d'un air majestueusement farouche ; tout-à-coup Servian parut à l'entrée de l'allée de marronniers qui venait aboutir près de la maison ; à sa vue Tonayrion ralentit le pas dans l'intention probable de l'accoster au passage. La rencontre des deux rivaux était inévitable, et en songeant aux suites qu'elle pouvait avoir, Estelle sentit redoubler son émoi.

— Les voilà, dit-elle en se tournant vivement vers son père comme pour réclamer le secours qu'il lui avait promis.

1 s 4 ŒUVRES DE Cil. DE BEHNAUD.

Le colonel se leva^ et à travers la persienne examina les deux hommes qui n'étaient plus qu'à quelques pas l'un de l'autre.

— Rien qu'à leur manière de s'aborder, dit-il avec l'assurance d'un expert en fait de noise, je vais savoir s'il y a réellement quelque anguille sous roche.

Au même instant les rivaux s'adressèrent la parole d'une façon si calme que Zadig lui-même, de perspicace mémoire, n'eût découvert dans cette démarche aucim indice qui lui permît de l'interpréter tragiquement,

— Tu vois bien qu'ils ne songent à mal ni l'un ni l'autre, dit le colonel à sa fille, qui en considérant le maintien de ses deux adorateurs finit par se rassm'er.

Au furieux emportement auquel s'était abandonné Tonayrion avaient succédé des réflexions d'une nature plus pacifique, inspirées surtout, il faut le dire, par le souvenir de la manière expéditive et pleine d'aisance dont Servian avait étranglé quelques jours auparavant un loup d'aspect fort peu bénin. Le superbe jeune homme pensa que sur un si rude jouteur le système d'intimidation, heureusement mis en œuvre près d'Estelle, risquait de manquer son etîet, et au lieu de le pratiquer comme il y avait songé d'abord pour décider son rival à la retraite, il eut recours à un expédient plus ingénieux et moins hasai-dé.

— Je suis bien aise de vous entretenir un instant, dit-il à Servian en l'abordant d'un air d'intérêt qui parut assez

extraordinaire à celui-ci. Avez-vous des nouvelles de M. Cambier?

— 11 m'a écrit en partant, répondit l'oncle de Félix.

— Et depuis ?

— Non.

— Mais du moins vous savez où il est?

— A Paris, je suppose.

— Vous n'êtes pas inquiet?

— Inquiet ! répéta Servian ; de quoi ?

— Dans un gouffre comme Paris, mille pièges sont continuellement ouverts sous les pas d'un jeune homme. Votre neveu a beaucoup d'entraînement, et j'oserai dire d'irréflexion dans le caractère, n'est-il pas à craindre que, loin de votre surveillance, il n'abuse de sa liberté et ne commette quelqu'une de ces étourderies qui, malgré l'excuse de l'âge, ont parfois des résultats fort graves?

— Cela est à craindre, en effet, mais qu'y faire : Un apprenti dragon ne peut pas être cloîtré comme une religieuse; il n'est aucun de nous qui, dans sa première jeunesse, n'ait commis quelques-unes de ces folies dont vous parlez ; et après tout, les meilleures leçons sont celles de l'expérience. On se corrige soi-même beaucoup plus qu'on ne se laisse corriger par autrui.

Tonayrion garda un instant le silence.

— Votre neveu aime le jeu ; l'avez-vous remarqué?

— Non, répondit Servian ; il a appris le whist pour pouvoir faire la partie du colonel ; auparavant, à ma connaissance, jamais il n'avait touché une carie.

— Avant votre voyage d'Italie, c'est possible ; mais pendant votre absence il a joué, j'en ai des preuves certaines.

— Et vous croyez qu'il est allé à Paris exprès pour cela? heureusement les maisons de jeu sont fermées, et d'ailleurs fussent-elles encore ouvertes, un enfant comme Félix n'y serait pas admis.

— Les tripots publics sont fermés, il est \Tai, mais n'existe-t-il pas vingt maisons clandestines plus dangereuses encore, puisqu'elles se dérobent à la surveillance de la police, et où l'on ne s'enquiert pas de l'âge des joueurs?

Servian regarda fixement son rival.

— Vous avez certainement des raisons pour me parler ainsi, lui dit-il d"un ton sérieux; veuillez, je vous prie, vous expliquer ouvertement.

— Je ne voudrais pas vous alarmer mal à propos, répondit Raoul avec une hésitation aiïectée ; mais puisque vous l'exigez, je vais tout vous dire. J'ai reçu ce matin une lettre d'un de mes amis qui me raconte une scène tragique dont il venait d'être témoin dans un de ces coupegorges à tapis vert dont je parlais tout à l'heure. Après avoir perdu une somme assez considérable, un jeune homme s'est brûlé la cervelle, et son signalement, que me trace mon ami, semble se rapporter d'une manière si exacte à celui de M. Cambier, que malgré moi...

— Montrez-moi cette lettre, interrompit Servian saisi d'une émotion soudaine.

-- Je l'ai déchirée, car je ne garde aucune lettre; d'ailleurs elle ne vous apprendrait rien de plus que ce que je viens de vous dire.

Servian aimait paternellement son neveu, mais il avait dans le caractère trop de fermeté et d'intelligence pour s'alarmer facilement. Au lieu d'envoyer chercher des chevaux de poste et de partir à l'instant pour Paris, ainsi que l'espérait le beau Raoul, il réfléchit et se trouva bientôt complètement rassuré.

— Ce ne peut être Félix, dit-il ; d'abord, pour perdre beaucoup d'argent, il faut en avoir beaucoup; et c'est moi qui tiens sa bourse. Avec ce qui doit lui rester de sa pension à la fin de chaque mois, il lui serait difficile de faire des folies; ensuite il est riche, et eiit-il perdu à la roulette cent mille francs, ce ne serait pas une raison pour qu'il se tuât. Un joueur ne se brûle guère la cervelle tant qu'il lui reste un écu dans la poche.

— Ah ! tu ne veux pas partir, se dit Tonayrion irrité de la logique et du sang-froid de son rival; je t'offre un moyen honnête de te retirer et tu t'obstines à rester ! eh bien, comme il te plaira ! demain je triompherai à ta barbe ; ce sera plus piquant.

Page 1