‹ Le péché de Madeleine (volume 2)Chapitre 1 sur 8 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES ÉDITEURS BUB vivibnub, 3 bis, et boulevabd des italiens, A LA LIBRAIRIE NOUVELLE

186 6 ^v '^ Tons <lroHs rétarrét

Dans Jes premiers jours de isoa, un manuscrft fut déposé par une main inconnue aux bureaux • de la Revtie des Deux Mondes avec ces simples lignes, écrites sur la feuille qui l'enveloppait: « Prière instante à M. B...., si le roman ci-joint ne peut convenir à la Rembe des Deux Mondes, de vouloir bien le faire savoir à Fauteur par un mot jeté à la poste restante avec cette adresse :

M. P. Albane. On fera, dans ce cas, reprendre le manuscrit aux bureaux de la Revtie. »

C'était tout. La forme de l'envoi était assez inusitée. M. B.... lut le manuscrit, et répondit à l'adresse indiquée que le Péché de Madeleine, après quelques légères modifications, pourrait paraître avec succès dans la Revue, Plus d'un mois se passa, et Fauteur n'avait ni écrit ni même retiré la lettre mise à la poste restante. Le directeur de la Revue se décida dès lors à livrer le manuscrit de ce petit roman à rimpression et à en revoir lui-même les épreuves. Le Péché de Madeleine fut publié dans la Rèvuè deê Deux Mondés du 15 marô 1864, et fut accueilli avec un vif intéijêt. On voulait connaître le nom de l'àuteuf, et la patèrtilté du toïnan fiil attribuée à plus d*utte personne du monde. Nous ne savous que lofensef de tous les bruits qui coururent a^ors, cepefidaht nous avoiis lieu de les croire mal fondés. L*auteur à gardé son secret, et nous

ignorons encore son nom, bien qu'il ait cru devoir, avec beaucoup de grâce, reconnaître l'hospitalité, qu'il avait reçue : « le veux vous remercier, Monsieur, bien que tardivement, je l'avoue, de l'honneur que vous avez fait au Péché de Madeleine en lui donnant place dans la Revus des Deux Mondes. C'est un succès que je n'osais espérer, tout en le sollicitant, et dont je vous sais un gré infini. »

Un romancier dont les procédés sont marqués de tant de réserve et de délicatesse, un auteur qui a le courage de soustraire son nom aux applaudissements et à la curiosité, c'est chose assez rare pour que nous cherchions à continuer et à étendre son succès. Aussi cédons-nous volontiers au désir que nous a témoigné M. Michel Lévy de réimprimer le Péché de Madeleine. Qui sait si cette réimpression n'encouragera pas l'auteur anonyme à donner des frères au premier-né do

sa plume? Nous pardonnera-t-on d'ajouter à l'adresse des jeunes écrivains que Fauteur inconnu (une femme sans doute) est arrivé sans difficulté à la Revue des Deux Mondes? Il est vrai que ni le talent m l'émotion ne manauent au PédU de Madeleine.

La première fois que je vis Robert Wall, ce fut un soir du mois de décembre. Il était environ sept heures; ma cousine et moi, blotties sous les rideaux de la fenêtre, nous regardions avec impatience tomber la neige, qui ensevelissait sans bruit la cour de Thôtel.

J*avaîs vingt-deux ans, et Louise dixsept. Elle était vêtue, — je la vois encore, — d'une robe de soie d'un rose pâle; ses épaules délicates et sa jolie tête blonde sortaient de cette robe comme un lis blanc d'un bouquet de roses. Elle était bien charmante, et je le lui disais : alors elle courait en riant s'admirer dans la glace, puis elle revenait, et, appuyant son visage contre les vitres, « il ne viendra pas, » disait-elle avec un soupir.

Pour tromper son ennui , je lui parlais du bonheur qui l'attendait, de ses toilettas, de la vie de plaisir qu'elle pourrit mener après son mariage; mais elle m' écoutait à peine. ^— S'il allait ne pas me plaire! dirsait-elle; songe donc, Madeleine, nous sommes presque mariés déjà, et nous ne

nous connaissons pas. — Tout à coup elle tressaillit. — Le voici, s*écria-tr-elle; c'eift lui, c'est Robert!

La porte cochère venait de s'ouvrir lourdement; une voiture entra dans la cour et s'arrêta au perron, juste au-dessous de nos fenêtres. Un homme descendit rapidement ; mais la marquise qui protégeait le perron nous empêcha de le voir. Une rougeur fugitive éclairait le visage ordinairement pâle de Louise. — Je n'ose pas descendre, mur*mura-t-elle d'une voix émue : dire que c'est ma destinée qui est là, sous les ti*aîts de cet homme, et que dans un instant je vais le voir face à face!

— Que crains-tu? lui répondis-je : n^estu pas libre?

Pourtant je tremblafe comme elle, ht

mariage de Louise et de Robert Wall, résolu depuis si longtemps, annoncé à demi -voix à tous nos amis, avait à mes yeux l'autorité d'un fait accompli, et cependant Louise et Robert ne s'étaient jamais vus. Leurs pères , amis d'enfance et associés au début de leur carrière, avaient ensemble commencé leur fortune. Plus tard, à la suite de quelques revers, ils s'étaient séparés sans que leur amitié en ressentît nulle atteinte. M. Wall était allé s'établir à Nevsr-York avec son fils, alors âgé de quatre ans. Mon oncle, resté en France , lui rendit à plusieurs reprises , et malgré la distance, quelques-uns de ces services qu'une âme élevée ne saurait oublier. La naissance de Louise, qui coûta la vie à sa mère, créa entre mon oncle et

M. Wall, veuf lui-même depuis quelques années, un nouveau lien , puissant et douloureux. La petite orpheline fut dès son premier jour, dans la pensée de ces deux hommes, la compagne prédestinée de Robert, et ce mariage, qui devait fondre en une seule famille ces deux vies si pareillement éprouvées, devint leur rêve, le but unique de leurs efforts. Louise et Robert apprirent à s'aimer en apprenant à vivre.

Les affaires toujours embarrassées de M. Wall le retinrent loin de France pendant de longues années, et lorsqu'enfm il se croyait libre de partir, la mort le surprit. Robert, obligé de faire face aux difficultés de cette lourde succession, dut rester plusieurs mois encore seul à New-York; mais

il ne perdait pas de vue le dernier vœu de

son père, et dès que les obstacles furent aplanis, sa première pensée fut pour la France, pour sa jeune fiancée, pour cette famille inconnuQ qui l'attendait avec impatience.

Louise, habituée à entendre chaque jour parler de Robert, s'était insensiblement attachée à lui par tant de lieps subtils et forts, qu'elle se fût sentie malheureuse et comme dépossédée de son bonheur, si on lui eût annoncé que ce mariage était impossible. Et pourtant une angoisse soudaine s'emparait d'elle a,u moment de voir Robert. — Qu'allait-il rester de ce cher idéal? Ce jeune homme, qui l'attendait tout près de là, était-il bien tel qu'elle l'avait réyé? Était-ce bien celui qu'elle aimait depuis ^ longtemps avec tant d'ignorance et de foi?

Elle était libre encore, il est vrai; mais cette liberté, pouvait*elle en user? Avait-elle réellement le pouvoir de répudier tout à coup tant de songes et d'espoirs qui for-t maient la trame même de sa vie? Elle sentait confusément, el je sentais comme elle, que sa destinée lui avait échappé à son insu, et qu'il était bien tard pour tenter de la reprendre.

Je l'aimais tendrement. Il y avait dÎ3t ans et plus que nous vivions comme deux sœurs, depuis le jour où j'avais été recueillie, orpheline et pauvre, par la pitié de mon oncle. Aucune des pensées de Louise ne m'était étrangère, et mon cœur battait de la même émotion que le sien. Nous nous regardions sans parler. — Allons, dit-elle enfin, autant tout de suite que plus

tard. — Elle me prit la main, et nous descendîmes lentement. Elle^ s'arrêta néanmoins, hésitante encore, sur le seuil du petit salon où quelques parents et quelques rieux amis se trouvaient réunis; mais j'écartai la portière et la poussai en avant.

Robert Wall était devant nous, debout au coin de la cheminée et un peu penché vers mon oncle. Il ne me sembla point au premier coup d'œil qu'il fut beau, et pourtant cette figure irrégulière, encadrée par d'épaisses torsades de cheveux noirs, me frappa par un caractère de volonté et de force. Mon oncle le présenta à sa fille, et ils causèrent tous trois. Je ne crois pas que le regard de Robert se soit arrêté sur moi une seule minute pendant la première moitié de la soirée; je pus donc l'examiner ^ l'aise.

II avait une taille moyenne , souple et nerveuse, l'air un peu hautain ; mais par moments quelque chose de tendre et de velouté voilait tout à coup l'éclat de ses yeux. Son sourire aussi avait une douceur particulière et imprévue qui lui donnait beaucoup de charme. Mon oncle l'interrogea sur sa vie aux États-Unis, et il répondit avec cet accent de sincérité scrupuleuse qui inspire la confiance. Il raconta en termes simples et pourtant pittoresques plusieurs aventures qui lui étaient personnelles, les unes burlesques, les autres sanglantes, toutes de nature à nous donner une idée exacte de ces mœurs étranges où la force individuelle vaut souvent mieux que le droit, et où chacun lutte seul, à ses risques et périls, au milieu de cette mêlée d'hommes et d'inté-

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