S LE PÉCHÉ
— Assez, assez! murmura-t-il d'une vpîx étouffée; tant de cruauté n'est pas nécessaire. — Et il sortit.
Robert ne revint pas le lendemain. Dana un billet très-laconique, où le nom de Louise était assez froidement amené, il écrivit qu'il était malade. Mon oncle alla le voir, accompagné du médecin de la famille ; ils le trouvèrent levé, mais avec un peu de fièvre. Ce malaise, feint ou réel, se prolongea; mon oncle le visitait chaque jour, mais Ro-^ bert s'informait à peine de nous et ne par» lait pas de nous revoir. Louise commença bientôt à s'inquiéter. Cette froideur subite après tant d'empressement était inexplicable pour tout autre que moi. Mon oncle aussi devint soucieux, et je tremblais que, dans une de ses visites matinales, il n'a-
bordât franchement une explication. Que voulait Robert? Faire pressentir sa retraite sans doute? Cette idée, la seule vraisemblable, me torturait. En cette an.\iété, je résolus de lui écrire; forte de mes intentions et de mon dévouement, je me lançai sans hésiter en dehors des usages et des routes battues. « Revenez, lui écrivais-je; Louise vous aime, et meurt de votre ab^ sence. Vous avez laissé croître et s'enraciner, sans souci de ce qu'elle en pourrait souffrir, un amour que tout encourageait en elle; vous n'avez pas le droit mainte* nant de fuir en emportant la paix de sa jeune âme^ » Et je continuai ainsi , écrivant sans ordre tout ce que la tendresse la plus profonde pour Louise pouvait m'inspirer. Cette flamme nouvelle, celte ar-
deur inconnue que je sentais circuler dans mes veines depuis que j'étais aimée , je la laissai déborder à flots au nom de Louise et pour elle. « Qu'attendez -vous de l'avenir? disais-je encore. Qu'irez-vous chercher par le monde? Le bonheur est là : il vous sourit et vous tend la main, le bonheur tel que votre père l'a rêvé pour vous, celui-là même que vous êtes venu chercher, plus beau, meilleur que vous ne pouviez le rêver, et vous le dédaignez pour une chimère, car je ne suis pas telle que vous l'avez cru : vous aimiez en moi une âme neuve, ignorante de l'amour; j'en connais les douceurs et les tourments. Qu'avez -vous donc aimé? et que ferez- vous maintenant de votre vie? Vous la jetterez aux quatre vents du ciel peut-être? Ah! Robert, vous ne serez
pas heureux, et vous aurez tué une enfant innocente ! Comment n'avez-vous pas songé, imprudent, qu'elle ne pourrait vous voir chaque jour sans vous aimer? »
J'écrivis plusieurs lettres qui restèrent sans réponse, et que je dus , bien malgré • moi, confier aux gens de la maison pour être remises à leur adresse. Je n'avais pas l'habitude de sortir seule, et Louise ne me quittait guère; puis le temps pressait. Ce ne fut pas sans répugnance et sans appréhension pourtant que je me résignai & mettre les domestiques dans la confidence de cette démarche. Il était impossible qu'ils n'eussent pas remarqué l'absence prolongée de Robert, et la coïncidence de mes lettres mystérieuses avec cette absence pouvait donner lieu à de malveillants soupçons.
Un air d'intelligence impertinente que je surpris au moment où Justine recevait mon dernier billet me prouva que je ne m'étais pas inquiétée à tort. Je ne me repentis pas cependant, et la droiture de mes intentions me rassura.
Ce qui me tourmentait bien plus, c'était le silence singulier de Robert et la tristesse croissante de Louise. Elle l'attendait toujours : le moindre bruit la faisait tressaillir; chaque fois que la porte du saJon s'ouvrait, une rougeur brûlante couvrait son visage ; je ne savais que dire, que ré* pondre à ses questions, à son regard inquiet, douloureusement fixé sur moi, comme si elle eût deviné, pauvre enfant, que je savais seule le secret qui la faisait souffrir.
Mon oncle aussi devenait de plus en plus
préoccupé; il y avait plusieurs jours qu'il n'était allé voir Robert, et il évitait de prononcer son nom. La situation était intolérable, et je sentais qu'elle ne pouvait se prolonger. Que faire î^ JP étais découragée. Je me voyais impuiâsaiite à sauver Louise ; mais ridée ne me vint pas d'élever mon bonheur sur les débris du sien : je sentais crouler l'édifice de nos joies intimes, et^ ne pouvant rien conjurer, je m'ensevelissais résolument sous les ruines.
Un soir, nous étions tous les trois au salon. Louise, agitée et souffrante, s'était jetée sur une causeuse et tenait les yeux fermés; peut-être voulait-elle échapper pat te sommeil à la longueur du temps ; peutêtre, en feignant de dornâir, espérait-elle dëulement se soustraire à la nécessité de
prendre part à la vie commune. Mon oncle lisait, et moi je brodais en songeant. Un profond silence régnait parmi nous , quand vers dix heures la porte s'ouvrit, et Robert entra. Je ne pus retenir un cri de surprise, et Louise se leva en proie & une émotion si vive qu'elle m'effraya, tant elle révélait de craintes et de souffrances passées. Rien ne peut rendre Texpression de joie qui illumina son visage : je ne sais si la fille de Jaïre éprouva une telle ivresse quand la voix du maître la fit sortir des ombres de la mort.
Robert ne me parut pas changé : il causa avec son aisance et son naturel accoutumés, et aux timides reproches que lui adressait Louise : — J'étais malade, répondit-il simplement, je souffrais, chère Louise; mais
tout est fini, et je ne vous quitterai plus. — Il baisa en souriant le bout de ses doigts.
L'accueil de mon oncle fut d'abord trèsfroid ; mais sa rancune ne tint pas devant rémotion radieuse de son enfant. Pauvre et chère Louise! elle aimait trop pour savoir feindre; elle n'en eut même pas la pensée. Robert revenu, elle oublia ce qu'elle avait souffert, et se montra aussi joyeuse, aussi douce qu'autrefois. A les voir ensemble, on eût dit qu'ils s'étaient quittés la veille, et que rien d'étrange ne s'était passé entre eux. Le soirée s'écoula familièrement, comme tant d'autres toutes semblables, mais avec un sentiment plus vif de ce bonheur que nous avions cru perdu.
A partir de cette soirée, Robert revint comme autrefois : tout reprit le train iiaî^i-