Lettre de K. Bodmer, 9 avril
phase de la vie où l’absence de responsabilité, le sentiment des facultés et de toutes les forces vives de Tcsprit disposent l’homme à voir dans l’existence un gai voyage d’amis et dans l’entourage un spectacle créé pour l’agrément des voyageurs : époque de malice sans méchanceté, d’expansion sans réserve, d’amusements spirituels aux dépens du prochain, et qui dure peut-être chez les artistes plus longtemps que chez les autres hommes.
Adrien, de son atelier, avait pour vis-à-vis un couple respectable avec lequel il n’avait jamais échangé un mot, mais que la proximité des fenêtres condamnait à une intimité forcée. Le mari employé de bureau, plus alerte que ne le comportait sa profession, était un petit homme ingambe qui grimpait chaque matin sur le toit pour soigner des pigeons, tandis que sa femme d’un embonpoint peu propice à de semblables exercices, s’accoudait nonchalamment à la fenêtre pour regarder les passants. — Guignet et ses amis suivaient avec un intérêt mérité les évolutions du père nourricier des pigeons, devenu célèbre parmi eux, peut-être même une parcelle de cet intérêt avait-il reflué sur sa moitié. La bonne dame, d’une timidité peu conforme à son âge, s’imaginant un jour être l’objectif des regards affectés de son voisin, avait précipitamment fermé sa fenêtre. — La fuite burlesque de la colombe effarouchée, n’avait point échappé aux insoucieux artistes qui visitaient Guignet, bien capable comme eux de s’égayer un brin aux dépens de l’innocente victime. Une idée comme il n’en germe que dans les cervelles de vingt ans fut saluée d’une unanime acclamation. Sur une feuille de carton on fabriqua en un tour de main un portrait d’Adrien, l’œil noir et fixe, la moustache renforcée, et la pipe inséparable entre les dents ; une longue chevelure complète son air séducteur. Au bout d’un manche à balai, drapé à l’antique, le téméraire, en carton, est braqué derrière une vitre, tantôt l’une, tantôt l’autre, pour varier le jeu. A quelque heure du jour que la pauvre dame, s’approchant de la fenêtre, lève furtivement les yeux, elle rencontre le regard
du spectre qui la pourchasse et transforme son appartement en prison cellulaire. A la fin elle n’y tient plus et confie à son époux le secret des obsessions du persécuteur.
Guignet, un certain matin, travaillait paisiblement dans son atelier quand survint une visite inopinée, celle du propriétaire, flanqué du petit homme aux pigeons. L’air solennel du rentier et la mine furibonde du bonhomme annonçaient quelque événement tragique, l’artiste posa ses pinceaux et attendit. « Il y a sept ans. Monsieur Guignet, dit le propriétaire, que vous habitez mon immeuble, sans avoir mérité de reproches, et je dirai à votre louange que votre conduite était parfaite, aussi ai-je été étrangement surpris du changement opéré dans vos habitudes. Monsieur, ici présent, se plaint de vous, de la manière la plus grave, vous obsédez Madame avec une indiscrétion et une persistance sans retenue Elle n’ose plus
paraître à sa fenêtre Les choses en sont arrivées à ce point
que son mari est obligé d’intervenir, et moi de vous donner congé. » c( Je n’y comprends rien, reprend l’interpellé, sans s’apercevoir des marques d’assentiment du témoin, je travaille chaque jour comme vous le voyez, au milieu de mon atelier, et ne m’inquiète guère des voisins ni des voisines. Vous m’obligeriez en m’expliquant un peu l’aventure qui paraît me valoir votre visite. » « Mais Monsieur ! mais Monsieur ! criait le mari, c’est une indignité! une infamie!... Nous quitterons notre logement ou vous le vôtre I Madame ne peut se montrer à sa fenêtre!... » — « Mais qui donc l’en empêche, reprend l’artiste avec sang-froid ?» — « Vous ! Monsieur, qui ne la quittez pas des yeux !... » — « Moi ! moi? Ah ! j’y suis, s’écrie Guignet dans un éclat de rire. Un de mes amis a fait mon portrait que j’ai mis sécher derrière la vitre, c’est lui sans doute que Madame aura pris pour moi. » Et il se dirigea vers la fenêtre pour prendre le carton perfide. L’homme aux pigeons n’avait pas attendu la fin pour sauter les escaliers quatre à quatre; Adrien réhabilité reconduisait poliment son propriétaire qui se confondait en excuses.
Mais, dans ce même atelier, tout n’était pas rose, et après le propriétaire, le concierge, Breton, homme de devoir s’il en fut, faisait aussi la police à sa manière. Adrien avait un jour, en sortant, laissé un grand fusain représentant un intérieur de forêt avec des ombres puissantes et quelque brigand blotti contre un tronc d’arbre. Breton, le voyant parti, monta dans l’atelier armé des instruments de nettoyage et s’arrêta devant le chevalet. La vue d’une feuille ainsi charbonnée réveilla ses instincts de propreté, il prit l’époussette et le torchon qu’il promena avec tout le scrupule de sa conscience sur le fusain, espérant le ramener au blanc. « Ces artistes ! grommela-t-il en haussant les épaules, ça ne sait pas seulement nettoyer son ouvrage !... »
Les artistes, à leur tour, se vengeaient joyeusement de pareils méfaits. Vis-à-vis de l’atelier logeait à un autre étage un voisin plus connu que le précédent, M. Castelnau, professeur de mathématiques, fort aux échecs, qui jouait quelquefois avec Guignet, amateur de ce jeu à combinaisons, mais sans argent, sauf à risquer cependant un tableau contre une chope. Lorsque le professeur était libre, il lançait, comme l’écolier en classe, de l’autre côté de la rue, contre les vitres de Guignet, le résidu d’un bâton de craie. C’était le signal convenu entre les joueurs. Adrien et Michaud son ami imaginèrent de tracer sur les vitres, à l’intention de Breton, quelques lignes figurant des fêlures et, au moment où le concierge rentrait pour son service, un colloque s’engageait entre les deux peintres : « Ce Castelnau, disait l’un, est bien déraisonnable de briser ainsi les vitres des voisins, il pourrait traverser la rue et éviter ce dégât. — Regardez, disait l’autre, en voilà une, en voilà deux, en voilà quatre ! C’est une ruine. Qui paiera cela ? — Ce n’est pas moi, disait Guignet. — Ce n’est pas moi, disait Michaud. — Ce n’est pas non plus le propriétaire, s’écriait Breton, et dans son courroux il allait interpeller M. Castelnau qui le mettait à la porte. « Les rieurs dans l’intervalle nettoyaient les vitres, et quand le pauvre Breton,
décontenancé et furieux, revenait de son expédition malheureuse et voyait les vitres intactes, un soupir d’allégement sortait de sa poitrine et il s’éloignait en disant : « Ils les ont cependant fait remplacer pendant mon absence. »
Ce pauvre Breton, il aimait Guignet comme une mère son enfant, et il se complaisait à admirer ses œuvres autant que s’il les eût faites.
Un jour il s’arrêta les bras croisés devant un tableau placé sur le chevalet, et après sa muette contemplation, il dit gravement : « Monsieur V Andrien, vous commencez à pas mal travailler de votre état? Attendez, Breton, lui dit son protégé, que je le mette en place, et retournant le tableau, le ciel en bas, il le recommanda à son admirateur. « Oh î j’avais bien vu, lui répliqua celui-ci d’un air malin, qu’il n’était pas de Vadroit. » Cet infortuné concierge avait pourtant une figure fine, mais il n’était pas spirituel et avait à faire à forte partie. Les mauvais tours que lui jouaient ses ingrats locataires rempliraient un volume ; il se crut un jour blessé à mort et noyé dans son sang pour une flaque d’eau que l’un d’eux laissa choir sur sa tête chauve du haut de son cinquième étage.
Les innocents plaisirs, ni la gaie société des amis et des artistes, n’empêchaient jamais Guignet, aussitôt qu’il se sentait libre, de regarder du côté d’Autun, mais un autre voyage plus facileet pourtanttoujours remis l’attiraitdepuis un certaintemps. Il était tourmenté du désir de revoir Boneuil que sa famille avait quitté depuis plusieurs années et qui lui rappelait des événements d’une importance décisive sur sa destinée. C’était là qu’il avait souffert de ses premiers dissentiments avec les siens ; c’était là qu’il avait fait l’apprentissage sérieux de la solitude; il voulait revoir les bois que son imagination surexcitée par sa désertion avait peuplés de ses brigands futurs ; il voulait revoir ces cultivateurs dévoués et affectueux parmi lesquels vivait sans doute encore son complice, son ami François, devenu grand garçon de ferme, chef peut-être de communauté. Il en parlait fréquemment à Hippolyte Michaud. Un
beau matin les deux artistes prirent la grande route et se dirigèrent vers Boneuil. Guignet était causeur, alerte et trépignant contre son habitude. Mais en approchant des murs du parc cette impression se modifiait. Il devenait triste, rêveur, hésitant, sur un mot il fût repartit pour Paris. Les braves gens qu’il voulait revoir le reconnaîtraient-ils? L’absent devient si vite un étranger ! Comment serait-il accueilli par eux ? Sa fièvre était tombée, il longeait les murs dans l’indécision, presque aux regrets d’avoir tenté une aventure dont le dénouement était si incertain. Arrivé ainsi, tête baissée, devant la grille du parc, ses yeux rencontrent ceux d’un jeune paysan, tremblant, stupéfait, qui le regardait comme une apparition. François! cria Guignet. C’est donc vous, MonmQMV Handrien ! répliqua le jeune gars. La grille était ouverte et les deux vieux amis se serraient comme des frères.
François prit M. Handrien par la main et le conduisit avec son compagnon à la ferme. Ce fut une explosion générale, chaque membre de la famille venait successivement l’entourer ; on courut chercher le beau-frère prêt à partir, le cheval fut dételé et son maître dut rester. Guignet s’était fait là des amis dont aucun ne l’avait oublié. Le gala fut complet, la famille entière y prit part. On parla du temps passé, des bonnes actions et des fredaines, mais le plus heureux fut certainement François, récompensé d’un seul coup par cette visite des maraudes faites jadis pour approvisionner le déserteur dans les bois. On banqueta longuement et quand Fheure de la séparation toujours retardée fut venue et que furent éehangés les chauds adieux, les deux Parisiens reprirent leur route, étonnés de la vélocité de leur marche, la journée avait été bonne pour tous.
Après Boneuil, ce fut le tour d’Autun. L’Autunois était pour Guignet l’objet d’une prédilection qui s’affirme dans toutes ses lettres, il en aimait les paysages, la nature sévère qui correspondait d’autant mieux à ses goûts et à son tempérament artistique, qu’il n’y séjourna guère qu’en automne, sa saison
de prédilection. Et surtout il y comptait des amis. « Si j’ai tant tardé à vous écrire, disait-il c’est que j’attendais de fixer mon départ pour Autun, heureux que j’étais de pouvoir encore aller y passer quelques jours cette année. Mais l’homme propose et Dieu dispose, et je crains bien de ne pouvoir réaliser ce beau rêve. Pourtant je ne désespère pas encore tout à fait et, s’il plaît à Dieu, je pourrai compter un beau jour de plus dans ma vie. » Ce beau jour fut considérablement retardé. Le travail s’imposait. Les succès qu’il avait obtenus aux expositions précédentes étaient un encouragement à de nouveaux efforts, et l’exemple de son frère accueilli favorablement par la critique dans ses premières œuvres, puis attaqué avec une rigueur qui semblait systématique , lui faisait sentir l’importance de maintenir sa réputation à chaque exposition nouvelle. Il avait donc résolu de se priver de tout repos et de renoncer pour cette année à son voyage privilégié lorsque au mois d’octobre il entrevit une lueur. Profitant d’un moment de répit, il céda à la tentation et s’annonça pour la fin du mois. « Je vais aller passer quinze jours parmi vous, écrit-il, il est un peu tard, mais j’ai une si grande envie de quitter Paris pour aller voir ceux que j’aime dans cette bonne ville d’Autun, que malgré le vent et la pluie, je pars heureux comme un petit roi. Adieu, à vendredi soir.
» Adrien Guignet. »
Ces vacances tardives se prolongèrent jusqu’à l’arrivée du froid ; le retour n’était ni facile, ni agréable alors dans les voitures publiques, il en a retracé les mésaventures avec gaîté, a II faut que je vous raconte mon voyage d’Autun à Paris. Vous vous rappelez m’avoir vu dans le coupé de la petite voiture de Saulieu, contrairement à mon habitude de préférer la banquette et l’impériale, c’est que le conducteur m’a fait observer qu’il ferait grand vent et que je ferais mieux d’entrer dans le coupé où il n’y avait personne. Bien m’en a