U Artiste. 111» série, t. l p
Adrien avait exposé en même temps deux tableaux :
Combat de barbares dans un, défilé.
Saint Jean^Baptiste prêchant dans le désert.
Le premier laisse pressentir en réduction celui de la Retraite des dix mille et la Mêlée, qui parurent les deux années suivantes. Le paysage est formé de deux massifs sombres de rochers séparés par une coupure et éclairés faiblement sur quelques facettes par une lumière jaunâtre et blafarde. Des nuées pesantes dans lesquelles planent quelques oiseaux de proie circulent sur la scène de carnage. Le bleu du ciel se montre à peine à travers des déchirures. Une forêt de piques miroite dans le défilé ; sur la droite deux groupes opposés de cavaliers s'élancent avec furie dans un tourbillon de poussière ; les lances se croisent^ les drapeaux et les vêtements volent au vent. Sur la gauche noyée dans Tombre où scintillent quelques reflets d'armes^la lutte est engagée corps à corps. Un cavalier , élevant d'une main son bouclier» lance un javelot de Pautre sur un guerrier qui s'efface derrière le col de son cheval, deux hommes désarçonnés continuent la lutte à terre ; les lances s'abaissent et s'élèvent, armes et cadavres jonchent déjà le sol. L'intérêt de ce tableau auquel on peut reprocher quelques naïvetés dans les poses, consiste surtout dans la charge furibonde des cavaliers, rendue avec une vérité et une vigueur dignes des meilleurs peintres de bataille; la couleur en est bonne, sévère et chaude, quoique inférieure à celle qu'il donnera à la Mêlée dans les mêmes tons ; c'est, nous le répétons, un acheminement.
Le saint Jean-Baptiste a été fait plusieurs fois et, comme le Moïse, avec des variantes. Au bord du Jourdain arrivent auprès du Précurseur un groupe de cinq à six personnages demandant le baptême ; le paysage rocheux a la disposition d'un amphithéâtre ^ Guignet a traité une seconde fois ce sujet
I. Ce tablean a péri dans l'incendie du Grand-Gondé sons la Commune. A. G. 3
à Âutun. Sur un fond de montagnes et de nuages rougis par le soleil d'Orient, se détache une falaise rocheuse au bord du Jourdain, dans lequel un enfant puise Teau baptismale ; une touffe de palmiers, d'où pendent quelques lianes, s'élance des fentes dut rocher. A leur pied sont groupés dans l'attitude recueillie et silencieuse des Orientaux, les disciples du Précurseur. Quelques-uns, assis sous les arbres et drapés dans leurs burnous, écoutent religieusement la parole sacrée, d'autres sont restés sur le dos de leurs chameaux, debout ou ' accroupis et dont la longue encolure se détache en noir sur le rocher. Auprès du palmier un jeune pasteur appuyé sur sa lance se profile au dessus des derniers escarpements. A gauche, dans le désert, vivifié par un arbre unique, saint Jean, à demi couvert d'un' [lambeau d'étoffe noué à la ceinture, annonce, les bras levés, la venue prochaine du Sauveur. Les terrains escarpés et dans l'ombre forment avec le cours du fleuve la base et le repoussoir du tableau. Cette composition, une des premières de l'artiste, et d'un sentiment poétique remarquable, montrait déjà ce qu'on devait espérer de lui, bien que le coloris ne soit pas à la hauteur qu'il a atteinte depuis. Des frottis multipliés y accusent les procédés alors en usage à l'aide desquels la nouvelle école demandait au hasard plutôt qu'au calcul des effets imprévus.
Ces tâtonnements et peut-être la pose trop dramatique de saint Jean ne sauraient infirmer le mérite de cette œuvre originale et ^vraie dans le sentiment qui l'a inspirée et dans les détails qui concourent à l'effet. *
Guignet avait utilisé l'automne de 1842 à diverses études dans l'Autunois, crayonné les roches de son cher Brisecou, récolté des souvenirs et des impressions pour ses prochains tableaux. L'antiquité biblique et égyptienne qu'il comprenait et interprétait à sa manière en leur rendant leur simplicité et
1. Signé : Adrien Guignet. H. 0»32. L. 0»41. Appartient à M-« Chatillon, Autun.
leur couleur locale, avaient toujours eu pour lui une secrète attraction. Les sujets orientaux, à ce moment surtout, paraissent l'avoir préoccupé. Decamps avait exposé plusieurs compositions magistrales empruntées à cette région du soleil, nos guerres d'Afrique elles-mêmes avaient attiré l'intérêt sur les contrées du bord méridional de la Méditerranée, sur leurs mœurs, leurs costumes, sur une nature étincelante de lumière, offrant au pinceau les ruines, les sables arides, une végétation presque inconnue. Tous les arts demandaient à TOrient des ins^ pirations nouvelles. Après les vers de Victor Hugo, la Symphonie du désert avait transporté dans la musique les poésies de la vie orientale. Guignet à ce moment laissa à Autun une do ses plus charmantes compositions qu'il exécuta, croit-on, deux fois. C'est un lever du jour inondé de ces reflets rougeâtres que les anciens appelaient l'aurore aux doigts de rose. Au premier plan dort une eau tranquille, assombrie encore par les dernières ombres, un arabe au vêtement diversement coloré passe sur un chameau qu'il conduit à l'abreuvoir devant une arcade en ruines où des ibis ont élu leur perchoir. Des chapiteaux, des tronçons de colonnes ont roulé à l'entour ; une svelte tige d'aloès s'est redressée sous la fraîcheur de la nuit et, au fond de l'horizon, dans une brume embrasée, pointent les sommets de deux pyramides qui servent d'enseigne à la terre des Pharaons. Sans avoir jamais vu ces contrées, il les avait devinées par intuition à ce point que les Egyptiens euxmêmes s'y méprenaient, pensant voir dans ses tableaux des études locales de leur pays. Oérôme devant un de ses fusains que possède A. Mouilleron, comj^osé uniquement de bancs de rochers nus, largement découpés sur un ciel harmonieux en longues lignes assouplies, s'écriait : « Ce diable de Guignet a rapporté tout l'Orient sans y être allé. » Les rochers forment deux étages superposés au pied desquels coule une eau calme. Deux petits personnages trop complètement perdus peut-être dans ce grand paysage, l'un debout, l'autre penché sur l'eau, représentent le fils de Tobie péchant dans le Tigre, avec l'aide
— aède range, le poisson miraculeux dont le fiel devait rendre la vue à son père.
A l'exposition de 1843, Guignet produisit l'épisode de la Retraite des dix mille sous cette rubrique :
« Les Carduques avaient les mêmes mœurs et la Inême » manière de combattre que les Parthes dont ils furent les » ancêtres, au rapport de Strabon. On contait aux Grecs que » sous le règne précédent, une armée de cent vingt mille » Perses avait péri dans ces montagnes. Ce fut un motif pour » eux non de reculer mais d'employer toutes les ressources de » leur tactique supérieure et de leur intrépidité. Enfin après » des travaux incroyal^les, ils arrivèrent dans les plaines de » l'Arménie en traversant le fleuve Certritès. (Xénophon.) »
La disposition du paysage et de la scène rappelle le Combat de Barbares de Tannée précédente, mais avec plus d'air et de lumière, un horizon plus étendu, des développements plus considérables. Au loin, dans l'embrasure des rochers, est engagée l'infanterie des Grecs dont les longues piques se dressent en forêt, les cavaliers la protègent et font face à l'ennemi qui se rue, décochant ses flèches à bout portant. Sur les rochers de gauche, les barbares s'entassent armés de leurs arcs, ils criblent de traits et de pierres l'héroïque phalange qui passe sous leurs coups et poursuit sa marche, inébranlable au milieu de cette masse d'assaillants. L'empressement, l'acharnement donnent à tout ce champ de bataille une animation palpitante, un souffle de fureur emporte les escadrons comme le vent la poussière. Chaque groupe est mêlé à Faction, aucun ne fait remplissage, le geste, le mouvement, la passion de chacun, concourent au drame on lui imprimant une remarquable unité.
La part de J.-B. Guignet n'avait pas été moins belle, car il avait exposé un de ses beaux portraits, celui du professeur Théodose Burette S auquel on reprocha avec raison trop de
i. Mort à Paris le 7 janvier 1847, à l'âge de 42 ans.
raideur. Le peintre avait tendance à accentuer^ à exagérer les poses, à les rendre théâtrales. Ce professeur, en effet, drapé à Tantique dans son manteau et la main sur un in-folio, a Tair, si on en juge par la gravure de Dien, non-seulement de professer, mais de prophétiser. Théodose Burette était moins solennel le jour où il composa la Physiologie du fumeur et énuméra les vertus de la pipe et du tabac. J.-B. Guignet, néanmoins, était classé comme « un des portraitistes les plus connus et les plus féconds d'alors ^. > Il avait au salon huit portraits fort remarquables d'hommes, de femmes, d'enfants, de jeunes filles. « Outre celui de Théodose Burette posé en évangéliste, dit l'Artiste, on remarquait celui de M. Duprez dont le manteau de velours rappelait le costume de Pradier, une belle et puissante Mafseillaise, etc...; tout cela peint de cette même brosse facile et sûre d'elle-même, qui rend d'une façon égale la soie et le velours, les chairs et les bijoux, les bottes vernies et le ciel nuageux.
» D'un talent incontestable, il a une tendance à se répéter. Espérons que mieux conseillé il mettra plus de variété dans ses divers ouvrages et que nous n'aurons plus que des félicitations à lui adresser. » ^
Adrien vint comme d'habitude passer l'automne (1843) à Âutun, et aussi comme à l'ordinaire il fut long, une fois parti, à donner de ses nouvelles ; il attendit même jusqu'au commencement de 1844. Sa correspondance, lorsque les circonstances journalières lui laissaient la liberté d'esprit, respirait l'enjouement et une gaieté douce; il était avec les personnes qu'il affectionnait d'un laisser-aller plein de charme et badinait comme un écolier. Habituellement en défaut pour écrire ou pour répondre, il était toujours en quête d'expédients propres à justifier sa paresse épistolaire; c'était le sujet ordinaire d'amicales querelles avec ses hôtes d'Àutun. Nous croyons