‹ Le peintre Adrien Guignet: sa vie et son œuvreChapitre 21 sur 62 · L* Artiste de 1845. Lettres sar le salon (anonyme · texte numérisé non relu

L* Artiste de 1845. Lettres sar le salon (anonyme

J.-B. Guignet, à la même exposition, avait aussi tenté une aventure. Uniquement connu jusqu'alors par ses portraits, il avait abordé la peinture religieuse et pris pour sujet la scène de l'évangile, où le Christ dit : Laissez venir à moi les petits enfants. Les deux frères jusqu'alors habitués au succès rencontraient l'un et l'autre cette fois les sévérités de la critique, et par une singulière coïncidence partageaient le même reproche. Th. Gauthier accusait Adrien « de n'avoir pas donné de la rondeur à ses silhouettes, de la vie à ses pâles fantômes d, et à Jean-Baptiste, « de n'avoir pas mis assez de sang et de vie sous la peau de ses personnages. » Il reconnaissait pourtant « que certains morceaux du tableau de Jean^ Baptiste étaient traités avec force et vaillance et qu'il y avait dans tout l'ouvrage une volonté ferme et un parti pris qui le tiraient du médiocre. » L'Artiste, moins tempéré, dit qu'Adrien Guignet prendrait sa revanche l'an prochain, mais que son frère ne la prendrait pas de sitôt, et qu'il lui faudrait bien du temps pour se retrouver *, que ses efforts pour devenir un peintre religieux n'étaient pas rassurants. » ^

Adrien avait noué déjà à Autun quelques relations autorisant une certaine liberté vis-à-vis de lui, et dont on crut pouvoir user dans l'intérêt d'une œuvre de charité publique. Une qualité touchante de l'artiste en général est en effet le désintéressement. Pauvre si souvent, il est toujours prêt à donner. Cette toile, son gagne-pain, il la jette à la bienfaisance avec plus d'insouciance que le riche sa pièce d'or; le génie que Dieu lui a octroyé, il le lui rend par l'aumône, incertain si lui-même n'en aura pas besoin demain. Adrien Guignet avait l'âme trop élevée pour échapper à cette noble imprévoyance de l'abnégation. Sa bourse était plus souvent vide que pleine, mais il avait en réserve un trésor inépuisable, le cœur et le talent. Chaque fois qu'on frappait à cette porte on était sûr

i. L'Artiste, 1845. Lettres sur le salon (anonyme). 2. Arsène Houssaye, l'Artiste, 1845,

d'avoir entrée, il ne refusait jamais, se trouvant toujours assez riche pour donner. La conférence de Saint- Vincent-de- Paul d'Âutun avait fondé un asile agricole dans but de ramener à des habitudes sédentaires et morales des enfants exposés à être voués au vagabondage. La tâche était lourde et avait besoin de toutes les ressources de la charité. On eut la pensée de recourir à Quignet. Il répondit, le 5 mars 1846, la lettre suivante :

« Monsieur,

» Loin d'être indiscrète votre démarche m'honore infiniment et c'est moi qui vous dois des remerciments pour la part que vous voulez bien me donner dans une bonne action. Quoique je sois loin de croire qu'une production de mon pinceau puisse avoir pour la loterie que vous faites en faveur des orphelins d'Autun, lés résultats que vous en attendez, je n'en ai pas moins commencé immédiatement un petit tableau que je m'empresserai d'envoyer dès qu'il sera achevé. Puisse cette humble obole être de quelque utilité à ces pauvres enfants.

1» Mon frère, à qui j ai communiqué votre lettre et qui partage mes sentiments, regrette de ne pouvoir vous envoyer une de ses œuvres pour l'époque que vous fixez, mais il vous enverra un toile blanche sur laquelle il écrira l'engagement de faire un portrait.

» Adrien Guignet.

» 5 mars 1846.

» P.-5. — Vous trouverez le tout sous peu do jours chez W RoUet. »

Le tableau envoyé par Adrien était un charmant paysage de rochers qui rappelle par la couleur et même par la disposition, sinon par le sujet, celui de son Salvator Rosa chez les brigands^ exposé cette même année, rochers anfractueux,

broussailleux, la même nature poétique et triste. Rien n'égaie la vaste solitude ; des lointains nus à perte de vue, un ciel doucement teinté par les nuances du couchant et les vapeurs blanchâtres qui s'élèvent à Thorizon, ajoutent à la sévère mélancolie du désert. La gorge est déjà obscure, mais au sommet de la trouée, entre les rocs, un arbre rabougri étend sa ramure au large sur le précipice, rappelant ceux qu'on découvre en levant la tête, au sommet de la vallée de Brisecou , si caressée par Quignet. Sous son branchage mystérieux derrière lequel on entrevoit les plateaux, une échappée do lumière furtive traverse l'ombre comme le rayon qui glisse par l'embrasure d'un cachot. Deux petits personnages, deux de ces guerriers au costume fantastique qu'affectionnait le peintre animent seuls Taustère paysage. Une heure avant le tirage, un jeune homme se présenta au bureau annonçant qu'il avait rêvé à la loterie et allait gagner le tableau de Guignet. Il demanda communication des billets non placées ; il n'en rei^tait que six : « Voilà celui qui m'est nécessaire >, dit-il, et il gagna le tableau, qu'il offrit à un ami d'Adrien. *

L'année suivante Guignet en envoya un second, il représèn,te une églogue, deux petits personnages drapés à l'antique, bergers ou philosophes, conversant, Tun debout, l'autre assis, dans un paysage élyséen. De grands arbres versent leur ombre sur les pasteurs ; un coin du ciel, quelques lueurs dans les ramures jettent sur la scène un jour mystérieux. On dirait une de ces retraites profondes habitées par la paix étemelle où Virgile plaçait le séjour des âmes bienheureuses? ^

Peu do temps avant le premier envoi d'Adrien aux pauvres d'Autun, on avait institué à Paris un comité central correspondant avec d'autres créés dans les départements pour reconstruire l'hospice du Mont-Carmel, ruiné par les Turcs lors de

i. Il fait partie de la collection Bulliot, à Autan. — H. O^IS. L. 0">28. — Signé A. G.

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