‹ Le peintre Adrien Guignet: sa vie et son œuvreChapitre 35 sur 62 · Août · texte numérisé non relu

Août

pris car le vent était si violent en arrivant sur la hauteur que les chevaux étaient obligés de s'arrêter à chaque instant. Enfin nous sommes arrivés dans cette bonne ville de Saulieu qui était blanche de neige et le.^ toits ornés de fort beaux glaçons. Là j'ai dîné on attendant la grosse voiture de Lyon, mais la malheureuse a été en retard de sept heures et par conséquent j'ai été obligé de coucher. Enfin le lendemain la voiture est arrivée et je me suis embarqué (toujours dans le coupé) en compagnie d'un vieux turc qui venait de Constantinople. Il m'a beaucoup parlé de son pays et du sultan, son maître ; le païen portait des lettres du grand Turc à son ambassadeur à Paris. Comme il m'a parlé do son pays, je lui ai parlé du mien, d'Autun, je lui ai dit qu'à Âutun*se trouvaient les plus belles femmes du monde, et je lui ai fait croire que les houris du paradis de Mahomet ne sont rien auprès de celles de cette ville. Le païen a ouvert de grands yeux et de grandes oreilles et j'ai cru remarquer qu'il arrêtait dans son esprit de passer par Âutun quand il retournerait en Turquie. Si les idées du musulman voyageaient rapidement, la diligence n'allait pas de même. Il y avait tant de glace sur la route que les chevaux ne pouvaient se tenir sur leurs jambes, n'étant pas cramponnés. Enfin après beaucoup de peine nous sommes arrivés en vue de Joigny. Mais près de cette ville, j'ai cru que nous allions avoir l'avantage de culbuter. Il n'en a rien été, grâce à Dieu, et après avoir dîné nous avons fièrement continué notre route. Le lendemain matin nous traversions la forêt de Fontainebleau et, entre midi et une heure, nous faisions notre entrée dans la capitale après avoir mis presque trois jours et deux nuits ; j'étais gelé depuis le bout du nez jusqu'au bout des pieds. Ici finit le récit fidèle de mon voyage d'Autun à Paris de 1847.

» Adrien. »

m Je vous prie de remettre à M. Chatillon le petit dessin qui esir dans cette lettre et lui dire que je lui ferai les deuic

qu'il désire, mais à condition qu'il m'enverra de suite toutes ses médailles. Dites-lui d'avoir confiance en moi et qu'au printemps je lui donnerai ses tableaux, qu'il m'envoie la mesure de celui qu'il a S afin de hii faire le pendant. »

Guignet se remit à l'œuvre avec ardeur en rentrant à Paris en vue du prochain salon de 1848. « Depuis mon retour, écrit-il, je travaille du matin au soir et même le soir, de sorte que je ne sais vraiment plus ce qui se passe autour de moi. Je suis absorbé par ma peinture, je n'ai plus guère de temps et il me reste beaucoup à faire, mais en utilisant les heures, j'espère bien venir à bout de ce que j'ai entrepris. Le tableau auquel je travaille représente les Israélites rapportant des fruits de la Terre prornise. J'en suis, très content et je crois que vous en entendrez parler en bien. L'autre tableau représente une Bataille sur des rochers. Voilà mes deux tableaux principaux. J'espère en faire encore un ou deux, mais de petite dimension. Je travaille pour la gloire et aussi pour l'argent, car la gloire sans ce vil métal, c'est une chose vraiment triste. »

On comprend cette réflexion de découragement chez Adrien Guignet. En dépit de son talent, en dépit des comptes rendus élogieux que lui décernait la critique des journaux à chaque nouveau salon, la misère frappait à sa porte. Il arriva une fois à Âutun dans un dénûment presque complet.

Des causes sérieuses avaient amené cette situation. La malencontreuse exécution du projet de transplantation de son père à Paris avait promptement produit les résultats prévus. Sa clientèle comme architecte était nulle et depuis plusieurs années il n'avait d'autres ressources que celles provenant du travail de ses fils. Louis, l'aîné, caractère élevé et désintéressé, resté jusqu'en i846 dans le service des ponts et chaussées, s*était généreusement prêté à plusieurs reprises à venir en aide à un état qui dégénérait en exigences tracassières, malgré

!• Saint Jean prêchant dans le désert.

des sacrifices répétés. Adrien travaillait sans désemparer ; un dernier contre-temps menaçait de tout compromettre.

On a vu que dans un intérêt do réputation et d'avenir, Jean-Baptiste visait à faire des portraits de grands personnages, de noms connus dans la science, la politique et les arts, et ne craignait pas au besoin d'en demander Tautorisation comme une faveur, en les exécutant, selon les cas, sans rétribution. C'est dans ces conditions qu'avait été fait le portrait de Pradier, et si ce mode de réclame pouvait profiter à l'avenir, il ne profitait guère, à coup sûr, au présent. . L'autorisation de faire le portrait de Billaut, alors en vue sur la scène, avait été obtenue de cette façon désintéressée. L'homme politique flairait déjà la chute de Louis-Philippe et l'avènement prochain de la République, ou du moins celui du parti avancé dont il était un des représentants accrédités. Billaut, satisfait de la réussite de son portrait, paya du moins l'artiste en félicitations et en promesses qu'il eut sans doute alors l'intention de réaliser. « Soyez tranquille, Guignet, lui disait-il, nos affaires vont bien, j'aurai ma place au gouvernement, vous pouvez compter sur moi. » La politique et le succès ôtent la mémoire, Billaut arriva à la puissance et J.-B. Guignet fut oublié. Son talent du reste était incontestable et il avait acquis pour le portrait une notoriété qui laisse supposer quelque rigueur dans les critiques sans mesure dont il devint l'objet. On a pu voir de lui, au Musée des copies, durant sa courte durée, quatre remarquables portraits d'après Velasqucz : deux en pied, ceux de don Fernando et de Philippe IV, ce fier monarque au teint pâle et à l'œil de feu, puis ceux de VIdiot de Coria et surtout celui du nain El' Primo, dans l'expression duquel le peintre espagnol a mis, on peut dire, tout un drame digne de Schakspearc. Ces reproductions sont interprétées du manière magistrale. On ne lui a pas tenu un compte suffisant de ses qualités lorsque commencèrent les attaques qui ont abrégé ses jours. Toujours soigné dans sa tenue, un peu poseur, disait-on, et jalousé pour ces raisons et pour son

— gâtaient, il n'avait pas la sympathie de ses confrères ni celle des journalistes, mais son frère le défendait avec acharnement en toute circonstance et n^admettait aucune critique à son sujet. J.-B. Guignet s'était cru obligé, à raison de sa haute clientèle, de monter sa maison avec un luxe relatif, qu'Adrien était loin d'imiter, et du jour où ces attaques répétées détournèrent la vogue de son atelier, ses frais excédèrent bientôt ses ressources. Le découragement engendra la maladie, quand il arriva à Autun il était dans un état de marasme qui ne lui permettait presque plus aucune espèce de travail.

Les nécessités de cette position plus que précaire aggravèrent celles du père; Louis Guignet venait largement en aide, mais le gouffre était profond. Ces pénibles conjonctures furent pour Adrien aussi Toccasion de témoigner sa reconnaissance et son dévouement. Seul à Paris à côté de son frère malade et sous le coup de réclamations incessantes, il accepta toutes les charges, travaillant sans paix ni merci pour y faire face, se réduisant au plus strict nécessaire. Il livrait aux marchands, à mesure qu'ils les produisait, une masse de petits tableaux peints en deux ou trois jours pour subvenir à des besoins impérieux ; il en fit jusqu'à cinquante dans un été. Au plus fort de cette lutte généreuse, désespérée, la révolution de 1848 éclata. La peinture fut délaissée, les petites toiles qui produisaient de 50 à 60 fr. ne trouvèrent plus d'acheteurs ou tombèrent à des prix tellement infimes qu'ils ne permettaient plus de suffire à rien. « Ce qui a pesé sur sa vie, dit un de ses amis, et a contribué à l'abréger, ce sont les tribulations d'argent, auxquelles il ne pouvait se dérober. Il payait toutes les fournitures de son frère en disant : « C'est lui qui a fait mon éducation artistiq^ie, sans lui je ne serais rien. >

Ce renversement l'atteignait au moment où ayant traversé la phase des tâtonnements et des incertitudes, le public des expositions était forcé de voir en lui un élu de l'avenir ; sa réputation s'imposait. Si les révolutions violentes profitent rarement aux peuples, elles profitent plus rarement encore

aux arts, et si elles opèrent uno réforme, elles la font payer si cher qu'on est tenté de la renier. Celle de 1830, qui fut suivie d'un mouvement intellectuel sans exemple dans ce siècle, no le créa point, il était commencé avant elle et ne fit que continuer son cours, activé peut-être par la fièvre de la politique ; mais tous les grands talents littéraires et artistiques de cette époque avaient débuté avant elle. Celle do 1848 fut une extinction, une période de dépérissement pour le pays et pour les artistes ; cette aventure qui faillit emporter Tordre social, fut aussi stérile dans ses effets intellectuels que funeste à la prospérité publique. L'agriculture, l'industrie et le commerce, atteints dans leurs premiers éléments, purent du moins végéter tant bien que mal, en vivant au jour le jour, et attendre l'heure du réveil de l'activité ; mais pour les arts ce fut la ruine, pour les artistes la misère. L'art est essentiellement aristocratique, qu'on ait vécu au siècle de Périclès, d'Auguste, de Léon X, de Louis XIV, quand le pain et l'argent manquent on n'achète ni statues ni tableaux. Pour Guignet en particulier, cette période fut cruelle, et si les artistes appréciés comme lui, ceux qui avaient. la faveur des critiques et du public souffrirent à ce degré, qu'on juge de ce que durent endurer les aspirants, les inconnus, les méconnus peut-être, les victimes, enfin toute cette foule des poursuivants de l'idée, que le génie lui-même ne saurait affranchir du pain de chaque jour.

Pour suffire à sa lourde tâche, Guignet avait préparé une belle exposition, qui fut sa dernière. — Il termina comme il avait commencé en 1840, par cinq tableaux : le Mquvais Riche S qui en faisait partie, est une de ses compositions les plus émouvantes ; peut-être s'est-elle ressentie des sentiments amers que devait faire naître en lui la phase de luttes sans trêve qu'il traversait. Sous les tentures d'une salle resplendissante, le mauvais riche a dressé la table du festin, chargée de coupes précieuses, de mets raffinés. Au milieu d'une douce

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