‹ Le peintre Aved, sa vie et son œuvre 1702-1766Chapitre 77 sur 157 · CHAPITRE SIXIEME · texte numérisé non relu

CHAPITRE SIXIEME

IL est toujours délicat d'essayer de résumer l'œuvre d'un artiste et de l'apprécier avec justesse. Mais quand on a longuement, patiemment, étudié le maître dont on veut faire connaître l'effort ; la tâche, qui pourrait paraître plus facile, est, au contraire, moins aisée encore. Une étude consciencieuse amène à la connaissance, sinon complète, du moins approfondie du sujet. On voit si bien les qualités intellectuelles et techniques d'un peintre, on a une si exacte conscience de sa valeur que, le comparant à ceux de ses émules que l'on connaît moins bien, on est porté à grandir trop son rôle et son influence. Quand on s'aperçoit de l'erreur, la crainte d'exagérer risque de faire échouer sur l'écueil contraire et, par crainte d'injustice, de rendre injuste à l'égard de l'œuvre étudiée.

S'il n'est pas impossible d'échapper à ce défaut, ce doit être au moins difficile. Pour y parvenir nous nous efforcerons, comme dans tout le cours de ce livrcj d'exposer, plus que nos propres idées, les faits eux-mêmes et de

nous effacer derrière eux, permettant ainsi, autant que possible, à notre lecteur de se faire une opinion personnelle.

Ce qui caractérise l'œuvre d'Aved c'est qu'il est, avant tout, un portraitiste. Il n'est pas une de ses toiles qui ne reproduise une effigie humaine.

Peut-être est-il possible de discerner quelques-unes au moins des raisons qui ont pu déterminer Aved à se « spécialiser » ainsi.

Au temps où il commença de travailler, ce n'était pas absolument une nouveauté que de voir un peintre se vouer exclusivement au genre du portrait. Rigaud, Largillière, n'ont guère fait que cela. La chose, toutefois, n'était pas encore courante '. L'éclatante réussite de ces grands portraitistes n'en paraissait que plus remarquable. De telles carrières pouvaient tenter un jeune artiste qui devait chercher l'emploi le plus fructueux de son talent.

Les influences subies pendant son enfance et sa jeunesse avaient pu disposer Aved à ce choix. Il vécut, nous l'avons vu, à Amsterdam ; ses biographes anciens insistent sur l'étude qu'il avait faite des maîtres des Pays-Bas ; son œuvre, ses collections montrent combien il les aimait. Or, on sait quelle place éminente le portrait tient dans l'art des Flamands et des Hollandais. Une bonne partie de l'œuvre de Rubens, de Van Dyck, presque toute celle de Frans Hais, en sont le témoignage. Quant à Rembrandt, ses inoubliables effigies avaient dû, au premier chef, frapper notre artiste...

Des faits plus faciles à contrôler ont pu décider la « vocation » d'Aved.

L'un des principaux, nous le répétons, fut sans doute les avantages de cette carrière. En ce début du dix-huitième siècle, la vogue du portrait était grande. Il n'était guère, non seulement de grand seigneur, mais même d'homme — ou de femme — tant soit peu à son aise qui ne voulût faire fixer son image. On sait quelle quantité de portraits nous a laissés cette période. Il y avait là une source presque assurée de revenus ; un succès

I . Marcel (Pierre), Ld Peinture française au début du xvm' siècle, p. 2^8, n. 3.

pouvait attirer dix commandes ' ; un artiste habile pouvait accjuérir autant de gloire que de profits.

Mais un point important difFérencie l'œuvre d'Avcd de celle de ses illustres devanciers. Ceux-ci nous ont surtout laissé de leurs modèles des images qui les fixent dans un costume, une attitude un peu compassés, un peu tendus : costume, attitude du rôle officiel qu'ils ont voulu jouer. Il n'en est pas de même chez notre artiste. Ses modèles sont rarement en apparat. Les femmes s'occupent à quelque ouvrage, comme Madame Arlon ou Madame Crozat; à leur toilette, comme Madame de Bacquencourt ou, comme Mademoiselle de Seine et l'inconnue en bleu, se reposent, en une attitude familière. Combien d'hommes notre peintre a représentés en costume très simple, dans leur cabinet, tenant un livre ou une gravure ! Aved, en somme, a surtout donné des portraits « bourgeois ».

Nous n'entendons pas dire par là, bien entendu, qu'il s'est borné à nous conserver les traits de petits bourgeois, de commerçants, de financiers. Il a peint des dames, des magistrats, des soldats, des ecclésiastiques, des artistes, de grands seigneurs, deux souverains. Mais, au contraire de nombre de ses devanciers, il n'a jamais été attaché au service d'un prince, d'une cour, d'un grand personnage. Et surtout, il nous a laissé de ses modèles des images familières ; celles de leur vie et non celles de leur rôle. La personnalité de chacun d'eux, que d'autres artistes auraient marquée par quelque trait appuyé, par quelque procédé un peu gros, Aved la suggère et la montre avec autant de netteté, par la science avec laquelle il met en valeur chaque objet, chaque trait du visage.

Les circonstances, peut-être autant que ses dispositions naturelles, ont pu amener le peintre à diriger son talent dans cette voie. Il est certain qu'Aved ne faisait pas fi, le moins du monde, des honneurs officiels. Nous

I. « Le portraitiste, dit Richclct, gagne de quoi faire bouillir son pot, parce qu'il n'y a pas de bourgeois un peu coquette et un peu à son aise qui ne veuille avoir son portrait... On reconnoit aisément les femmes coquettes... au nombre de copies qu elles font faire de leurs portraits. « RiCHELET, Dictiontuiirc dt U iingut fratifoise, éd de 1728, t. III, p. 220.

avons vu que toute sa vie il les a ambitionnés, sollicités. Il a été conseiller de l'Académie ; il a commencé de peindre Louis XV ; il a peint le Stathouder et espéré devenir le peintre de sa cour; il a demandé, redemandé la pension, le logement au Louvre qui, de son temps, « consacraient » un artiste aux yeux du public. Mais ses efforts n'aboutirent pas. De Troy, Largillière, Rigaud et ses élèves, gardèrent la clientèle de la Cour que Nattier devait, après eux, recueillir. La Ville resta pour notre peintre.

Peut-être ses débuts sous l'égide d'un peintre estimé, mais qui ne fut jamais placé au premier rang, n'avaient-ils pas servi ses efforts vers la Cour? Il est surtout certain que son caractère n'était pas celui qu'exige une carrière de peintre officiel : l'échec à peu près constant de ses efforts vers les situations qu'il ambitionnait montre qu'il devait manquer du génie d l'intrigue. Et puis, la nature même de son talent s'opposait à ce qu'il réussît en ce sens : l'amour, la recherche de la vérité, le réalisme en un mot le caractérisent; nul moins que lui ne dut savoir flatter ses modèles ; toutes ses œuvres, et surtout ses portraits de femmes, le montrent. Ces qualités le désignaient-elles bien pour être le peintre de beautés habituées à se voir travestir en autant de déesses ?

Au reste, la société contemporaine tendait aussi vers plus de simplicité. Aved arrive à Paris, en 1 721, au milieu de la Régence, dans cet « embourgeoisement » que signale Saint-Simon. Le roi est un enfant et le régent un sceptique qui s'amuse. Le rayonnement de la Cour a cessé, la Ville a hérité de son prestige. Les droits de l'argent, les droits de l'esprit s'affirment à nouveau. L'homme de Cour devient homme du monde. Dans cette société nouvelle, Aved a peint les personnages que le hasard lui a fait rencontrer. Il a fixé leur image au vrai, non pas en héros d'un Olympe fictif, mais en acteurs sincères de la comédie du monde. Et c'est en cela qu'il est « bourgeois ».

Aved n'eut pas à se plaindre du choix qu'il avait fait.' Sa réussite

matérielle est certaine : il eut rapidement ce qu'on peut appeler « une bonne clientèle ». Dès 1737, il refusait 400 livres d'un portrait « jusqu'aux genoux '. » Lk même année, Rigaud, à l'apogée de sa gloire, exécutait cinq portraits qu'il faisait payer 600 livres chacun \ Pour les prix, les deux portraitistes semblent déjà à égalité. A lui seul, son art aurait pu procurer à Aved des ressources suffisantes et son commerce de tableaux ne dut qu'améliorer une situation excellente.

Mais dans la suite, le parti qu'il avait adopté : le choix de ses modèles, la façon dont il les représentait, le desservit aux yeux de la postérité. Il avait peint trop de personnages sans gloire. Quand l'art du dix- huitième siècle tomba dans le complet discrédit que l'on sait, il n'eut pas, comme d'autres, le bonheur que l'on retînt son nom à la suite de celui d'illustres « sujets ». Quand, enfin, le goût revint vers cet art, on s'intéressa d'abord aux peintres de genre ou d'histoire, à ceux qui séduisaient par des qualités brillantes, des sujets piquants, ou à ceux chez qui se reflétait de façon frappante la vie de leur temps. On ne sut pas d'abord voir combien, chez un Aved comme chez un Philippe de Champaigne, le caractère d'une époque, d'un milieu, d'une classe, se trouvait exactement fixé, justement à cause de ce dédain de l'un et de l'autre pour l'effet facile, à cause de leur amour exclusif de la réalité.

Et, tout naturellement, une confusion suivit, les erreurs d'attribution naquirent. Ne pensant pas à donner à un peintre qu'elle oubliait des œuvres qu'elle jugeait remarquables, la critique les attribua aux artistes qu'elle connaissait déjà, à l'un d'eux surtout, dont le talent s'apparentait avec celui d'Aved. C'est ainsi que l'on a trop souvent confondu Aved avec Chardin.

Il nous semble pourtant que l'œuvre de notre portraitiste est assez

3. Rigaud (H.), Livre de liaison, publié par J. Roman, p. 313. Peut-être Aved fit-il certains de ses portraits pour son plaisir personnel seulement. Notons en effet qu'il en conserva plusieurs : J.-B. Rousseau, Mlle de Seine, etc. Voir le Catalogue.

ii6 LE PEINTRE AVED

caractéristique, sa manière assez nette, sa place dans l'histoire de l'art assez définie pour empêcher ces méprises.

Son art, on le pense bien, n'est pas le moins du monde isolé dans son temps et dans son pays. Il a connu de près ses prédécesseurs de toutes les écoles. Il a profité largement des leçons qu'ils lui donnaient. A l'école française du portrait, au dix-septième siècle, il doit une bonne part de la composition de quelques-unes de ses œuvres, surtout du début de sa carrière. Lefebvre de Laubrière, le président de Pollmchove, par exemple, ont une pose, une attitude, un cadre qui rappellent ceux des portraits de Rigaud et de Largillière. C'est peut-être aussi aux peintres que nous citions tout à l'heure : les Lenain, Philippe de Champaigne, qu'il doit un peu de cette simplicité, de ce goût pour le portrait psychologique si marqués dans la plupart de ses autres œuvres.

Mais ces derniers pemtres s'apparentent nettement aux maîtres de l'école hollandaise et peut-être Aved doit-il davantage à ceux-ci, qu'il avait bien étudiés. On a parfois exagéré cette influence. Aved, on a pu le voir, est tout autre chose qu'un « Batave » égaré chez nous '. Il est certain pourtant qu'il a voulu imiter Rembrandt dans la disposition et surtout l'éclairage de certaines toiles : le portrait de Madame Aved, celui de Richer de Rodes, le prouvent assez. D'autre part, sa technique même est influencée par celle du grand Hollandais. Les larges empâtements, les longues coulées de peinture dont il use, celui-ci les aurait reconnus.

Ceci dit — et nous faisons la part belle aux influences — il reste assez pour caractériser l'œuvre d'Aved.

La composition de ses toiles, d'abord. Le personnage est placé à peu près au milieu du tableau, son geste est sobre, naturel, approprié au caractère. Il est parfois représenté debout, mais notre peintre affectionne les portraits d'hommes assis, appuyés sur un livre ou tenant quelque objet, et

I . L'erreur a été faite du vivant même d'Aved. L'annonce de la gravure du portrait en Didon de Mlle de Seine, dans le Mercure de France de décembre 1734 (p. 2687), appelle Aved « peintre hoUandois ». C'est par Baillet de Saint-Julien (^u'Aved a été nommé le « Batave constant ». Voir plus haut, p. 86.

souvent voisins d'une table ; les portraits de femmes occupées à leur toilette ou à leur ouvrage.

Il naime pas les surfaces nues. Le fond de %t% compositions est animé par les lignes verticales d'un pilastre, d'une colonne, par un rideau, une bibliothèque ou par le dessin de quelque étoffe damassée, appliquée sur la paroi. Les meubles qu'il représente sont sculptés. Sur l'espace vide d'un socle de vase, il laisse retomber une guirlande de capucines '.

Le coloris des chairs est vivement rendu, presque accentué. On lui a reproché sa dureté, son « briqueté » '. C'était ignorer les plus beaux portraits de femmes du peintre. Le portrait de Madame de Bacquencourt, celui de Madame de Sainte-Maure, celui de l'inconnue en bleu, montrent à eux seuls qu'Aved sut rendre la douceur, l'éclat, aussi bien que la matité de l'épiderme féminin. Quant au coloris des vêtements, des accessoires, des fonds, il est d'une grande variété, souvent vif, sans exagération, le plus souvent assez fondu.

Habituellement il fait venir l'éclairage d'en haut et de côté, la lumière se concentre sur le visage et les mains, qu il traite avec un soin minutieux.

Les étoffes, les accessoires sont rendus aussi avec une grande précision, sans petitesse. Ce sont presque autant de « natures mortes ». La dentelle d'un surplis, les broderies de la robe de Madame Crozat, l'aiguière posée sur la toilette de Madame de Bacquencourt sont rendues jusque dans le moindre détail ; mais, grâce à l'art de la composition, ils n'attirent pas trop vers eux l'attention qui doit se concentrer sur la figure principale, ils servent seulement l'harmonie de l'ensemble.

Quant à sa façon de peindre, il semble qu'on puisse y distinguer trois « manières » principales. Certaines de ses toiles, que caractérise déjà un

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