Catalogue, n
pareil, et qui font seulement les honneurs de la raison de cele-ci, tout cela est d'un naturel ravissant !. »
Ce portrait pourrait représenter, avec Madame (Crozat, toute une classe sociale, la bourgeoisie arrivée depuis longtemps à la fortune, à la puissance. La simplicité des moyens employés par l'artiste le montre en pleine possession de son talent. Rien qui sente l'accessoire, le convenu, l'apprèt. Le costume de Madame Crozat, le menu travail qui l'occupe sont ceux qui conviennent à son Âge, à sa condition. Les objets qui l’entourent : livre, fils, étoffe, bonbonnière, besicles, sont ceux qui, à chaque instant, peuvent lui servir. C'est par l'habile façon dont il à mis chaque chose en valeur que le peintre a su rendre si vivante une physionomie, en principe bien peu « pittoresque », de riche bourgeoise parisienne. La maîtrise technique, la vérité, le naturel que montre ce portrait caractérisent le talent d'Aved dans sa meilleure expression.
Pendant longtemps cette belle œuvre a été méconnue. Son histoire est longue *. En 1839 le musée Fabre, de Montpellier, acquiert du marquis de Montcalm une toile qui est portée au catalogue comme un portrait de Madame Geoffrin peinte par Chardin. En 1865, M. Clément de Rüs, ayant examiné le tableau, émet un premier doute et croit y reconnaître le portrait par Michel Van Loo d’une princesse allemande. Le tableau vient à Paris, en 1878, pour l'exposition des portraits nationaux sous son titre primitif. I] est examiné de près, Paul Mantz n’y veut pas voir un Chardin et Georges Lafenestre croit reconnaitre la main de l’un des Van Loo. On discute également sur l'identité du modéle. Mais la toile retourne à Montpellier sans que la question soit résolue. Dans le catalogue du musée Fabre de 1890, M. Ernest Michel, tout en maintenant l'attribution à Chardin reconnaît que « quelques amateurs l’attribuent avec plus de raison à l’un des Van Loo » mais il continue à le prendre pour un portrait de Madame
1. Lettre à M. de Poiresson-Chamarande.… au sujet des tableaux exposés. 1741. Bibl. Nat., Estampe,
Coll. Deloynes, t. I, p. 270.
2. Nous la résumons d’après l’article de Maurice Tourneux cité plus bas.
Geofrin. Enfin, en 1806, Maurice Tourneux découvre que la description du portrait de Madame Crozat exposé par Aved en 1741, faite pour Poiresson de Chamarande et que nous avons citée, s'applique exactement au tableau de Montpellier *. Sa démonstration vient d’être confirmée par M. Jou-
bin, qui a découvert sur la toile la signature d'Aved et la date : 1741 *
Une fois encore, les circonstances ou, peut-être, son habileté personnelle, allaient servir Aved en lui donnant un de ces modèles dont la célébrité attire la foule autour de leur effigie.
Au mois de décembre 1741, dans la maison de Titon du Tillet, sise au Faubourg Saint-Antoine ?, s’installait, pour attendre son entrée officielle à Paris, un personnage de distinction : Méhémet Effendi, que d'autres nommaient Said Pacha, Beglierbey de Roumely, ambassadeur extraordinaire du Sultan. Il était accompagné de son fils, de son gendre et d'une suite nombreuse dont le défilé, tandis qu'il se rendait, le sept Janvier 1742, à
l'hôtel des ambassadeurs extraordinaires, rue de Tournon, attira une foule
de curieux {.
Titon du Tillet, nous l'avons vu’, était l'ami de Jean-Baptiste Rous-
seau, et, par son intermédiaire, d'Aved. Le comte de Bonneval qui, lui aussi, avait connu l'écrivain et le peintre 6 était en relations avec l'ambassadeur.
C'est sans doute sur les conseils de l’un ou de l’autre que Saïd Pacha qui,
r. Un portrait apocrypbe de Mme Geoffrin faussement attribué à Chardin (Gazette des Beaux-Arts, t. XV (1896), 3° période, p. 471-470).
2. JOUBIN (André), Le « Portrait de Mme Crozat > par Aved, au musée de Montpellier (Gazette des Beaux-Arts, 1920, t. 1, p. 431-434).
3. La maison de Titon du Tillet était située au n° 37 de la rue de Montreuil. Elle a été démolie en 1872 our le passage de la rue Titon. Livre-journal de Lazare Duvaux, introduction par COURAJOD, t. I, p. CCOXXIHT. — Pour faire leur entrée dans Paris par la porte Saint-Antoine, les ambassadeurs des états non catholiques partaient « de Rambouillet [la folie-Rambouillet, rue de Charenton] ou de quelque autre maison particulière >. PIGANIOL DE LA FORCE, Description historique de la ville de Paris, t. V, p. 96-97. 4. BARBIER, Journal, t. Il, p. 312-314. — L'hôtel des ambassadeurs extraordinaires existe encore, au n° 10 de la rue de Tournon, transformé, depuis 1830, en caserne, pour la garde municipale. Comte D'AUCOURT : : 6 P ; P 8: n »
Les anciens hôtels de Paris, p. 74-75.