IL. Portrait peint par Chardin
Nous ne saurions rien ajouter à ce que dit de ce portrait, aujourd'hui placé au Louvre, M. Gaston Brière, dans une étude sur les tableaux de l'Ecole française récemment entrés au Musée.
| < N° 173. Un Chimiste dans son laboratoire, par Chardin, tableau plus connu sous le nom À! du Souffleur, par la belle estampe de Bernard Lépicié en 1744. Il est signé et daté de 1734. Le |
ififiaieiité
tableau parut au Salon de 1737; on avait pu létudier à l'Exposition rétrospective de l'Art français (n° 4561), puis à l’Exposition Chardin-Fragonard, à Paris, en 1907 (n° 1).
« Deux questions, qu’il importe de discuter, se posent à propos de cette peinture : 1° Quel rapport peut exister entre le Chimiste, daté de 1734, et le Philosophe, du Salon de 1753; le même tableau aurait-il été exposé deux fois sous deux titres différents ou le second paru serait-il une réplique du premier? 2° Faut-il voir dans ce savant lisant dans un gros in-folio le portrait du peintre Jacques-André-Joseph Camelot Aved, né en 1702, mort en 1766?
« I. D'après la date placée à côté de la signature (1734), nous pouvons affirmer que la peinture actuellement au Louvre, léguée par M. Paul Bureau en 1915, fut celle exposée au Salon de 1737 sous le titre : Un Chimiste dans son laboratoire. La planche de Bernard Lépicié, datée de 1744, qui parut au Salon de 1745, reproduit exactement le tableau en contre-partie. C’est cette estampe qui a propagé la dénomination la plus commune : Le Souffleur :.
« Au Salon de 1753, parmi les envois de Chardin, se trouve un tableau ainsi mentionné : Un Philosophe occupé de sa lecture, appartenant à M. Bosery, architecte.
« Plusieurs historiens ont pensé que le tableau de 1753 aurait été une réplique du Chimiste exposé en 1737 ou une œuvre de même inspiration : Jean Guiffrey, dans le Catalogue raisonné de l’œuvre peint et dessiné de J.-B. Siméon Chardin, Paris, 1008, in-4° (p. 6 et 73), publié en appendice au Chardin d'Armand Dayot, Paris, Piazza, 1908; les Goncourt dans leur Chardin (voir la citation ci-dessous). On a pu également supposer que, par un procédé rare, mais dont Chardin a donné des exemples, la même peinture aurait été remise sous les yeux des amateurs à seize ans de distance et qu’ainsi le Chimiste dans son laboratoire et le Philosophe occupé de sa lecture ne seraient qu’un seul et même tableau. Ed. Pilon, dans son Chardin, incline vers cette hypothèse.
« A lire les brochures publiées sur le Salon de 175 3 (voir les textes recueillis dans le Catalogue de Jean Guiffrey p. 10 et 12), il apparaît nettement que la figure dite du Philosophe avait tous les caractères de celle du Chimiste. L'abbé Laugier décrit le Philosophe occupé de sa lecture, « en habit et bonnet fourrés, appuyé sur une table et lisant attentivement un gros volume relié en parchemin ». Huquier admire ce « grand tableau » ; « pour l'effet, il peut aller de pair avec le Reimbrant, mais l'exactitude et la finesse du dessin le mettent au-dessus. Il y a dans la tête du
hilosophe une attention autant bien exprimée qu'il est possible; tout le reste, les livres usés par l'étude, la plume, le cornet, le tapis de la table, rien ne diffère de la nature ».
« L'abbé Garrigues de Froment, dans : Sentiments d'un amateur sur l'exposition des tableaux du Louvre (3° lettre, p. 34), nous apporte un témoignage très précieux et qui me paraît décisif. Il oppose la nouvelle manière de l'artiste à l’ancienne, préférant ses travaux du début, estimant que l'espèce de « brouillard » dont le peintre de nature morte enveloppe maintenant les objets est « l'effet d’une touche trop molle, trop indécise », et il ajoute : « Que celle-là [cette touche] différe de celle du Philosophe occupé de sa lecture que le même auteur a peint ou plutôt qu’il peignit en 1734! » Pour indiquer cette date, qui est celle de la signature, il fallait vraiment avoir le tableau du Chimiste sous les yeux et, comme c’est le seul du Salon de 1753 auquel
1. Souffleur, « celui qui cherche la pierre philosophale par les opérations de l’alchimie. » Dictionnaire de l'Académie Française, 6* édition de 1835. [Note de M. Brière.]
| LES PORTRAITS D’AVED oh
puisse se référer l'appréciation, il convient d'admettre que le Chimiste de 1734, placé au Salon de 1737, fut raccroché par son auteur sur les murailles du Louvre en 1753 Chardin avait envoyé à cette exposition des natures mortes pour la seconde fois, « datant de plus loin encore que le Philosophe >, au témoignage du salonnier précédemment cité. Nous croyons donc que le Chimiste et le Philosophe ne font qu’un seul tableau, celui signé de 1734.
« IT, Les Goncourt remarquèrent les premiers que des critiques, écrivant sur le Salon de 1753, c’est-à-dire regardant la peinture exposée sous le titre : Un Philosophe occupé de sa lecture, déclarèrent que Chardin avait représenté sous les traits du Philosophe le peintre Aved, avec qui il fut lié d’une étroite amitié. La note des célèbres écrivains est ainsi rédigée : « Ce tableau, que la Bigarrure et Fréron dans les Observations sur la physique, l'histoire naturelle et la peinture, 1752, 1755, disent être le portrait d’Aved, a été gravé neuf ans avant par Lépicié, en 1744, sous le titre le Souffleur. Ne serait-ce point une répétition du Chimiste dans son laboratoire, exposé en 1737? » (L'art du dix-buitième siècle, Chardin, Paris, Dentu, 1864, p. in-4°, p. 13-14, note.) Depuis l’apparition de l’étude justement renommée, les historiens d’art à la recherche des rares portraits peints par Chardin, ont répété l’opinion des Goncourt et affirmé que le Souffleur gravé par Lépicié, représentait le peintre Aved transformé en alchimiste ou en philosophe.
« Edmond Pilon (Chardin, Paris, Plon, s. d., Les maîtres de l'art, p- 128-129), G. Schéfer, (Chardin, Paris, Laurens, s. d., Les grands artistes, p- 52), Maurice Tourneux (article sur l’exposition Chardin-Fragonard, dans Guxette des Beaux-Arts, 1907, 3° période, t. XXXVIII, p. 98) expriment tous la même opinion en ce qui concerne liconographie. P. Dorbec, dans ses articles de la Gazette des Beaux-Arts (1904, 3° période, t. XXXIT) sur Le portraitiste Aved et Chardin portraitiste, a essayé de débrouiller l’histoire des nombreux portraits attribués à l’illustre artiste et a retracé l’amitié qui unit les deux peintres. Il affirme, lui aussi, que la gravure du Souffleur, dont il publie la reproduction (p. 343), nous donne les traits d'Aved, et il ajoute des observations qui tendent à confirmer l’opinion devenue traditionnelle (p. 342), mais il distingue les envois des Salons de 1737 et de 1753 (p. aS x)
« Les portraits gravés devraient nous aider à dissiper l'obscurité ; or, nous ne connaissons qu'une seule estampe représentant les traits d’Aved. Elle porte les inscriptions : « Pinxit Aved 1727. G. Benoist sculp. 1762. »
« L'artiste est en habit de ville, vu de trois quarts à droite, inscrit dans un ovale. En 1 2% Aved n'avait que vingt-cinq ans, trente-deux en 1734, date du Chimiste de la collection Bureau. La comparaison de l’estampe au tableau de 1734 est loin d’être concluante, les deux visages n'ont pas une évidente ressemblance; l’on ne peut soutenir l’affirmative qu’à condition d'admettre qu’en sept années les traits du portraitiste se soient singulièrement alourdis. Quoi qu’il en soit de ces diverses hypothèses, le Louvre contiendra désormais, grâce à la donation Bureau, un exemple certain des très rares figures de grandeur naturelle exécutées par Chardin en cette œuvre grave, de facture un peu lourde et comme hésitante, mais dans laquelle l’artiste a enveloppé le lecteur attentif penché sur son grimoire et les accessoires du laboratoire d’une douce lumière d'intérieur mystérieux. 1 »
1. Gaston BRIÈRE, Nouveaux tableaux de l’École française au Musée du Louvre. (Bulletin de la Société de l'histoire de l'Art français, 1918-1919, p. 82-85.)
ponts