‹ Le peintre-graveur illustré (volume 2)Chapitre 1 sur 214 · HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC · texte numérisé non relu

HENRI DE TOULOUSE-LAUTREC

L’œuvre lithographié d’Henri de Toulouse-Lautrec comptera, dans l’histoire de l’estampe, parmi les plus caractéristiques et les plus originaux d’une époque, à la fois par l’acuité d'une vision qui ne se dément jamais, jusque dans les plus légères fantaisies, par la délicatesse et la maîtrise — quelquefois un peu mièvre — d’un dessin très sobre mais significatif, enfin par la sensibilité de la facture, simple, primesautière, spirituelle. Cet œuvre qui deviendra classique à l’instar de celui de Degas, fait cependant encore l’objet de jugements diamétralement opposés : alors que certains amateurs élèvent Toulouse-Lautrec au pinacle, d’autres par contre nient contre toute évidence les qualités de ce très sensible, très fin et très personnel artiste.

Né à Albi, le 24 novembre 1864, H. de Toulouse-Lautrec fut victime très jeune d’un accident qui, en l’estropiant pour le restant de sa vie, influa sur son caractère d’une extrême sensibilité, et explique certaines anomalies de son existence mouvementée à travers les théâtres, les cafés, les bals publics, où tout en étudiant dans leurs milieux ses modèles, il cherchait également à s’étourdir pour échapper à de trop douloureuses pensées...

Le père de Toulouse-Lautrec, un sportsman, faisait un peu de sculpture; un de ses grands-oncles a exécuté des pastels; le goût des arts était donc à l’état latent dans sa famille : il lui appartint d’illustrer à jamais l’un des plus grands noms de la noblesse de France.

C’est dans l’atelier de Cormon, en 1884, que Lautrec apprit son métier de peintre, mais cet artiste fut sans influence sur lui, alors que Forain et Degas provoquaient au contraire son admiration ; son œuvre s’apparente en effet à eux d’une manière indubitable. Entre temps, il reçut aussi des conseils de Princeteau.

H. de Toulouse-Lautrec est un admirable peintre, mais nous n’avons pas à l’étudier sous cet angle. M. Théodore Duret le fera connaître après M. Gustave Coquiot. Le lithographe seul nous importe et, sous ce jour, son œuvre est remarquable et d’une profonde unité.

C’est en 1891 et en 1892 — nous passons volontairement sous silence un litre de romance un peu antérieur — que Lautrec débuta à la fois dans l’art de la lithographie et dans l’affiche. Ses premières pierres : Au Moulin Rouge (la Goulue et sa sœur) et Y Anglais au Moulin Rouge, furent éditées, grâce à M. Maurice Joyant, l’un de ses plus intimes amis, par la maison Boussod et Valadon (Goupil-Manzi) ; elles n’obtinrent, dans ce milieu de tendances absolument différentes, aucun succès, pas plus d’ailleurs que d’autres pierres publiées plus tard (1898) parla même maison d’édition. Cependant les affiches que venait d’exécuter H. de Toulouse-Lautrec avaient mis son nom en vedette et un peu partout, sa grande complaisance aidant, l’on faisait appel à son talent de débutant : le Théâtre-Libre luidemandait des programmes, l’« Escarmouche », journal illustré d’avant-garde, publiait dans sa courte période d’existence, douze de ses œuvres ; avec Ibels, il exécutait les planches du Café-Concert , de Georges Montorgueil ; il fournissait les couvertures de «l’Estampe originale», de Marty, les seize planches pour Y Yvette Guilbert, de Gustave Geoffroy, des titres de chansons pour Ondet.

Dès ses débuts, H. de Toulouse-Lautrec s’affirma un lithographe exquis, distingué, même dans la recherche d’une réalité parfois un peu douloureuse, et il est, avec son crayon qui stigmatise, aussi véridique que Degas ou Forain, mais moins âpre ; il y a toujours de la pitié dans sa transcription de la nature, de la grâce même ; les lithographies publiées chez Ed. Kleinmann en font foi et nous citerons parmi les pièces les mieux réussies de son œuvre : les Marcelle Lender , les May Belfort, Cecy Loftus, Luce Myrès, le Sommeil , Blanche et Noire, Ida Heath dansant, Polaire, M"e P ois vert, Chanteuse légère. Toutes ces planches sont monochromes, exception faite d’un tirage à 12 épreuves en couleurs de la Marcelle Lender en toilette de ville.

En dépit de son existence mouvementée et des interruptions causées dans son labeur par la maladie, H. de Toulouse-Lautrec fut un grand travailleur : son œuvre renfermé entre les années 1892 et 1901 ne comprend pas moins en effet, dans cecourtlaps de temps, de 368 pièces. En dehors des planches parues soit isolément, soit par séries et déjà citées, H. de Toulouse-Lautrec a lithographié des menus, des cartes d’invitation, des couvertures de livres, des titres de chansons. On lui doit aussi les illustrations d 'Au Pied du Sinaï, de Georges Clemenceau, des Histoires Naturelles, de Jules Renard, un de ses chefsd’œuvre, puis une seconde série d 'Yvette Guilbert, éditée à Londres par Bliss et Sands.

A partir de 1896, H. de Toulouse-Lautrec, tout en continuant à tracer sur la pierre avec la même acuité de vision, la même élégance et le même esprit, des œuvres monochromes, se remit à la lithographie en couleurs qui l’avait dès ses premiers essais graphiques si fortement attiré, et donna de ce chef des planches capitales, comme la Grande Loge, la Clownesse au Moulin-Rouge, Eisa la

Viennoise, la Petite Loge, la Danse au Moulin-Rouge, Partie de campagne, quelques-unes des planches de la série : Elles ( M"‘ Cha-U-Ka-o, Femme au tub), sujets familiers à l’artiste et que publia Georges Pellet; puis encore un Jockey. cette dernière lithographie qui devait, encompagnie de quelquesautresdemeurées inédites — le Paddock , Y Entraîneur et son jockey , le Jockey se rendant au poteau — former une série sur les Courses, fut seule publiée en 1899, par Pierrefort. L’oeuvre graphique de H. de Toulouse-Lautrec se complète enfin de quelques pointes sèches tracées sur des zincs au cours de l’année 1898 ; ce sont des poitraits d’amis, des artistes, — Charles Maurin qui a usé de réciprocité à l’égard de Lautrec, — Henri Somm, Francis Jourdain, puis du spirituel écrivain Tristan Bernard qui a si aimablement mis à notre disposition la plaque qui nous a permis de rendre notre travail plus attrayant par l’addition, dans la plupart des exemplaires, d’une pièce originale de H. de Toulouse-Lautrec.

Nous avons fait allusion au cours des pages précédentes au mauvais état de santé de H. de Toulouse Lautrec ; à deux reprises plus particulièrement, il donna de sérieuses craintes à son entourage ; une première fois, il fut soigné dans une maison de santé, près du Bois de Boulogne. L’artiste « à la malice goguenarde, point méchante, qui contenait toujours pour l’être ou l’objet qui l’inspirait une considération d’intérêt étonné et joyeux », nous écrivait l’un de ses meilleurs amis, le bon peintre Maxime Dethomas, retrouva alors dans ce milieu paisible un peu de calme moral et physique, qui lui permit à sa sortie de reprendre pinceaux et crayons. Mais bientôt ressaisi par le tourbillon d’une vie factice, H. de Toulouse-Lautrec retombait malade, et c’est près des siens qu’il mourait, le 9 septembre 1901, à peine âgé de 37 ans!

Abstraction faite de la valeur propre à chacune des planches composant l’œuvre de H. de Toulouse-Lautrec, cet œuvre prend un intérêt d’autant plus précieux, qu’a part un petit nombre de pièces, la plupart et non des moindres, n’ont fait l’objet que d’un tirage restreint les rendant alors doublement désirables aux yeux des amateurs les plus difficiles. Le catalogue qui suit spécifiera, autant qu’il était possible de le faire, le degré de rareté de chacune des lithographies de H. de Toulouse-Lautrec.

Ajoutons enfin, pour que l’on ne songe pas de notre part à un oubli, que nous n’avons pas cru devoir comprendre dans l’œuvre gravé et lithographié de H. de Toulouse-Lautrec les pièces suivantes qui ne sont en réalité que des fac-similé de dessins et non des lithographies originales : la Blanchisseuse, dont le dessin appartint à Roger Marx; le Bal des Etudiants de Bordeaux; le Monologue, puis les onze pièces publiées dans le Rire, dont il existe des tirages à part postérieurs, que l’on fait passer à tort pour des lithographies originales.

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