CARPEAUX
L'inédit se rencontre à tout instant dans le domaine de l'estampe, et chercheurs et curieux, ceux que hante le désir des découvertes, n'auront jamais à désespérer de pouvoir ajouter de nouveaux éléments d'information aux travaux de leurs devanciers; certes, parfois les œuvres mises tout-à-coup en pleine lumière par des admirateurs ou plus simplement par des chercheurs favorisés, ne sont pas toujours des créations se recommandant par leur unique mérite d'art: à défaut de cette suprême qualité, ces œuvres gravées empruntent alors l'attrait qui découle tout naturellement de la valeur et de la célébrité dont jouissent leurs auteurs dans une branche autre que celle de l'estampe. C'est le cas pour Jean-Baptiste Carpeaux dont nous allons rappeler aujourd'hui les essais d'eau-forte demeurés jusqu'ici peu connus, essais modestes, mais qui prennent immédiatement leur signification, dès qu'on apprend qu'ils sont les tâtonnements à ses rares heures perdues, d'un homme que son œuvre sculptural a placé au rang des maîtres incontestés de la statuaire moderne.
Carpeaux, graveur à l'eau-forte, est pour plus d'un amateur, une révélation. Dans le vaste répertoire dressé par M. Henri Beraldi sur les Graveurs du XIX' siècle, il ne s'y trouve mentionné que deux estampes de Carpeaux qu'il ne connaissait d'ailleurs pas, mais signalées à l'iconographe par Hector Giacomelli leur possesseur ; Bellier de la Chavignerie dans son. Dictionnaire des Artistes de l'Ecole Française, où se trouve rassemblée une foule de notes documentaires, est muet sur les eaux-fortes de Carpeaux. Nous ne trouvons à citer sur l'œuvre gravé de Carpeaux, que notre notice publiée dans V Estampe et l'Affiche, en 1899, puis celle écrite neuf ans plus tard par M. Paul Jamot, dans la Ga:^ette des Beaux-Arts (i).
Les eaux-fortes de Carpeaux, il n'y a pas à se le dissimuler, ajouteront peu à sa gloire : elles n'ont ni la supériorité indiscutable de ses œuvres de sculpture, ni le charme de ses esquisses peintes ; elles sont en effet gravées le plus souvent d'une pointe un peu égale, généralement maigre et lorsque la facture en veut
(i) N' du I"' septembre 190S.
être libre, elle donne l'idée d'un griffonis ou devient brutale. Par contre, il est juste d'ajouter qu'au milieu de ces défauts appelés à disparaître avec une plus longue pratique, — ces défauts tenant de l'ignorance du métier et non de l'ignorance de l'art, — on sent dans la ligne, la recherche du mouvement dans ce qu'il a d'heureux, de passionné ou d'imprévu ; l'indication intelligente des plans prouve la science réelle de l'artiste : enfin les silhouettes, quand elles ne sont pas volontairement grimaçantes, ont de l'allui-e et du caractère, par conséquent du style. Et, si généralement la force n'est pas, dans ces eaux-fortes, exprimée avec toute l'amplitude voulue, on y lit au moins le désir de la rendre ; telle figure d'ailleurs, comme la trace Carpeaux sur le vernis, ferait une figure sculpturale d'une belle envergure, comme on en trouve de multiples exemples dans sa sculpture, et le portrait de son confrère Esprit Marcellin, daté de 1874, montre enfin la pointe assouplie à la volonté de l'artiste.
L'œuvre gravé de Carpeaux dont M. Jamot a esquissé un catalogue, se monte à notre connaissance à onze planches dont trois lui sont restées inconnues ; par contre, cet écrivain mentionne à l'actif de Carpeaux deux estampes que nous avons dû rejeter; l'une d'elles, Notre-Dame du S^-Cordon est gravée par M. Léopold Flameng ; l'autre, dont nous ignorons le nom de l'auteur, n'a aucun rapport avec les autres œuvres de Carpeaux ; le fac-similé que nous en donnons dans l'appendice, le démontre aisément.
Comment Carpeaux fut-il amené à manier la pointe ? la question se pose, examinons-là : par les eaux-fortes connues de Carpeaux, nous apprenons que c'est pendant son séjour en Italie, presqu'au moment de rentrer en France — en 1859 — qu'il tente un essai que nous présumons être le premier à défaut d'autre preuve, et qu'il n'aurait sans doute pas renouvelé, si une circonstance toute fortuite ne l'avait ramené — passagèrement du moins — vers la gravure.
Au moment où il exécutait le Jeune pécheur napolitain (l'Enfant à la coquille) et concevait VUgolin — 1860 — à cette date nous dit un article du Magasin pittoresque, du 15 septembre 1889, Carpeaux revint dans sa ville natale pour y prendre quelque repos : il passa alors six semaines chez un avocat de ses amis, Jean-Baptiste Foucart ; entre temps, il modelait le buste de la fille aînée de son hôte et corrigeait les essais de gravure du fils, Paul, alors âgé seulemen-t de 12 ans (ce jeune homme était né à Valenciennes, le 20 février 1848). Corriger des eaux-fortes n'était-ce pas être tenté de reprendre la pointe?
N'était-ce même pas dans le but d'être un meilleur professeur, que Carpeaux aurait exécuté une petite planche dans l'atelier de Joseph Soumy, avant que de gagner Valenciennes dès son retour de Rome.
En tous cas, maître et élève s'éprirent tous deux d'une belle passion pour la gravure et travaillèrent aux mêmes sujets, sur les mêmes cuivres; deux planches portant leurs noms ex-œquo prouvent ce que nous avançons ; empressons-nous d'ajouter que tout cela était gravé sans prétention et que certes dans la
pensée de Carpeaux, ces passe-temps exécutés dans le home discret d'une famille amie n'étaient pas destinés à franchir le huis-clos de l'intimité. C'est ce qui explique à notre sens, la rareté des épreuves de cuivres dont plusieurs existent encore. De plus, Carpeaux eut-il signé l'une d'elles — M. Divuy — du pseudonyme quasi-fantaisiste de Diafoirus, s'il n'avait pas vu dans ces caprices gravés, un délassement et un motif à des plaisanteries locales de portée seulement éphémèi^e ?
Il nous a été donné de voir les planches signées par Paul Foucart. Elles décèlent une main forcément inexpérimentée — il ne faut pas oublier qu'il s'agit d'un gamin de 12 ans — quoique audacieuse, une assez grande pauvreté de dessin lorsque Carpeaux ne les a pas fortement reprises comme le projet à-'Encadremcnt ou comme les Croquis de grotesques et VUgolin, où la plus grande part de l'exécution revient sans conteste à Carpeaux; il est donc impossible de les confondre avec celles gravées sûrement par Carpeaux.
Jean-Baptipte-Jules Carpeaux, né à Valenciennes, le 11 mai 1827 (et non le 14, comme l'ont avancé plusieurs de ses biographes), de Joseph Carpeaux maçon, et d'Adèle Wargny, sa femme, mourut à Courbevoie, au n° 287 de la rue S' Denis, le 12 octobre 1875, l'année même qui avait vue s'éteindre Millet, Corot et Barye !
Elève de Victor Liet et de L. Auvray d'abord, puis de Grandfils, d'Abelde Pujol, de Rude, enfin de Duret sur les conseils même de Rude qui se sentant mal vu à l'Ecole des Beaux-Arts, ne voulait pas en faire pâtir ses élèves, Carpeaux entra à l'Ecole des Beaux-Aiis à l'âge de 17 ans ; il y obtint le 2° prix en 1852, puis le grand prix de Rome en 1854 (le sujet du concoui^s était le suivant : Hector et son fils Astyanax), et ce au prix d'efforts inouïs, car il se trouva le plus souvent livré à ses propres moyens dans une carrière épineuse entre toutes, dans les débuts plus particulièrement. L'on dit même qu'il fut un moment porteur aux Halles ; en tous cas, Carpeaux comme Barye demanda vers la vingtièmeannée, à l'art industriel, le morceau de pain indispensable.
Exposant aux Salons presque sans interruption — de 1853 à 1875 ~~ Carpeaux médaillé à ceux de 1859 et de 1863, puis à l'Exposition Universelle de 1867, avait été décoré en 1866 et nommé officier de la Légion d'honneur quelques semaines avant sa mort (i). En 1865 (2), Carpeaux très aimé par Napoléon III,
(i) Ce fut te même jour (6 août 1875) sous le porche de l'église de Courbevoie, que le prince Stiibey remit à Carpeaux la lettre du ministre lui annonçant sa nomination au grade d'officier de la Légion d'honneur (alors que Carpeaux allait recevoir la communion). [Le statuaire J . B. Carpeaux, par Ernest Chesneau, Paris, Quantin, 18S0).
(2) Journal des Concourt, 3 sept. 1865. Retour en chemin de fer avec Carpeaux qui déborde d'esthétique passionnée. Le beau pour lui est toujours la nature: le beau trouvé et le beau à trouver Et
encore pour lui le corps humain actuel, dans les beaux échantillons, offre d'aussi beaux modèles que la
Grèce. Il y a encore des athlètes Pour Carpeaux, comme pour les gens de talent et d'avenir de ce
temps-ci, il n'y a pas d'idéalisation du beau, il n'y a que sa rencontre et sa perception. Bref, c'est un
avait été choisi pour être le professeur de dessin du Prince Impérial dont il sculptait l'image, l'année suivante.
Marié en 1869, à M"" Amélie-Marie-Clotilde de Montfort, fille du général de ce nom, née à Libourne en 1847, Carpeaux eut plusieurs enfants de cette union qui ne fut pas heureuse.
Le Prince Georges Stirbey grand admirateur du génie de Carpeaux auquel il s'attacha, en l'éloignant de sa famille naturelle, fit ramener sa dépouille mortelle, à Valenciennes où eurent lieu de magnifiques funérailles ; une aquarelle de C. Moyaux conservée au Musée de Valenciennes relate ces obsèques qui eurent lieu sous la neige ; l'on y voit alors la place de l'Hôtel de Ville ornée de nombreux drapeaux. Notons que le Prince Stirbey, a coopéré par de nombreux dons à la richesse du Musée Carpeaux édifié dans la ville natale du maître, et qui, transporté dans un nouveau palais, a été récemment inauguré.
artiste capable de faire un croquis en omnibus Ce Carpeaux : une nature de nervosité, d'emportement,
d'exaltation, ce Carpeaux : une figure fruste, toujours en mouvement, avec des muscles changeant continuellement de place, et avec des yeux d'ouvrier en colère: la fièvre du génie dans une enveloppe de marbrier.