‹ Le peintre-graveur illustréChapitre 26 sur 41 · RODIN · texte numérisé non relu

RODIN

« Le statuaire Auguste Rodin, dont le nom est désormais incontesté et « célébré, n'a pas toujouis connu cette rumeur d'hommage et cet empressement « de l'éloge. Outre que ses débuts ont été longtemps retardés par la nécessité « de vivre, par l'obligation de rechercher et d'accepter les travaux quelconques « à façonner au goirt du jour, rapportant à peine des appointements de bureau- « crate ou des semaines d'ouvrier, ces débuts mêmes ont été l'objet d'hostilités « singulières. La première apparition d'une œuvre de l'artiste au Salon a sou- « levé, quelques-uns s'en souviennent, une accusation de moulage sur nature, « qui restera certainement dans l'histoire de l'art de ce temps comme une anec- « dote invraisemblable et baroque. »

C'est en ces termes que M. Gustave Geffroy débute, en 1889 (i), dans une des premières études substantielles écrites sur Auguste Rodin. Faut-il s'émouvoir encore aujourd'hui des attaques dont Rodin — élevé récemment à la dignité de commandeur de la Légion d'Honneur — fut jadis l'objet et auxquelles les lignes précédentes font clairement allusion? Faut-il s'étonner outre mesure de la méconnaissance de son génie par ses immédiats contemporains ? Non, Millet, Corot, Barye — l'un des maîtres de Rodin — n'ont-ils pas subi les mêmes injustices, supporté les mêmes mécomptes ? C'est le propre du génie de provoquer l'étonnement, de jeter le trouble, d'engendrer la jalousie, d'inciter même à la négation, jusqu'à l'heure 011 enfin reconnu et accepté, il plane alors pour toujours au-dessus des controverses d'écoles et des coteries. Rodin n'aura-t-il même pas bénéficié de faveurs refusées pour la majeure partie à Millet et à Barye : celles, vivant, encore en pleine force, de connaître presque tous les triomphes, de recevoir les hommages du Monde entier, de s'entendre enfin appeler non pas seulement un immense artiste, un sculpteur génial, mais « le Sculpteur, le Sculpteur tel qu'on ne l'avait plus ren- « contré depuis l'antiquité et depuis Michel-Ange. »(2)?

(i) Les Lettres et les Arts (n" de septembre 1889).

(2) Les Hommes du jour, texte de Fiax (10 octobre 1908).

Auguste Rodin est né à Paris, le 31 août 1840; d'abord élève de Barye dont il suivit seulement d'une manière intermittente les cours au Muséum, Rodin devint ensuite le disciple de Albert Ernest Carrier-Belleuse : il fut en réalité plutôt l'employé, le praticien, chez Carrier, que l'élève; chez ce sculpteur au talent aimable où il resta une période de six années (1864-70), Rodin prit une part active aux labeurs de son maître.

De 1871 à 1877, Rodin résida surtout en Belgique et sous la direction du statuaire Belge Van Rashourg, il travailla aux sculptures qui ornent la Bourse de Bruxelles.

Les travaux quotidiens exécutés par Rodin chez Carrier-Belleuse et chez Van Rasbourg, ne lui permettaient guère, on en conviendra, de réaliser des œuvres personnelles ; cependant, au Salon de T864, l'année même d'ailleurs où il entrait chez Carrier-Belleuse, Rodin exposait V Homme au ne^ cassé \ mais une douzaine d'années devaient se passer ensuite, avant que Rodin n'exposât à nouveau. Ce fut en 1877, où parut VAge d'airain (au Musée du Luxembourg) qui donna lieu à de violentes polémiques. L'exactitude parfaite des proportions de certaines parties de cette superbe figure, qui avait étonné plusieurs de ses confrères, fit accuser Rodin d'avoir moulé sa figure sur nature. C'est l'incident auquel fait allusion M. Gustave Geffroy, dans les lignes transcrites au début de cette monographie. En présence de l'émotion causée par cette grave accusation, une commission officielle fut nommée qui crut devoir conclure finalement à un moulage partiel. Seule, la courageuse intervention de Paul Dubois et de quelques sculpteurs fit tomber les dernières insinuations malveillantes, insoutenables en l'occurence et révoquer l'arrêt; enfin une médaille récompensa l'œuvre incriminée lorsqu'elle fut à nouveau présentée, cette fois coulée en bronze, au Salon de 1880.

L'année suivante, au cours d'un voyage en Angleterre, Rodin, hôte d'Alphonse Legros, fit chez ce maitre, quelques essais de gravure en guise de passe-temps : c'est la partie de son œuvre qui nous touche tout spécialement, puisque c'est à elle que nous consacrons la présente étude; sa première planche : les Amours conduisant le Monde, que nous devrions avoir la bonne fortune de publier, est même gravée à l'envers d'un des cuivres sur lequel Legros avait précédemment exécuté une tête de jeune homme. L'essai, comme le constate judicieusement M. Roger Marx, ne garde aucune trace des hésitations constantes chez les débutants ; le trait est franc, souple et nerveux, le dessin est gras et ample. C'est dans le même moment encore que Rodin a tracé les études de figures (n° 2 de notre catalogue) inscrites sur le cuivre où, cinq ou six ansapi'ès, le maître-statuaire devait fixer le merveilleux masque de Victor Hugo tourné de tr ois-quarts . Quant au Buste de Bellone gravé presqu'à la suite des deux essais signalés à l'instant, on y sent encore l'influence de Legros, dans la conduite des tailles, obliques parallèles ; mais il se dégage déjà de cette planche, par la netteté de

l'attaque du cuivre et le souci de l'expression et de la couleur, une conception et une technique spéciales à Rodin et que celui-ci portera à leur faîte dans ses portraits d'Hugo et de Proust notamment.

Le Printemps et la Ronde sont enfin des pièces ou s'affirme définitivement la personnalité de Rodin ; la première est d'une grande souplesse n'enlevant rien à la puissance, mais ajoutant au contraire au charme de l'œuvre. La Ronde, traitée en véritable sculpteur et modelée comme le serait un bas-relief, fait vivement pressentir les effigies admirables qui vont suivre. Ce n'est pas suffisant de constater l'extraordinaire parti que Rodin a su tirer de la pointe sèche ; il faut aussi proclamer cette vérité : il est le seul arrivé jusqu'à ce jour à porter à son complet épanouissement, ce moyen d'expression ordinairement lourd et mou entre des mains moins savantes et moins expertes. James Tissot est le témoignage vivant de la monotonie de la pointe sèche que le bel artiste Marcellin Desboutin n'a pas pu toujours éviter en dépit d'un très réel talent et d'une originalité indiscutable. Il est juste d'ajouter à la décharge de Tissot, de Desboutin surtout, qu'ils ont échoué notamment dans leurs planches de dimension exagérée, ce contre-sens de la gravure, l'art d'intimité par excellence.

Mais revenons à Rodin, à ses portraits : les premiers états des deux Hugo et du Proust, les seuls offrant le travail du maître dans toute sa saveur, alors qu'ensuite des tirages successifs ont détruit Vébarbe, émoussé les tailles, amolli l'ensemble, sont absolument remarquables par la force d'évocation morale d'abord, puis par la couleur, l'accent, la puissance, la qualité rare du modelé de ces masques en quelque sorte ciselés dans le cuivre, avec la même énergie violente, avec la même observation attentive, — le côté caricatural mis à part — dont faisait preuve Daumier dans ses charges d'un Soult, d'un Guizot ou d'un Persil. Ce sont des chefs-d'œuvre dans toute la force du terme.

« Rodin — a écrit M. Roger Marx(i) — conduit l'acier effilé un peu à la « façon d'un ciseau ou d'une râpe et rudoie le cuivre comme le Carrare ; par lui « le métal est attaqué avec une violence qui s'éteint en caresses, lorsque les « traits menus, rapprochés, entrecroisés, succèdent aux indications brutales de « la mise en place ; dirigés dans le sens du modelé ils en inscrivent chaque '< inflexion. Du contraste et du cumul des tailles résultent des gravures qui « laissent transparaître la lutte de l'artiste avec la matière et suivre la divulga- « tion des particularités de la face : images uniques pour l'accent de la vie, « l'étonnante vérité du relief, portraits oii le rayon semble glisser, accuser les « surfaces et les plans d'un buste, détailler chaque méplat et jouer en reflets « luisants sur l'épiderme poli du marbre ! »

Des deux Hugo de Rodin, celui de face est l'image se réclamant le plus des chaudes et profondes nuances du bronze, dans les premières épreuves tout au moins; ensuite, la planche reprise et légèrement fatiguée par des tirages

(i) Les Pointes sèches de RoJiii, 1902.

répétés, offre alors l'impression du marbre : on peut et on doit leur préférer les épreuves antérieures, mais l'on ne saurait cependant rester indifférent devant les dernières ; en tous cas, il était au moins curieux de faire remarquer dans une planche gravée par un statuaire, l'évocation — voulue ou non — des deux matières qui lui sont le plus familières ; le bronze et le marbre.

La seconde planche consacrée à Victor Hugo par l'auteur du Baiser, est, comme la première, d'un grand accent, mais elle s'inspire plus toutefois de la nature par l'expression de vie réfléchie qui s'en dégage, tout en conservant l'aspect sculptural et gi"andiose des autres œuvres du maître; elle incarne, comme l'autre Hugo d'ailleurs, le grand penseur auquel Rodin s'était attaché — l'on sait au prix de quelles difficultés — à fixer l'image inoubliable. Victor Hugo ne consentit jamais, en effet, à poser devant Rodin, et c'est au cours des réceptions du poète que Rodin s'ingénia à saisir le caractère physique et moral du chantre de la Légende des Siècles, en de nombreux croquis à la plume et au crayon, dont plusieurs ont été reproduits, notamment dans Auguste Rodin, statuaire, par M. Léon Maillard, puis dans une brochure déjà citée (i).

Le portrait d'Antonin. Proust qui se silhouette avec la pureté d'une médaille de la Renaissance, est encore une superbe pointe sèche ou chaque état marque la vive compréhension de l'auteur pour tout ce qui touche au modelé et au caractère d'un visage : quelle savante écriture des plans, quelle force d'expression dans les contours, quelle belle couleur partout répandue en cette petite image dont le 3° état est le plus heureux échelon vers la perfection, à notre avis.

Sans nous arrêter à toutes les pièces dues à la robuste pointe d'Auguste Rodin, puisqu'on les trouvera reproduites et cataloguées plus loin, nous aurions cependant mauvaise grâce à passer ici sous silence, une des rares lithographies qu'il ait exécutées jusqu'à ce jour et qui, non publiée, est même pour ainsi dire restée inconnue à la plupart de ses fervents admirateurs. M. Roger Marx, si averti, ne l'a pas connue. C'est une réminiscence de l'Eternelle Idole, impressionnante dans son mystérieux clair-obscur aux valeurs délicatement nuancées : dans cette lithographie, très postérieure aux autres estampes de Rodin, celui-ci alors dans la plénitude de son talent, a fixé une fois de plus en elle son thème favori, l'éternité de l'Amour, y a mis le meilleur de lui-même. La forme est vivante, expressive, et le caractère voluptueux de l'œuvre a toute l'émotion et la saveur, la tendresse et la sensibilité, la morbidesse et l'essentiel de ses derniers dessins dont elle semble être un éloquent résumé. Une lithographie n'est-elle d'ailleurs pas, ainsi que l'a stipulé finement Ph. Burty, un dessin à plusieurs exemplaires ?

Enfin, Rodin a exécuté lui-même sur la pierre, plusieurs des lithographies

(i) Les Pointes sèches de Rodin, par Roger Marx, 1902.

qui ornent le Jardin des Supplices, d'Octave Mirbeau, publié par M. Vollard; nous en donnons plus loin, de chacune d'elles, une réduction, conformément à notre programme. Les autres planches de cette belle publication, également de l'invention de Rodin, sont des reports de ses dessins exécutés lithographiquement sous sa direction immédiate, par M. A. Clôt, dont les amateurs connaissent l'habileté consommée pour tout ce qui touche à l'impression lithographique et à ce qui en dérive. Nous n'avions donc pas à les comprendre dans notre catalogue.

Nous avons suivi autant qu'il était possible de le faire pour notre catalogue, le numérotage adopté par M. Roger Marx dans son essai de catalogue établi en 1902. Si incomplet que soit, dans la nomenclature des états, le travail de notre prédécesseur, il a eu son heure d'incontestable utilité ; il ne faut d'ailleurs pas oublier que ce fut le premier classement tenté de l'œuvre gravé de Rodin ; qu'il fut publié à une date où il paraissait téméraire d'attacher une importance capitale à des pointes-sèches prisées seulement par quelques amateurs délicats ; l'on regardait alors ces pièces comme des craquetons et l'on n'aurait jamais, en tous cas, osé prétendre, à la fin du siècle dernier, que ces quelques petites estampes, grandes comme la main, compteraient parmi les plus belles œuvres gravées pendant tout le cours d'un siècle.

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