Le peintre-graveur illustré; XIXe et XXe siècles
Nous avons fait, avant de présenter aux amateurs ce second tome du Peintre-Graveur Illustré consacré à Charles Meryon, tous nos efforts pour rendre aussi complet que possible, le catalogue raisonné de l'œuvre gravé de ce maître ; le bienveillant accueil montré à notre précédent travail, a d'ailleurs été pour nous le plus précieux des encouragements.
Il n'est que juste d'ajouter qu'aucune bonne volonté n'a manqué en ce qui touche Meryon, et la liste est longue de ses admirateurs nous ayant apporté la contribution de leurs connaissances personnelles ou des richesses renfermées dans leurs collections ; notre premier devoir, avant tout autre, est de les remercier ici.
Ce sont : En Amérique : M. Frank Weitenkampf, conservateur du département des Estampes de la Bibl. publique de New-York ; MM. Howard Mansfield, H. H. Benedict, E. G. Kennedy et Fred. Keppel.
En Angleterre : M. Sydney Colvin, Conservateur des Estampes au British Muséum et M. Whitraan, bibliothécaire ; MM. H. S. Theobald, E. J. Deprez (Colnaghi) et Obach.
En Ecosse : M. B. B. Macgeorge, à Glasgow, possesseur de la plus riche collection de Meryon qui soit, y compris les dépôts publics ; nous avons fait à cette collection de nombreux et utiles emprunts.
En Autriche: MM. Gottfried Eissler, Julius Hoffmann, Hermann Eissler.
En France : La Bibliothèque Nationale ; MM. Henri Beraldi, Ch. Bermond, Alfred Beurdeley, Gustave Bourcard, Victor Bouvrain, Félix Bracquemond, D' Coffin ; M. et M°" Atherton Curtis ; MM. Aug. Delâtre ; M- Frattesi, née Bléry ; L. Remy Garnier, Jules Gcrbcau, Edra. Gosselin, N. Aug. Hazard, Ch. Ilessèle, Charles Jacquin, André Joubin, V" de Kergaradec, H. Le Secq des Tournelles, Lotz-Brissonneau, Malherbe et Parizy, Roger Marx, Paul Mathey, Tyge Môller, Et. Moreau-Nélaton ; M'" Gabrielle Niel ; MM. G. Petitdidier, A. Ragault, Alf. Strôlin, Maurice Tourneux et Georges Vicaire.
Dans la biographie qui va suivre, le nom de Philippe Burty apparaîtra maintes fois ; c'est en effet ce savant critique qui l'a le plus aimé, le plus admiré, et cela à un moment où il y avait quelque mérite à agir ainsi ; il a été
celui qui, parmi les critiques, a compris le premier, toute la valeur de Meryon; il l'a connu ; les notes qu'il a laissées sont donc précieuses, et elles seront toujours la source la plus féconde et la plus sûre à consulter sur la vie et l'œuvre de Meryon.
M. L. Remy Garniernous a communiqué la copie d'un manuscrit inédit de Mer3-on, manuscrit qui appartint jadis à un marchand d'estampes, à Paris, et se trouve maintenant en Amérique, chez M. H. H. Benedict ; ce manuscrit, précieux à plus d'un titre, n'est autre que la critique de Meryon sur ses propres œuvres, à propos de la publication du travail de Ph. Burty ; nous en avons retranscrit la majeure partie.
Contrairement à l'habitude prise, nous écrivons le nom de Meryon, sans accent sur Ve; le maître, constatons-le, n'a pas employé d'accent, ni dans ses signatures gravées, ni dans ses signatures manuscrites, exception faite d'une épreuve portant dédicace à Cadart; l'absence d'accent sur l'^^dunom de Meryon s'explique d'autant mieux, que le nom est d'origine anglaise. Parmi nos devanciers, Aglaûs Bouvenne, est à notre connaissance, le seul qui ait respecté l'orthographe rigoureuse du nom.
Trois expositions importantes de l'œuvre de Charles Meryon, ont été faites à l'étranger : à Londres, en 1879, au Burlington fine Arts Club (les amateurs-exposants étaient MM. G. L. Craik, S' W. Drake, R. Fisher, F. Seymour- Haden, Rev. J. Heywood, H. P. Horne, W. G. Rawlinson, de Salicis et F. Wedmore) ; encore à Londres, en 1902, chez Obach ; puis quelques années avant, en 1898, à New-York (au Grolier-Club), ou l'exposition avait été organisée par Avery et MM. F. Weitenkampf, Howard Mansfield et Kennedy.
En France, aucune exposition d'ensemble de l'œuvre de Meryon n'a encore été tentée, bien qu'on y ait tout au moins songé: Quelle déconvenue cependant — a écrit M. Roger Marx, dans la Préface du catalogue de l'Exposition des Peintres-Graveurs en 1891 — si l'étranger nous devançait encore dans cette justice que la France a été tant de fois trop lente à rendre aux enfants de son génie, à ses graveurs surtout. De telles craintes ne sont pas énoncées
par affectation d'un pessimisme à la mode ; des souvenirs nous hantent
Meryon a obtenu au Burlington Club une exposition posthume que Paris attend encore
L'année 1907 verra-t-elle cette exposition? Il y a tout lieu de l'espérer; l'un de nos conservateurs de Musées s'en occupe et s'en préoccupe.
En ce qui concerne la description des états des planches de Meryon, nous y apportons une modification importante ; nous n'adoptons pas, en effet, la double classification d'épreuve à'essai et à'état des catalogues Burty et Wedmore, mais une seule classification : l'état ; nous n'avons pas cru devoir mieux faire, pour expliquer les raisons qui nous ont fait nous éloigner de la manière de voir de ces deux catalographes, que de demander à l'un des maîtres
incontestés de l'eau-forte, M. Félix Bracqueniond, d'écrire pour nous ce qui constitue l'état d'une planche ; nous transcrivons fidèlement à cette place, la très substantielle note qu'il nous a envoyée, et que nous considérons comme indiquant définitivement ce qu'est un état, et par dérivé, ce qu'est la remarque:
Monsieur Delteil. A propos des deux mots : Etat et Remarque, toujours employés dans la production et l'examen de la Gravure en taille-douce, vous m'avez demandé quelle était à mon avis leur signification exacte? Voici ma réponse :
L'Etat, terme de gravure, démontre au graveur le point précis où est parvenu le travail de sa gravure.
En ert'et, pour être fixé à tous les degrés d'avancement de sa planche, le graveur fait tirer ou tire lui-même une épreuve, laquelle il nomme — Etat.
Si d'emblée le graveur a mis dans le mille et que sa planche soit publiée sans retouche. on dit de cette planche : elle n'a qu'un Etat.
Il y a — Etat pour le Burin comme pour l'Eau-forte, pour la Manière noire, que tous nous devons considérer comme Gravure de Pointe-Sèche, enfin pour l'Aqua-teinte, que tout graveur doit savoir mettre en accord avec n'importe quelle gravure.
L'Etat d'une planche gravée n'est pas seulement utile pour constater tous les progrès du travail mis sur la planche, VEtat est indispensable au graveur pour continuer son œuvre.
La raison en est simple : le métal ne pouvant par lui-même fournir, sur sa surface brillante et colorée, qu'une indication incertaine et mouvante, sur le modelé ainsi que sur l'etïet coloré, que le graveur entreprend de fixer sur sa gravure, ce graveur reste donc indécis et ne peut faire autrement que des suppositions et ne prendre note sur ses travaux, qu'au moment où l'épreuve — Etat -- est placée sous sa vue et offerte à son jugement, s'il en a un.
Placé devant ces deux cas : Modèle et couleur toujours présents dans la Gravure autant que dans la Peinture, ce graveur doit-il oui ou non retoucher sa planche ou la laisser en r — Etat — ?
S'il y a retouche ? autant d'Etat a faire tirer et retirer sans se lasser, jusqu'à la fin des travaux de l'une ou de l'autre de ces quatre sortes de gravure.
L'Etat d'une gravure n'est donc pas seulement un agent de contrôle, servant à numéroter combien de fois un graveur a dû trotter chez son imprimeur, afin d'être fixé sur le degré d'avancement où est parvenu sa planche; par — Etat — nous entrons en plein, tout autant dans l'Art de la Gravure que dans le métier du graveur. En effet, dans la gravure, tous les travaux sont étudiés, et calculés d'avance, pour obtenir l'effet que le graveur cherche à réaliser.
Et même le grifïoni des peintres, comme disait Goncourt, s'il dénote une certaine indécision dans les travaux d'une Eau-forte, par le tâtonnement de la pointe, le peintre prouve la recherche des entrecroisements des tailles sur taille, qu'il embrouille en connaissance de cause, pour ne pas se tromper dans le croquis qu'il installe sur son vernis, avant la morsure de l'eau-forte.
La gravure quelle qu'elle soit, ne se fait pas par hasard, les Etats le prouvent.
Quant à la Remarque, elle n'indique rien, en ce qui concerne l'EfTet. le Modelé, la Couleur d'une gravure, sachons donc séparer VEtat et la Remarque.
Donc c'est VEtat qui marque le degré atteint, dans la marche en avant d'une planche en cours d'exécution et répond seul au graveur.
Sur laquelle de ces deux pistes : Art ou Métier, VEtat va-t-il nous entraîner. Allonsnous .suivre l'Art ou la Main-d'œuvre ? Sans nous presser. Monsieur Delteil. nous les suivrons tous les deux.
La gravure est le seul art, le seul métier qui conserve et qui peut offrir à l'examen de tous, la constitution de toutes les étapes par où a dû passer sa production, avant de parvenir au terme définitif du travail.
Aussi la collection des Etats d'une gravure doit-elle être considérée comme la meil-
leure étude, la meilleure démonstration que peut recevoir non seulement le graveur qui déjà a établi cette collection, mais encore un Peintre, un Sculpteur qui doivent par art, comme par métier, reconnaître l'intelligence de la préparation observée dans la marche régulière du modelé dans tous les Etats.
Il n'y a pas trois arts, trois modelés imitateurs de Nature, mais il y a trois métiers qui vivent sur un seul art. un seul modelé façonné par trois mains-d'œuvres, tellement différentes qu'on pourrait croire qu'entre-elles il n'y a aucun rapport. Néanmoins, vis-à-vis de la Nature, l'action de la Gravure est à peu près la même que celle de la Sculpture. Malgré la différence matérielle qui les sépare, il existe entre ces deux arts, ces deux métiers, une ressemblance d'imitation qui lie l'un à l'autre. Pour chacun d'eux, il s'agit de faire contraster de la lumière et de l'ombre, abstraction faite de la couleur, qu'en apparence ils semblent abandonner à la Peinture.
Pour la Gravure, la lumière est le blanc du papier, l'ombre est la valeur sombre ou noire que fournit l'encre de l'imprimeur.
Pour la Sculpture, ses valeurs claires et obscures lui sont toujours directement apportées par la Nature, autrement dit : la Nature répand sur les reliefs statuaires la lumière, et celle-ci provoque l'ombre sur la contre-face des reliefs.
Cette courte explication était nécessaire pour bien mettre en lumière, l'intérêt considérable attaché à la collection des Etats de la gravure.
Nous pouvons donc maintenant résumer tout ce qui concerne VEtat. graveur, avant d'aborder la Remarque, amateur.
Qiii dit — Etat — dit gravure. Ce qui veut dire que le terme Etat ne peut être appliqué qu'à la gravure elle-même, au sujet représenté par l'estampe, sujet que signe l'auteur de la gravure.
Dans les quatre gravures imprimées par la presse en taille-douce, VEtat est le seul renseignement positif, réellement utile, indispensable, répétant les travaux d'une planche gravée, celle-ci fut-elle exécutée au Burin, à l'Eau-forte. au Berceau ou à l'Aqua-teinte.
Si du premier jusqu'au dernier Etat d'une planche gravée, il s'agit uniquement de la gravure, il n'en est pas de même, alors qu'il est question de la Remarque.
En disant Remarque on ne peut signaler qu'un fait, en tout point étranger à la gravure.
Toujours placée en marge, à côté de la gravure, la remarque fait si peu partie de la gravure, elle est d'une telle pénurie comme image, que quiconque peut en fournir TEffigie exacte avec sa plume, ou avec les caractères typographiques les plus minimes : une virgule — , — un point et virgule — ; — un point — . — et le tiret ou — trait-d'union employés par les typos ou écrits à la main.
Mais ce « tiret » en gravure est presque un personnage ; il est la fidèle image du trait carré, la ligne de démarcation qui entoure le sujet représenté sur le métal gravé. Cette ligne inscrite par un trait, serait-elle ronde, ovale ou de n'importe quelle forme fantaisiste, conserve ce nom de « trait carré » qui procure à tous les catalogues une très bonne remarque parceque ce trait est de la gravure. Nous aurons donc à nous en occuper particulièrement.
Mais pour l'instant nous allons chercher deux remarques sur une plaque blanche, absolument vierge de gravure, de cette plaque qui passe sous le rouleau de la presse garni de ses langes ; nous tirons une épreuve sur laquelle nous aurons d'abord à remarquer la blancheur du papier et, sur ce même papier, une seconde remarque, l'empreinte des témoins de la planche. Ce qui fait deux remarques sans aucune gravure.
Si nous prenons la mesure exacte — au millième — des empreintes marquées par les témoins, nous aurons avec le trait carré les deux meilleures remarques, que tout catalogue qui se respecte n'oublie jamais d'inscrire au début de chacune des descriptions des Etats classés par ordre de date. Et cependant ces deux remarques : le trait carré, comme la mesure des témoins, que nul ne peut nier, puisqu'elles sont établies au millième, mesure sur laquelle nous avons cru pouvoir tabler en toute sécurité, je crains que toutes deux après expériences, ne nous aient tendu un piège qui pourrait nous faire déchanter.
En effet, alors que nous faisons tirer trois épreuves d'une même planche, sur des papiers d'épaisseurs diverses, nous allons avoir à remarquer en les mesurant avec la plus grande minutie, que la première épreuve qui passe sous le millimètre, nous donne comme développement en largeur 0,150'" mais la seconde s'arrête à 0,149- ^* '^ troisième qui surenchère sur la diminution, ne mesure plus que 0,148 5/10".
Ces papiers, passent mouillés sous le rouleau de la presse, en toute hâte, ils se dépêchent de sécher et de rétrécir avec diversité. Si l'empreinte des témoins diminue en longueur et en largeur selon l'épaisseur des papiers, le trait carré ne peut faire autrement que de suivre sa voisine.
Sur quelle remarque pouvons-nous donc compter sans surprise, si la mesure métrique nous fait faux bond, si elle-même est sujette A caution ?
Malgré ma déception, je continue h croire que l'empreinte des témoins ainsi que le trait carré, resteront encore longtemps d'excellentes remarques, surtout le trait uni, car, lorsqu'il existe, ce petit sillon, ce trait tracé tout autour du sujet représenté, est lui aussi de la gravure comme tout le reste de l'Estampe.
Comme bonne remarque le trait carré s'abrite sous une telle quantité de formules, que ce serait une entreprise vaine, de tenter l'aventure d'en faire une collection complète.
Néanmoins en voici quelques spécimens, empruntés à plusieurs catalogues, tout grands ouverts sous ma vue. ce qui me permet de dire que ma copie est prise d'après nature.
On dit du trait carré qu'il est: accentué... cassé... brisé... repris dans les parties qui manquent en premier état... il est repris dans toute sa longueur... il est plus épais que dans le deuxième état... à cet état il était à la pointe sèche... au troisième état il est au burin. . . au quatrième état les intervalles du trait carré sont repris de travers. . . au troisième état il est plus fort qu'au deuxième état... C'est monotone. Mais encore comme gravure nous avons des incidents, des accidents survenus on ne sait comment : pas de date au premier E. . . date au 2"" E. . . date modifiée au 3°" E. . . bavure d'Eau-forte . . efTa>,-age des essais de pointe... d'une adresse j'y renonce.
Et pourtant il faut le dire, on peut dans ce tas de remarques en choisir une, alin de classera son vrai rang un Etat, mais à la condition formelle de spécifier que cette Remarque n'est pas un Etat. Cette condition n'est pas toujours fidèlement observée.
Mais toutes ces remarques, ainsi que toutes celles oubliées, ne sont à l'heure actuelle que de l'histoire ancienne.
Aujourd'hui Monsieur Delteil, nous sommes en possession d'une remarque toute nouvelle, dont je ne saurais fixer la date, quoique j'en ai gravé plusieurr.
Cette nouvelle rcmarqne est solennelle, elle est pleine de gravité, elle a sa devise que je n'ai nulle intention de vous cacher, la voici :
« In progress fort the proprietor — un nom d'éditeur — Paris ».
Par son langage vous entendez bien qu'elle nous vient de l'autre côté de la .NIanche. Elle est Britannique.
Mais /'/« progress et sa suite n'est qu'un précurseur. Cette devise-remarque ne doit jamais rester sur la marge qu'elle occupe, que juste le temps nécessaire pour l'exécution des états, depuis le premier jusqu'au dernier inclusivement. L'Iti progress for. etc., n'est que la remarque des Iitats. Le dernier état achevé, avant le bon à tirer, une petite, toute petite gravure remplace /'/// progress.. La petite gravure sera dorénavant la remarque, la vraie remarque.
Cette remarque est donc le fait d'une convention, d'une entente cordiale. Cela est bien entendu.
Ici apparaît la particularité, l'originalité de cette remarque. Car elle n'est ni un incident, ni un accident, elle est bel et bien une vraie gravure. Gravure faite habituellement par la main du graveur qui exécute le sujet faisant l'objet de la commande de la gravure. Parfois un autre graveur exécute cette remarque, .^lais je dis graveur, en tant qu'il grave la petite gravure.
Cette remarque est donc un imbroglio dont je n'ai jamais compris à quoi elle pouvait ssrvir, cependant cordialement j'en ai gravé plusieurs.
Aussi ai-je bien compris l'envers de cette remarque ou entente cordiale.
Alors qu'une commande m'était faite, au lieu d'une gravure, il fallait en graver deux, deux gravures entraînant à faire des Etats et des Remarques. . .
Bref, Monsieur Delteil, vous êtes graveur, vous êtes expert, ne confondez jamais l'Etat et la Remarque.
A la gravure seule appartient VEtat, tandis que la Remarque n'est le plus souvent qu'une étiquette commerciale qui remplace l'ancienne formule « Avant toute lettre. »
Bracquemond
Rien de ce qui touche Meryon ne doit laisser indifférent ; aussi nous empressons-nous de donner un extrait de plusieurs des lettres de Ch. Baudelaire, qui viennent d'être tout récemment publiées en volume, par la Librairie du Mercure de France, et dont un exemplaire nous est obligeamment communiqué à l'instant, par un amateur, M. G. Teyssier; les lettres, dont nous donnons copie, avaient été adressées à l'éditeur Poulet-Malassis.
8 Janvier 1860.
Ce que je vous écris ce soir vaut la peine d'être écrit :
M. Âleryon m'a envoyé sa carte, et nous nous sommes vus. Il m'a dit : Vous habite^ un Hôtel dont le nom a dû vous attirer .^ à cause du rapport qu'il a. je présume, avec vos goûts. — Alors, j'ai regardé l'enveloppe de sa lettre. Il y avait : Hôtel de TJièhes, et cependant sa lettre m'était arrivée.
Dans une de ses grandes planches, il a substitué à un petit ballon une nuée d'oiseaux de proie, et, comme je lui faisais remarquer qu'il était invraisemblable de mettre tant d'aigles dans un ciel parisien, il m'a répondu que cela n'était pas dénué de fondement, puisque ces gens-là (le gouvernement de l'Emperear) avaient souvent lâché des aigles pour étudier les présages, suivant le rite, — et que cela avait été imprimé dans les journaux, même dans le Moniteur.
Je dois dire qu'il ne se cache en aucune façon de son respect pour toutes les superstitions, mais il les explique mal, et il voit de la cabale partout.
Il m'a fait remarquer, dans une autre de ses planches, que l'ombre portée par une des maçonneries du Pont- Neuf sur la muraille latérale du quai représentait exactement le profil d'un sphinx; — que cela avait été. de sa part, tout à fait involontaire, et qu'il n'avait remarqué cette singularité que plus tard, en se rappelant que ce dessin avait été fait peu de temps avant le Coup d'Etat. Or, le Prince est l'être actuel qui, par ses actes et son visage, ressemble le plus à un sphinx.
Il m'a demandé si j'avais lu les nouvelles d'un certain Edgar Poe. Je lui ai répondu que je les connaissais mieux que personne, et pour cause. Il m'a demandé alors, d'un ton très accentué, si je croyais à la réalité de cet Edgar Poe. Moi, je lui ai demandé naturellement à qui il attribuait toutes ses nouvelles : Il m'a répondu : A une Société de littérateurs très habiles, très puissants, et au courant de tout. Et voici une de ses raisons. La Rue Morgue. J'ai fait un dessin de la Morgue. Un Orang-Outang. On m'a souvent comparé à un singe. Ce singe assassine àQU-x. femmes, la mère et sa fille. Et moi aussi, j'ai assassiné moralement deux
femmes, la mère et sa fille. — J'ai toujours pris le roman pour une allusion à mes malheurs. Vous me fcriej; bien plaisir si vous pouviez me retrouver la date oit liJgar Poe, en supposant qu'il n'ait clé aidé par personne, a composé ce conte, pour voir si cette date coïncide avec mes aventures...
Il m'a parlé, avec admiration, du livre de Michelet, sur Jeanne d'Arc...
i6 Février 1860.
Et puis Meryon ! Oh ! ça, c'est intolérable. Delâtre me prie de faire un texte pour l'album. Bon! voilà une occasion d'écrire des rêveries de dix lignes, de vingt ou trente lignes, sur de belles gravures, les rêveries philosophiques d'un flâneur parisien. Mais M. Meryon intervient, qui n'entend pas les choses ainsi. Il faut dire : à droite, on voit ceci; à gauche, on voit cela. Il faut chercher des notes dans les vieux bouquins. II faut dire : ici, il y avait primitivement douze fenêtres, réduites à six par l'artiste ; et, enfin, il faut aller à l'Hôtel de Ville, s'enquérir de l'époque exacte des démolitions. M. Meryon parle, les yeux au plafond, et sans écouter aucune observation.
9 Mars 1860.
Je tourne ma lettre pour vous demander, très sérieusement, s'il ne vous conviendrait pas d'être l'éditeur de l'album Meryon (qui sera augmenté) et dont je dois faire le texte. Vous savez que, malheureusement ce texte ne sera pas selon mon cœur.
Je vous préviens que j'ai fait une ouverture à la maison Gide...
Ce Meryon ne sait pas se conduire; il ne sait rien de la vie. Il ne sait pas vendre; il ne sait pas trouver un éditeur. Son œuvre est très facilement vendable.
(sans date)
Je suis très embarrassé mon cher, pour vous répondre relativement à l'affaire Meryon. Je n'ai aucun droit là-dedans, aucun ; M. Meryon a repoussé, avec une espèce d'horreur, l'idée d'un texte fait de douze petits poèmes ou sonnets ; il a refusé l'idée de méditations poétiques en prose. Pour ne pas l'affliger, je lui ai promis de lui faire, moyennant trois exemplaires en bonnes épreuves, un texte en style de guide ou de manuel, non signé. — C'est donc avec lui seul que vous aurez à traiter...
CHARLES MERYON
Parmi les maîtres-graveurs du xix' siècle, la figure de Meryon se dresse grandiose et étrange à la fois : grandiose par la valeur exceptionnelle de l'œuvre du maître qui ne doit rien à personne, étrange, par les événements de sa vie et les douloureux souvenirs qu'elle évoque, de sa naissance à sa mort.
Charles Meryon naquit à Paris, le 23 novembre 1821, rue Feydeau aux Batignolles, dans la maison de santé du D' Piet;(i) il était le fils naturel de Charles Lewis Meryon (2), docteur en médecine, secrétaire particulier de lady Esther Stanhope, et d'une danseuse du corps de ballet de l'Opéra, M"" Pierre- Narcisse Chaspoux (3), alors âgée de 28 ans et demeurant rue Rameau 7. Par acte, passé le 9 août 1824, il fut reconnu par son père qui avant de quitter la France, avait laissé une somme pour son éducation.
Confié aux soins de sa mère, qui eut pour lui les attentions les plus tendres et qui mourut — détail à noter — aliénée en 1837 ou 1838, Charles Meryon fit des études sérieuses ; placé d'abord à Passy, puis à la pension Savary, où il était connu sous le nom de Gentil — si nous en croyons une lettre de Meryon, datée du 29 mai 1863 et publiée dans les Archives de l'Art Français, 1877, — il fut admis en 1837 à l'Ecole navale de Brest avec le n" 47 et en sortit deux ans après avec le n° 12, comme élève de 2' classe; dès sa sortie de l'Ecole navale, Meryon fut embarqué sur le vaisseau l'Alger, puis sur le Montebello avec le titre d'élève de r* classe, et vit Alger, Tunis, Smyrne, Athènes, Argos, Tirynthe.
Déjà à cette époque de sa vie, et bien qu'il eiit choisi de plein gré la carrière de marin, à la suite d'un séjour à Marseille dans la famille de son
(i) Meryon. Notes particulières concernant les circonstances et événements de ma vie.
(a) Né en 1783, mort à Londres en 1877.
(3) 11 nous a été affirmé que Meryon était le fils d'un lord et d'une femme mariée anglaise, appartenant à une des plus grandes familles aristocratiques d'Outre-Manche, dont le nom ne nous a d'ailleors pas été livré. Meryon ne serait pas le nom véritable du maître, mais un dérivé du prénom Mary porté par sa mère. En dépit de l'affirmation qui nous a été faite en toute bonne foi, les indications que nous donnons plus haut, étant extraites d'un watiiisirit de Meryon, appartenant .1 M. et M"* A. Curtis, il nous est impossible de mettre en doute les renseignements fournis par Meryon lui-même.
père, Meryon se sentait attiré vers les arts ; au retour du Montebello a Toulon, il demanda des conseils au peintre Victor Cordouan. « Ce que fit Meryon sous « l'influence de ce professeur est d'un rendu cotonneux ; entre le clair et « l'ombre, il n'y a point de demi-teintes. Mais le dessin, dans son sens propre, « est déjà juste, fin, élégant. » (i).
L'année suivante (1842), Charles Meryon fit partie comme enseigne de vaisseau, de l'équipage de la corvette le Rhin, commandée par le capitaine Bérard, et sur ce navire qui ne revint en France qu'en 1846, il visita la Nouvelle-Zélande, la Nouvelle-Calédonie, l'Océanie, pays encore vierges qui frappèrent vivement son ardente imagination et son extrême sensibilité ; en cours de route, pendant les longues escales, il exécuta alors de nombreux dessins et croquis dont quelques-uns lui servirent plus tard pour les eaux-fortes destinées à illustrer une relation de son voyage ; le Jardin des Plantes, de Paris, conserve encore dans une de ses galeries, le modèle en plâtre peint d'une baleine australe femelle, capturée par le Rhin, dans la baie d'Akaroa (Nouvelle- Zélande) et réduit d'après le modèle exécuté sur nature par M. Meryon, enseigne de vaisseau.
Quelques incidents de ce voyage, l'histoire d'un chien que Meryon grava (2), le canot qu'il construisit seul, etc., ont été racontés par Ph. Burty. Si curieuses que soient ces anecdotes, elles sont trop étrangères à l'œuvre de l'artiste pour qu'on les rapporte ici.
De retour à Paris (1847), Meryon demanda par raison de santé (3), un congé de six mois qu'il obtint ; son chef, le capitaine Bérard qui s'intéressait à lui, avait demandé à M. de Montebello, Ministre de la Marine, de nommer son protégé au Dépôt des cartes et plans ; le Ministre promit, mais les circonstances politiques l'empêchèrent de tenir et Meryon qui avait, dans cette attente, négligé de demander une prolongation de son congé, alors expiré, se trouvait dans une situation irrégulière ; qu'il ait prit conseil ou qu'il se soit décidé librement, il offrit sa démission d'enseigne de vaisseau qui fut acceptée (4).
Dès que Meryon se sentit libre, après avoir séjourné un mois à l'Hôtel des Etrangers, rue Feydeau, il s'installa rue S' André-des-Arts et loua un atelier rue Hautefeuille ; il suivit alors avec docilité les leçons d'un peintre
(i) Ph. Burty. La Nouvelle revue (i" janvier 1880).
(2) N° 66 du Catalogue.
(3) Une autre raison qui poussa non seulement Meryon à demander ce congé, mais à démissionner, fut l'acte horrible dont il avait été témoin en Nouvelle-Zélande ; l'un de ses amis, saisi par les naturels du pays, avait été assassiné sous ses yeux, puis, encore vivant, brûlé par eux.
(4) M. Meryon écrivait, en janvier 1855, à L. Godard: Vous avez dit aussi quelques mots de
mon passé comme ancien officier de marine. Je n'ai porté l'épaulette que peu de temps ; je ne l'ai déposée que parce que je ne me sentais point assez solidement construit, tant au physique qu'au moral, pour commander à des hommes que je considère, la plupart, comme les plus dévoués, les plus honnêtes, les
meilleurs qu'on puisse rencontrer La cause ci-dessus, jointe au penchant naturel que j'ai toujours
eu pour les arts, m'a fait me hasarder sur la route ou je chemine aujourd'hui.
employé au Ministère de la guerre, élève de Louis David, Phclippcs (i) ; toutefois, malgré les avis réitérés de son maître qui voulait l'empêcher de courir avant de savoir marcher, il entreprit une importante composition qu'il se proposait ensuite de peindre : l'Assassinat de Marion Dufrêne, à la Baie des Iles {Nouvelle-Zélande), en i'j'j2; le dessin préparatoire — reproduit dans Notes et Souvenirs sur Charles Meryon, par Aglaûs Bouvenne {1883), — fut exposé au Salon de 1848 ; quant il fallut le peindre, Meryon atteint de daltonisme, dut abandonner son projet.
En cette année 1848, Meryon subissant l'influence du moment, ne rêvait qu'allégories ; il partageait l'enthousiasme général qu'avait soulevé en France, la proclamation de la République ; et s'il ne peignit ni ne grava de sujets de circonstance, en voici un du moins dont il écrivit la composition, qui mérite d'être signalée à titre documentaire : ^ L'Ere de lumière — 1848 î Tableau « carré — Groupe triangulaire, sommet un peu à droite, lumière à l'horizon « à gauche. La France, personnage principal se lève spontanément sur un « monceau de ruines, élevant de sa main droite, le miroir de la Vérité qui « reflète l'autre levant — Sa main gauche fait le tour de la taille de son jeune « fils presque nu, ceint seulement d'une épée Romaine — Ce jeune Enfant lève « vers le ciel ses mains innocentes — En premier plan, un peu à droite du « groupe de la France et ses enfants, une jeune fille panse le sein d'un guerrier « victorieux qui expire. La main gauche du vainqueur s'efforce de tenir élevée « une palme de laurier. » (2).
Tandis qu'il cherchait sa voie, Meryon ayant vu chez M. Schultz, — un amateur demeurant à cette époque, rue St-André-des-Arts, — des eaux-fortes du paysagiste Eugène Bléry, n'eut plus qu'un désir, recevoir les conseils de celui dont les œuvres venaient de le frapper si vivement ; il apprit alors de ce consciencieux artiste, dont les amateurs se rappellent les eaux-fortes qu'il a gravées d'après nature à Fontainebleau, à Ccrnay,elc.,le métier d'un art momentanément délaissé et que Meryon devait porter à la perfection ; après une quinzaine de copies exécutées d'après les estampes de Karel Du Jardin, Salvator Rosa, Adrien van de Velde, J. P. de Loutherbourg et R. Zeeman, puis le portrait de son maître, d'après un dessin d'Eug. Buttura, Meryon connut toutes les ressources qu'offrent l'eau-forte et la pointe-sèche ; il sut même en tirer immédiatement le plus heureux parti ; ces essais, se placent dans les années 1849-1850; or, de l'année 1850, date déjà l'une de ses plus célèbres planches, le Petit Pont !
(i) Cet homme d'un caractère assez sérieux, me style .i faire des études consciencieuses d'après des plâtres antiques : une Vénus, l'Apollon du Belvédère, le Jupiter Olympien, etc. Il sait m'en laire voir et comprendre les beautés, m'astreint à les reproduire avec exactitude (Meryon, Note» particulières ).
(a) Collection de M. et M"" A. Curtis.
En 1850, Meryon quitta son logis de la rue S' André-des-Arts, pour aller occuper rue S' Etienne-du-Mont — dans la maison marquée de son monogramme sur la planche du Collège Henri IV — « un appartement où les « chambres sombres se succédaient comme les cabines dans l'entrepont d'un « navire » (i). C'est dans cet appartement « sombre » qu'il exécuta la partie de son œuvre qui restera comme l'une des plus imprévues et des plus étonnantes manifestations du génie de l'eau-forte : la série des eaux-fortes SUR PARIS (2).
Commencée en 1850, terminée en 1854, cette série eut pour point de départ les œuvres de Reynier Nooms, dit Zeeman, que Meryon avait vues et achetées chez le marchand d'estampes Eugène Vignères, et qu'il copia pour s'imprégner de la naïveté, de l'esprit et de la fraîcheur de ces claires eauxfortes dont il était épris.
Bien que le Stryge porte le n° i dans les eaux-fortes sur paris, le Petit Pont fut gravé le premier. Quand on examine avec attention cette eau-forte, qui se i-ecommande par sa couleur, sa grandeur austère en même temps que par la franchise de la facture, l'extrême conscience du métier, la tenue de l'ensemble, on est surpris de trouver tant de qualités dans une œuvre de début, peut-être la plus impressionniste de la série.
En 1852 — l'année 185 1 n'est marquée dans son œuvre que par une eau-forte étrangère à Paris — Meryon grava le Titre de son recueil, puis la Tour de l'Horloge, alors en voie de restauration, l'Eglise S' Etienne-du-Mont, la Tourelle de la rue de la Tixeranderie qu'on venait de démolir, enfin la Pompe Notre-Dame qui allait bientôt disparaître aussi ; à l'année 1853 appartiennent deux très belles planches de l'album : Le Stryge, puissante évocation du moyen-âge et la Galerie Notre-Dame, admirable dans sa pénombre d'un effet si poétique et si heureux; enfin en 1854, Meryon mettait au jour quatre maîtresses œuvres, dont une seule suffirait à immortaliser le nom d'un artiste : La Rue des Mauvais-Garçons, d'un aspect saississant dans son apparente simplicité; le Pont-au-Change, tout imprégné de vie, d'air et de lumière, d'une facture souple, spirituelle; \a Morgue, sinistre, émouvante, extraordinaire; enfin l'Abside, d'un aspect magistral et aimable à la fois, universellement admirée en raison de l'harmonie de toutes ses parties.
Un Petit Pont & l'Abside, quatre années seulement s'étaient écoulées et Meryon à peine âgé de 33 ans, avait à son actif huit ou neuf chefs-d'œuvre : « Les eaux-fortes de Meryon ont ce rare privilège d'unir beaucoup de réflexion à beaucoup de liberté », a écrit fort justement Ph. Burty. « Ces eaux-fortes
(i) Burty. La Nouvel:e Revue.
(2) Baudelaire s'était proposé pour écrire une introduction au caliier de ses chefs-d'œuvre
(A. Bouvenne, Notes et souvenirs sur Charles Meryon).
sont de magnifiques choses » répondit un jour Victor Hugo consulté sur le mérite des eaux-fortes de Meryon. «Il ne faut pas que cette belle imagination soit châtiée de la grande lutte qu'elle livre à l'Infini, tantôt en contemplant
l'Océan, tantôt en contemplant Paris Le souffle de l'Immensité traverse
l'œuvre de M. Meryon et fait de ses eaux-fortes plus que des tableaux — des
visions « L'œuvre de M. Charles Meryon est absolument personnel. Sa
« haute originalité qui n'est point à la portée de tout le monde, ne procède « d'aucun maître, d'aucune école. Il n'a été préparé par aucune tentative; « il n'aura pas d'imitateurs, parce qu'il a une portée philosophique, très « évidente dans certaines pièces comme la Morgue et le Strj'ge, et que cette « intuition est trop profondément noyée dans le sujet lui-même pour que « tout pastiche n'en soit pas ridicule » (i).
« Par l'âpreté, la finesse et la certitude de son dessin, M. Meryon rappelle « ce qu'il y a de meilleur dans les anciens aqua-fortistes. Nous avons rarement « vu, représenté avec plus de poésie, la solennité naturelle d'une grande capi- « taie », à écrit Charles Baudelaire.
« En art, c'est l'exécution qui compte. L'exécution de Meryon est « incomparable. Quelque chose surtout est saisissant: la beauté, la fierté de « ses lignes si fermes et si décidées. Ces belles tailles droites, on raconte qu'il « les exécutait ainsi : la planche posée debout sur un chevalet, la pointe tenue « à bout de bras comme une épée, et la main retombant lentement, de bas en « haut. Meryon pousse sa vigueur jusqu'à la dureté, il fait plus d'une fois des « ciels solides ; faut-il le lui reprocher? Gardons-nous en bien. C'est de cette « fermeté extrême que vient la puissante originalité de sa manière. Il faut « remarquer que le travail de Meryon n'est pas le libre et primesautier travail « du peintre eau-fortiste ; c'est un superbe travail de graveur. Meryon, tout « en faisant de l'estampe originale, est essentiellement graveur : il fait la « taille. » (2).
La valeur de l'artiste, qui a encore ses indifférents, justifiait de si hautes appréciations ; et ce n'est point en affaiblir la portée que de signaler la réponse de Meryon faite en 1855 à un critique d'art, Léon Godard, qui avait jugé ses œuvres : « Je vous remercie beaucoup de tout ce que les lignes que
« vous avez écrites expriment d'élogieux et d'honorable pour moi ;
« mais je pense que vous me jugez beaucoup trop favorablement. Tout en « ayant moi-même la conscience des bonnes qualités que peut avoir mon « œuvre, je sais aussi, mieux que personne, son côté faible. Le manque « d'entente de la perspective aérienne, le trop de dureté dans l'exécution, de « fidélité dans les détails, sont d'autres défauts saillants que vous n'avez pas
(i) (Ph. Burty).
(a) H. Beialdi. Les Graveurs du xix* siècle.
« indiqués » Il ne faut évidemment voir dans cette critique de
Meryon par lui-même, qu'un excès de modestie ; les défauts qu'il se prête si volontiers, existent plus sous sa plume que sous sa pointe.
La majorité des eaux-fortes sur Paris, fut exposée aux Salons, de 1850 a 1867 ; faut-il répéter, après tant d'autres, qu'aucune récompense ne lui fut décernée et s'en indigner? Faut-il rappeler que le jury alla même plus loin — trop loin — en 1S33, en lui refusant sa Galerie Notre-Dame f Le temps, qui remet tout en place, a fait l'oubli sur la plupart des noms de ceux qui furent des juges si peu perspicaces, tandis qu'il accroît au contraire, la gloire de celui qu'ils dédaignèrent.
Les jurys, constatons-le, ne furent pas seuls à rester insensibles devant les oeuvres de Meryon; la série de Paris, déposée chez Vignères, chez Rochoux, chez Cadart, et éditée à 25 fr. et 30 fr. (i) — chaque planche pouvant être prise séparément moyennant la modique somme de i fr., i fr. 30 ou 2 fr., la Morgue, l'Abside, le Pont-au-Change etc. ! — ne se vendait guère, malgré le soin apporté généralement aux tirages exécutés par Meryon lui-même ou Auguste Delâtre. Au sujet des épreuves et de la façon de les tirer, Meryon écrivait plus tard à Burty (26 juillet 1863) : « Les meilleures épreuves, celles « qu'il faut consulter pour bien juger une gravure, sont celles imprimées « régulièrement, c'est-à-dire le mieux essuyées possible, les tailles restant bien « pleines ; le travail est alors bien apparent. Celles au contraire dans lesquelles « le noir, par sa répartition, concourt à l'effet, peuvent être rejetées comme « empruntant un moyen étranger. Lorsque je commençai, je me laissais « fréquemment tromper par ces faux avis ; mais progressivement j'en suis « arrivé à n'admettre guère que les tirages réguliers, qui demandent d'ailleurs, « plus d'habileté réelle de la part des imprimeurs. 11 est cependant des cas où « ces épreuves séduisent à bon droit, mais ce sont des exceptions que le seul « mérite autorise, ou fait excuser. — En tous cas, ce genre ne convient pas à « mes gravures, d'une exécution trop simple ou trop méthodique. » (2)
Un petit nombre d'amateurs seulement, des admirateurs devenus, la plupart, des amis, achetaient ces superbes eaux-fortes : Jules Niel, bibliothécaire du Ministère de l'Intérieur, A. Wasset, employé au Ministère de la Guerre, Benjamin Fillon, historiographe du Poitou et de la Vendée, Philippe Burty, le critique averti, le B"" Pichon, le peintre amateur Henri Le Secq, Adolphe
(i) « Reçu de M. le Baron Pichon pour prix d'une suite de vues anciennes de Paris, gravées c par moi à l'eau-forte, intitulées Eaux-fortes sur Paris, 1852 — vingt-cinq fr. Paris, ce 21 juillet 1866. « Meryon. »
(2) L'on sait également l'intérêt que Meryon portait aux papiers d'impression : il aimait tout particulièrement un papier vcrddtrc de la fui du xviii' siècle, qui dans bien des cas apporte un charme de plus à ses œuvres; l'on rencontre aussi de fort belles épreuves de Meryon, sur un papier de Hollande, mince et nerveux, et sur du Japon d'un ton chaud et coloré ; les épreuves sur un whatman épais sont en général les moins bien venues au tirage et les épreuves sur chine fixé, sont en majorité maigres d'aspect.
Parguez, le commandant Gustave de Salicis, Monnerot, le D' Cachet, Philippon, quelques passants.... C'était trop peu pour aider Meryon a vivre, même modestement; sa santé délicate devait souffrir d'un tel état de choses et son cerveau malade en ressentait fatalement le contre-coup, en dépit des amitiés qui lui étaient prodiguées pour atténuer la rigueur du sort. L'on put môme espérer un instant pour lui ; le duc d'Aremberg qui avait feuilleté à Montpellier, sa série des vues de Paris, l'appela à Bruxelles. Le changement de résidence n'influa pas sur son esprit, non plus que la tranquillité matérielle qui lui était assurés ; un jour même, brusquemment et sans aucune espèce de raison, Merj'on quitta son généreux hôte et revint s'installer à Paris, rue du faubourg S' Jacques d'abord, dans une maison, propriété du graveur Léon Gaucherel, rue S' Jacques 8i, ensuite ; il ne fit guère que passer dans cette dernière demeure ; sa démence augmentait au point d'inquiéter son entourage : k Là, — a écrit Burty, le « témoin le plus précieux de la vie de Meryon — Auguste Delâtre venait le « soigner. Encore n'était-ce point facile. Meryon ne voulait pas quitter son lit. « Il menaçait d'un pistolet ceux qui l'approchaient. Un soir, M. Léopold Fla-
« meng vint avec un carton, une feuille de papier gris et des crayons noirs,
« et quoique Meryon s'y prêtât peu, il esquissa un portrait de caractère (i). « Meryon en chemise, une cravate nouée lâche autour du col, est à demi-assis « sur un lit enfer; un de ses genoux soulève la couverture et sert d'appui au
« bras qui soutient la tête La silhouette de la chevelure, aux mèches roides
« et indociles, est vivement projetée sur le mur par la lumière oblique de la « lampe. Le visage aux traits aigus, émaciés par le jeûne qu'il s'imposait « volontairement, est empreint de mélancolie et d'ironie.
« Lorsque le dessin fut achevé, Meryon demanda à le voir. Brusquement « il s'élança de son lit pour le déchirer. Flaraeng s'enfuit en renversant sa « chaise.
« Le lendemain, 12 mai 1838, deux agents s'emparaient de Meryon, qui se « laissait conduire sans résistance à la maison de Charenton-S'-Maurice. Il « était âgé de 37 ans.
« Dans le « certificat de vingt-quatre heures » pièce administrative
« le docteur Calrael le déclare atteint de délire mélancolique.
« Peu à peu le régime de la maison opéra en bien, laissa même entrevoir « des espérances de guérison. Une bonne alimentation succédait à une vie de « misère. 11 avait conquis l'amitié de toutes les personnes qui le soignaient. « Il était poli et doux. Il passait de longues heures à pousser la brouette dans le « jardin. On lui avait disposé un atelier pourqu'il piit peindre, graver, sculpter.
(i) Précédeinmeiit, .M. Félix Bracqueniond, avait grave ilciix portraits de .\lerj-on ; l'un, date de 1853 devait se trouver en tète de la série des lùnix-fortfs sur l'.iris ; l'autre, gravé, l'année luivanle, représente Meryon à mi-jambes; nous eu donnons la reproduction dan» notre travail.
« Quand M. E. Viollet-le-Duc lui porta son croquis des Ruines de Pierrefonds « pour lui en demander un fac-similé, il le trouva dans sa cellule occupé à « construire des figures de perspective.
« Le 25 août 1859, Charles Meryon obtint du directeur un congé de trois « semaines. Il fut remis aux mains de M. Félix Foucon, avec l'autorisation de « son ancien camarade de bord, M. de Salicis, (i) capitaine de frégate, répé-
« titeur à l'Ecole polytechnique Ce fut sa perte. A l'hospice, sa vie régulière
« commençait à rétablir sa santé. Dans le monde, il ne devait rencontrer que « la misère, l'isolement, les exaltations. »
En effet, après comme avant son internement à Charenton, Merj'on végéta ; son caractère taciturne, inquiet et susceptible à l'excès, s'aigrit davantage avec le temps ; son talent môme se ressentit de l'état précaire de sa santé qu'il aggravait par des jeûnes volontaires. Autant est admirable, sans restriction aucune, son œuvre antérieur à son premier internement, autant son œuvre postérieur, perd en force, en grandeur, en poésie, ce qu'il gagne en souplesse et en habileté ; des planches comme la Tourelle de V Ecole-de-Médecine, le Bain-froid Chevrier, le Collège Henri IV, la Rue Pirouette et la Rue des Chantres, les deux dernières surtout, sont encore de belles planches, mais elles sont loin d'avoir, quoiqu'on en ait dit, l'austérité grandiose, l'admirable tenue du Petit Pont, de la Morgue, de la Galerie Notre-Dame, de l'Abside. Quant aux portraits qu'il a exécutés, dans les dernières années de sa vie, ils ne valent pas, à beaucoup près ses eaux-fortes sur Paris ou sur Bourges.
Les marques de vive sympathie témoignées par un petit groupe de fidèles : Niel, de Salicis, Bracquemond, Wasset, B. Fillon, Bonnardot, Burty, Rochoux, A. Gautier, Aug. Péquégnot, n'avaient pas toujours raison de son cerveau soupçonneux et par conséquent injuste ; il voyait des ennemis dans ses lieutenants les plus dévoués ; il devint même fort difficile pour plusieurs d'entre eux de lui être utile. Toutefois Ph. Burty parvint à lui faire commander deux planches pour la Gazette des Beaux-Arts ; Philippon et Salicis lui demandèrent de graver une vue du Collège Henri IV, Benj. Fillon, plusieurs portraits pour l'ouvrage : Poitou et Vendée, études historiques et critiques, qu'il écrivait en collaboration avec Oct. de Rochebrune ; Jules Niel, la reproduction d'une Miniature ; Henri Le Secq, lui demandait également une planche ; la Chalcographie du Louvre, bien tard, le 10 mars 1865, lui demandait de graver pour la somme de 1600 fr., une peinture de R. Zeeman ; enfin Eugène Bléry organisait une loterie en faveur de son malheureux élève.
Meryon avait aussi nourri le projet de publier un album sur Bourges
(i) Son ami, M. de Salicis m'a certifié qu'il avait vu Meryon dessiner d'après nature et qu'il commençait son trait en allant de bas en haut. M. de Salicis lui ayant demandé pourquoi il s'y prenait
ainsi, il lui fit cette réponse : Ne construit-on pas les édifices par la base? Pourquoi voulez-vous
que j'en fasse la reproduction dans le sens inverse. (A. Bouvenne, Notes et Souvenirs sur Ch. Meryon).
et un album-souvenir de son voyage sur la corvette le Rhin ; plusieurs planches avaient été gravées, mais Meryon ne put pour divers motifs, poursuivre la réalisation complète de ses deux projets. Si pénible qu'elle puisse paraître au premier abord, l'évocation de ces tristes souvenirs, était indispensable pour faire comprendre les bizarreries qu'on rencontre dans l'œuvre de Meryon.
En 1861 Meryon reprit ses cuivres de la série de Paris ; il retoucha les fonds au burin afin de raviver l'usure provoquée par les tirages antérieurs, diminua dans le Pont-Neuf les maisons de la rue Dauphine, corrigea les figures de la Morgue, ajouta des ballons au Pont-au-Change, des rayons lumineux à la Tour de l'Horloge, des corbeaux dans la Galerie Notre-Dame, puis après avoir tiré trente épreuves de chacun des cuivres ainsi retouchés, il les biffa.
Meryon habitait alors à ce moment 20 rue Duperré, (i) domicile qu'il ne quitta que pour entrer une seconde et dernière fois à la maison de santé de Charenton.
Burty qui connut Meryon vers 1856 (2), raconte dans la Nouvelle Revue : « J'allais, aussi souvent que le permettait la discrétion, passer quelques instants « auprès de lui, dans son atelier de la rue Duperré, n' 20, à demi empli par une 'c presse en bois dont la police lui tolérait la possession et sur laquelle il tirait
« ses épreuves d'essai. Sur les murs, rien : un portrait de son ami Decourtive
« et une feuille de fougère à laquelle il attachait, je crois, des souvenirs « superstitieux. A droite une petite chambre, d'une propreté méticuleuse, que « plusieurs fois, je le surpris en train de laver à grande eau, les pieds nus, « quoique l'on fût en plein hiver. S'il était de bonne humeur, je m'asseyais
« auprès de lui Nous causions. 11 me parlait des malheurs immérités de son
« enfance, de sa mère qu'il avait adorée et toujours je le quittais plus ému
« et plus découragé.
« Il aimait peu à parler art. Parmi les modernes, il appréciait surtout les « œuvres de Bracquemond (3).
(i) Une circonstance imprévue vient de se produire pour moi, qui doit m'inquiéter pour la réalisation de ces travaux que vous avez eu l'extrême bonté de me promettre : (il s'agissait, croit M. G. vicaire, de vues projetées d'une propriété du B"" Pichon, sise à .NIontessard, entre Hontleur et Villerville) on m'a donné congé pour le i" octobre, du petit logement que j'habite (et cependant je dois
douter encore du sérieux de cet acte, tant il me parait illogique ) .Niais d'un autre coté je me vois
en but à une opposition si persistante que je doute fort, malgré ma bonne volonté, que je puisse me
maintenir ici et j'en viens à songer en cette position presque désespérée, à avoir recours à quelque dernier expédient, celui de partir pour une lointaine colonie, ce qu'il y aurait peut-être de plus sage k faire, vu ces préjugés, ces idées, essenliellement fausses, anti-sociales et progressistes, qui régnent sur certains esprits, en ces temps présents mêmes. — (Extrait d'une lettre de Meryon, au B"° Pichon, 16 août i8()6).
(2) Le peu que j'ai pu faire pour hâter l'cclosion de sa réputation est une de mes meilleures fortunes de ma vie de critique (Ph. Burty, Avis aux lecteurs, du diUilogiu- tirSiriptifJtS ccuvrfs de Mfrjon, L'ondres 1871)).
(3) Meryon avait aussi une grande admiration pour Delacroix, Decamps et Hogarth.
« Il ne connaissait presque rien Son œuvre l'avait absorbé. J'eus
•r grand'peine à recueillir de lui les notes biographiques et critiques à l'aide « desquelles je composai la biographie et le catalogue publiés dans la Galette « des Beaux-Arts, en 1863 11 fut très flatté de ces deux articles, qui m'avaient « coûté infiniment de peine, et les annota avec un soin minutieux dans une « série de lettres (i).
« Puis un jour, il rompit brusquement avec moi, sans cause ni apparente
« ni réelle, comme il l'avait fait avec M. Niel avec le marchand de gravures
« Rochoux qui l'avait aidé à vivre avec infiniment de tact et de persistance. « La misère le talonnait. 11 dînait dans de petits restaurants infimes. Il « déjeûnait pour quelques sous de fruits, de poisson cuit dans du lait et arrosé « de quelques gouttes de vinaigre. Il était impossible de l'obliger, même en « prenant les voies les plus détournées.
'fs Ses amis, qui veillaient secrètement sur lui, consultèrent les médecins (2). « Meryon fut interné de nouveau, le 12 octobre 1866. Le « certificat de vingt- « quatre heures » constatait une lypémanie chronique avec hallucination des
« principaux sens Une volonté tenace jusqu'à la mort et la perversion des
« sentiments affectifs sont la suite de cette épouvantable maladie Il se laissa
« mourir d'épuisement, se croyant le Christ détenu par les Pharisiens et ne « voulant point faire tort de sa nourriture aux faibles, aux déshérités de la « fortune. »
Le vendredi 14 février 1868, Charles Meryon mourait, n'ayant pas encore atteint 47 ans. « Je l'ai vu couché dans son cercueil. On eût dit une de ces « figures en cire que les artistes français, au Moyen-Age, moulaient sur le
« visage à peine refroidi, retouchaient, coloriaient Son front carré et
« préominent semblait avoir été poussé en avant par l'incessant bouillonnement « du cerveau. Sa bouche large et mince, serrée comme un étau, traduisait « cette volonté sans distraction et sans fatigue, qui est la dominante dans son « œuvre de graveur. Ses yeux bruns n'étaient pas clos; mais, grands ouverts, à « demi éteints, ils cherchaient avec une attention soucieuse et passionnée « quelque chose à hauteur d'horizon, un point invisible » (Ph. Burty) (3).
(i) Meryon a aussi annoté le travail de Burty, dans un mémoire inédit, appartenant à M. H. H. Benedict, et ayant pour titre : Mes observations sur l'article de la Galette des Beaux-Arts ; nous avons fait à ces Observations... de nombreux emprunts.
(2) Le D'' Coffin, entr'autres, qui le soigna au moment ou il terminait sa planche du Ministère de la Marine.
(3) Meryon était de petite taille, d'un tempérament à la fois bilieux et nerveux, sec et comme ratatiné sur lui-même. Simple dans sa mise, ombrageux et circonspect dans son regard. Il tvitait le plaisir et les camarades aimant la solitude et le travail. Introuvable chez lui, où personne ne pénétrait. Il fallait s'y prendre longtemps à l'avance pour le voir ou l'attirer chez soi. Nature maladive et triste, il était sobre, mangeait peu, buvait encore moins, paraissant toujours inquiet et en proie à une suggestion
quelconque A. Gautier avait quelque influence sur lui et lui plaisait. C'est avec lui qu'il venait à la
maison et ce n'est qu'après beaucoup de difficultés que j'ai obtenu, A. Gautier aidant, les eaux-fortes de
Meryon appartenait à la religion protestante ; l'heure à laquelle on l'enterra, était l'heure consacrée au prêche ; aucun pasteur ne put venir réciter les dernières prières. Son camarade, le commandant G, de Salicis, entouré des rares amis de Meryon — Bracquemond, Aug. Delâtre, le D' Folley, Ph. Burty — prononça alors quelques paroles qui ont été conservées : (i).
« L'éminent artiste vient terminer sa première existence là, dans cette 'K froide fosse. Pour nos yeux, il n'est déjà plus ; mais dès à présent il prend sa " place dans l'histoire de l'Art, car rien ne lui a manqué de ce qui fait les '< illustres; la souffrance pas plus que le talent. Dominé, poussé par le Dieu « caché, Meryon lui atout sacrifié : visions de jeunesse, carrière enviée, patri- « moine, santé, raison. Tout! ai-je dit, oui, tout! excepté la probité, l'honneur
« de l'âme Au fond de cette pauvre barque agitée, à tout instant noyée et
« courant au naufrage, chantait un oiseau blanc: la Conscience Cessons
« donc aujourd'hui de plaindre celui qui s'est appelé Meryon dans la misère: « il vase nommer Meryon dans la célébrité, et la meilleure part de lui-même a '< déjà repris sa place dans l'éternelle et sereine lumière. Que si, comme toute '< créature, il portait en soi l'imperfection humaine, la vie a été pour lui le '< temps des rudes épreuves. L'expiation est d'avance accomplie, et dans le « monde inconnu d'au-delà, le moindre des bonheurs qui le puisse attendre sera « celui qu'il a toujours envié sans le trouver jamais : Meryon a le repos, »
Meryon est enterré au cimetière de Charenton-S'-Maurice, et sur une lame de cuivre encastrée dans la pierre noire de Bretagne recouvrant sa dépouille mortelle, M. F. Bracquemond a gravé une allégorie funèbre et les titres de Meryon.
La plaque que nous avons vue, se rouille et s'efface ; par contre la renommée de Meryon grandit constamment et les deux Continents recherchent à l'envie ses chefs-d'œuvre ; une consécration officielle manque seule maintenant à sa gloire : l'honneur de son nom à une rue de Paris ; si ingrat que Paris ait pu être jusqu'à présent pour celui de ses enfants qui l'a si sublimement chanté, il peut du jour au lendemain, réparer l'incompréhensible oubli: aussi espérons-nous, avec tous ceux qui aiment Meryon, pouvoir, quand paraîtront ces pages, lire à l'angle d'une voie : rue Charles meryon !
Paris — par deux à la fois Nature sensible, droite, délicate mais d'un cerveau limité. L'art pour lai
n'existait qu'à l'état de fétiche, d'idéal, on ne devait pas y toucher — il n'y avait pas d'artistes ! — C'était trop difficile ! lui n'était rien. Il ne fallait pas lui dire qu'il faisait bien, cela ne lui allait pas et par les
éloges on s'en serait l'ait un ennemi (Extrait d'une lettre du D' Cachet, i" décembre ;8Si, à Aglails
Bouvenne).
(i) Ph. Burty, La Nouvelle revue — Bouvenne. Sotes et souvenirs sur Ck. Meryon.
P' SliCTION