‹ Le peintre-graveur illustré; XIXe et XXe sièclesChapitre 2 sur 148 · C. F. DAUBIGNY · texte numérisé non relu

C. F. DAUBIGNY

Envisagé dans son ensemble, l'œuvre gravé' de Charles-François Daubigny se présente sous trois aspects nettement caractérisés. Au début de sa carrière de graveur, Daubigny exécute alors ses planches avec une conscience et une minutie extrêmes, offrant quelque monotonie dans l'aspect général : cette monotonie n'est toutefois pas sans saveur, en raison du respect, de l'artiste pour la nature, et son souci de la traduire de son mieux, sans rien devoir au hasard. Puis à cette période, petit à petit, en succède une autre. La pointe s'est libérée de certaines formules un peu désuètes ; l'artiste élague ce qui ne lui semble pas indispensable. Daubigny devient alors un paysagiste d'une rare attirance, traduisant avec une aimable ingéniosité l'air et la lumière spéciaux aux printemps et aux automnes du pays de France. Nous faisons plus particulièrement allusion aux petites eaux-fortes gravées entre les années 1848 et 1852, et publiées en majeure partie par Daubigny lui-même, dans les cahiers de 1851-1852. Ces eaux-fortes ont des qualités de premier ordre, lorsqu'on les juge sur de très belles épreuves ; si, tout d'abord, elles ne se recommandent pas aux yeux de l'amateur, par la noblesse et la poésie d'un Corot où la haute sérénité d'un Rousseau, elles s'imposent cependant par un charme tout particulier, indéniable sans injustice ; elles placent Daubigny près de ces grands maîtres, sa pointe évocatrice nous faisant goûter comme eux la nature, mais sous un aspect nouveau et personnel, frais et attrayant, en des pages tranquilles et sereines, accueillantes dès l'abord et qui vous retiennent par l'harmonie et l'équilibre qu'elles enserrent.

Enfin, à partir de 1860 environ, Daubigny complètement maître de sa pensée et de sa main évolue encore; il vise aux accents, à la simplification, et trace à larges traits sur le cuivre ses motifs de paysages, faisant le plus souvent abstraction des demi-valeurs pour atteindre à une intensité d'effet plus décisive.

Si, parfois, le graveur apparaît de ce fait un peu sommaire dans quelques pièces, comme dans les Vendanges, par exemple, il affirme d'autre part une réelle puissance dans le Grand Parc à moutons et Y Arbre aux corbeaux. Il a plus de maîtrise, mais moins de naïveté (i).

Né à Paris, le 15 février 1817, fils d'Edme François Daubigny, également paysagiste (1789-1843), Charles Daubigny apprit dans sa propre famille les premiers éléments de son art, et à 17 ans déjà, nous enseigne Frédéric Henriet, son élève et son biographe, il se suffisait à lui-même. Un an plus tard, il partit pour l'Italie en compagnie d'un camarade et séjourna onze mois, soit à Florence, à Rome, à Naples ou à Subiaco ; il nous a conservé le souvenir de cette dernière ville dans deux planches (n"' 3 et 6 de notre catalogue).

De retour en France, Daubigny assura momentanément son existence en restaurant des peintures sous la direction de Granet. Il se lia ensuite avec Steinheil, Geoffroy-Dechaume, Trimolet, Meissonier et forma avec ces artistes à leurs débuts, un petit groupe dont le but était de confondre, en une saine compréhension de l'aide mutuelle, les résultats pécuniaires de leurs travaux, afin d'affronter plus allègrement les difficultés inhérentes à la carrière d'artiste. C'est alors que Daubigny s'adonna d'une manière suivie à l'illustration, très en faveur à cette époque, et par moments, à l'eau-forte, ce délicieux moyen mis à la portée des peintres pour traduire eux-mêmes les moindres expressions de leurs pensées, et qui, après avoir été à peu près délaissé pendant le premier tiers du xix* siècle, allait connaître une très brillante période à partir de 1835 environ.

A ce moment (1838), Daubigny grava le Moine, planche qu'Henriet désigne comme sa première eau-forte, la Tonnelle, la Vue de Subiaco et la Vue de Notre-Dame de Paris, pièces aujourd'hui introuvables, Daubigny ayant fait planer les cuivres par mesure d'économie, après le tirage de quelques épreuves; mais ceci n'était alors dans son esprit que passe-temps ; l'illustration l'accaparait à la fois comme dessinateur et comme graveur; de 1840 à 1843 notamment, Daubigny collabora par des dessins et des planches au Jardin des Plantes (de Curmer), aux Français peints par eux-mêmes, à la Normandie, de J. Janin, aux Mystères de Paris, à la Notre-Dame de Paris, au Maçon, aux Contes de Perrault, mis en musique, enfin aux Chants et chansons populaires de la France, livre si recherché aujourd'hui en 1" édition et dans lequel Daubigny a donné quelques charmantes planches de sa première manière, telles les Hirondelles et la Musette.

A la faveur de l'argent gagné par ses illustrations, Daubigny put alors s'adonner à sa passion favorite, la peinture, sans perdre de vue toutefois la gravure qui avait — si l'on en juge par son œuvre où on la retrouve à tout instant — également beaucoup d'attrait pour lui.

Presque chaque année, en effet, Daubigny mettait au jour une ou plusieurs planches ; nous ne pouvons toutes les citer ici, nous contentant de mentionner seulement les plus typiques.

Ce sont : en 1840, le Verger de Valmondois, d'une insigne rareté, le Comment naissent les Villes; en 1844, les Petits Cavaliers, le Nid de l'Aigle ;

(1) F. Henriet.

en 1845, le Lever de lune dans la vallée d'Andilly, planche traitée à l'aqua-tinte ; en 1846, le Petit Parc à moutons, l'une de ses planches les plus goûtées parmi ses premières et depuis longtemps déjà ; en 1848, la si curieuse et si rare pièce d'un effet très juste, l'Incendie de la Ferme, dont on ne peut contempler la série des états qu'à Baltimore. Enfin, c'est à partir de cette époque que commence la série des petits paysages publiés alors en cahiers à raison d'un franc l'épreuve ! six pour 5 francs ! ! Heureux temps ! De délicieuses eaux-fortes, en exemplaires de premier tirage, de belles épreuves dans toute l'acception du mot, du Lever du soleil, des Petits Oiseaux, de l'Automne, du Satyre, des Iles Vierges à Bedons, des Cerfs au bord de l'eau, du Bac de Bedons, des Cerfs sous bois, pour ce prix modique ! Et citer ces pièces, c'est citer non-seulement des œuvres qui méritent de retenir l'attention des amateurs les plus difficiles, mais aussi des œuvres qui resteront parmi les plus belles productions de l'eauforte de peintre au cours du siècle dernier. Mais nous devons le répéter : il est indispensable pour juger les délicates qualités de ces pièces, fraîches impressions de nature, de ne le faire qu'en présence de très belles épreuves, de préférence celles des tirages avant ou avec le nom de l'imprimeur Beillet ; ces exemplaires sont alors pour la majorité d'une belle clarté et d'une légèreté d'effet d'un charme tout particulier. Certaines des épreuves tirées par Auguste Delâtre sont bonnes aussi, mais le plus souvent un peu lourdes d'impression ; il faut ajouter à là décharge de l'imprimeur que les planches avaient déjà perdu de leur beauté par l'usure de tirages successifs, et qu'il fallait masquer cette usure au moyen d'un encrage plus solide qui allait fatalement à rencontre du caractère des œuvres.

Au cours de sa carrière d'artiste, qui s'étend de 1838a 1877, année de sa mort, Daubigny n'a jamais abandonné la pointe. Nous retrouvons dans son œuvre, en 1857, le Printemps, l'une des dernières planches de sa seconde manière. Voici en effet, dès 1860, la période dans laquelle il trace à larges tailles ses nouvelles œuvres, telles le Grand Parc à moutons, maîtresse planche dont nous avons rencontré, dans la collection de M. A. Bouasse-Lebel, une épreuve exceptionnelle qui laisse de cette œuvre une impression inoubliable.

Nous n'insisterons pas sur le Voyage en bateau, fantaisie, sans plus, d'autant qu'à cette époque (1862) Daubigny se révélait sous un nouvel aspect; c'est en cette année que Daubigny en effet, à l'exemple de Corot, de Rousseau et de Millet, exécute ses clichés-verre, au nombre de dix-huit et parmi lesquels il en est de fort remarquables, tels : les Cerfs, le Sentier dans les blés, la Gardeuse de chèvres, les Vaches à l'abreuvoir, le Gué, ce dernier sujet qu'il devait graver à l'eau-forte trois ans plus tard. Les verres de ces clichés qui passaient pour avoir été détruits avec un petit nombre de ceux de Corot et de Millet, — renseignement que nous avions consigné dans nos tomes I et V du Peintre-Graveur Illustré, sur l'indication précise d'un parent de Millet, — existent, au contraire, et ont fait tout récemment l'objet d'un tirage limité à 150 exemplaires; puis, afin que ces clichés ne donnent plus à l'avenir occasion à de nouveaux tirages, leur propriétaire, M. Maurice Le Garrec a offert la plupart d'entre eux à des Cabinets d'estampes et à des Musées, tant en France qu'à l'étranger.

En continuant de parcourir l'œuvre gravé de Daubigny, nous rencontrons

tout d'abord une fort belle planche datée de 1867 : l'Arbre aux corbeaux, en 1868, le Verger, un revenez-y de sa vision claire ; en 1874, le Berger et la Bergère, importante eau-forte qui orne notre présent tome, grâce à l'obligeance désintéressée de son propriétaire, M. Le Garrec, pour aboutir enfin, en 1877, au Clair de lune à Valmondois, pièce à laquelle la mort n'avait pas permis à Daubigny de faire les dernières retouches et que publia la Galette des Beaux- Arts.

Dans quelques-unes de ses planches, Daubigny s'est servi d'un procédé baptisé par lui « procédé à la cravate ». « C'est un procédé que Daubigny a * imaginé (1) pour remplacer l'aqua-tinte dont l'effet lui semblait lourd et désa- « gréable. C'est à l'occasion des fac-similé qu'il exécuta vers 1848 pour la « chalcographie du Louvre, d'après Pinas et Claude Lorrain, qu'il en fit l'essai. « 11 employa ce moyen dans cinq ou six eaux-fortes qui datent de cette époque. « Cela consistait à imprimer au brunissoir une étoffe de soie sur un vernis un « peu mou. Le plus ou moins de vigueur avec laquelle on passait le brunissoir, « combinée avec la façon dont on usait de l'acide, donnait les diverses valeurs « de ton désirées. »

Daubigny ne craignit pas d'exécuter, au cours de son existence, des travaux tout à fait secondaires pour subvenir à ses besoins : c'est ce qui nous a valu de lui, dans le domaine lithographique, de 1844 à 1847, des pièces documentaires, d'une facture des plus banales, pour une pension, un phalanstère, voire une Maison à louer à Argenteuil ! Tout ceci ne mérite qu'une mention et l'on demeure un peu surpris que Daubigny, ayant dessiné sur la pierre, n'ait pas songé plus tard à se servir du crayon lithographique en « peintre », à l'exemple d'Ingres, de Delacroix, de Manet ou de Degas. Marié jeune, Daubigny qui partagea son temps entre Paris et Auvers-sur-Oise, — sauf de rares voyages en Dauphiné et dans le Morvan — eut un fils, Karl, né en 1846, mort en 1886 et qui fut également peintre et graveur. Si Daubigny a ponctuellement exposé comme peintre aux Salons, l'on ne retrouve son nom comme graveur que sur les livrets de ceux de 1841, de 1845, de 1865 et de 1866. Nommé chevalier de la Légion d'Honneur en 1859, Daubigny reçut la croix d'officier en 1874.

Nous indiquons, au cours du catalogue qui suit, les cuivres détruits ; parmi ceux qui existent encore, une notable partie — 28 cuivres, sans compter 7 héliogravures d'Amand-Durand qui passaient jusqu'en ces derniers temps pour des planches originales — est conservée à la Chalcographie du Louvre qui en exécute des tirages. Ces cuivres avaient été offerts à l'Etat français par la famille de l'artiste, avec les héliogravures des pièces rares du Moine, de la Tonnelle, de la Vue de Subiaco, du Comment naissent les Villes, des Environs de Choisy-le-Roi, du Petit Parc à moutons et des Baigneuses.

Nous avons établi avec tout le soin possible, à la suite de nombreuses recherches et de comparaisons, la nomenclature des états des planches de Daubigny ; les premiers, tout au moins, sont fort difficiles à rencontrer, et la cause en est facile à découvrir : « Il y a peu d'états différents à indiquer dans « les planches qui composent l'œuvre gravé de Daubigny — a écrit Frédéric « Henriet. — Il n'a jamais eu cette coquetterie, ou ce calcul, que certains

(1) F. Henriet, C. Daubigny et son œuvre gravé, p. 68.

« graveurs, aujourd'hui, poussent à l'excès, de multiplier les remarques, et de « se faire tirer des épreuves particulières sur de vieux papiers rares et choisis. « Il a toujours été de la plus regrettable indifférence à cet endroit. 11 joignait « d'ailleurs à une grande insouciance naturelle un sentiment de modestie qui « l'empêchait de prévoir la valeur ou l'intérêt que prendraient un jour les « moindres productions de sa pointe ou de son crayon. Il allumait volontiers le « poêle de son atelier avec ses épreuves d'essai. Plus d'une fois son ami, le « statuaire Geoffroy-Dechaume, sauva des documents précieux, et il est état ou « telle épreuve unique dont on lui doit la conservation. »

Après Geoffroy-Dechaume, son ami, et Philippe Burty, le critique averti, les premiers admirateurs du talent de Daubigny graveur furent des Américains ; d'abord, G. -A. Lucas qui avait réuni un œuvre tout à fait exceptionnel, renfermant non-seulement la presque totalité des pièces rares, voire introuvables, mais également de nombreux états des plus belles comme des plus modestes planches ; cet œuvre unique forme aujourd'hui une des principales richesses du Maryland Institute, à Baltimore ; un autre Américain, habitant Paris depuis de longues années, M. Atherton Curtis, a également formé un bel ensemble d'œuvres gravées du maître; mais, contrairement à G. -A. Lucas, il s'en est tenu aux pièces qu'il aimait ou jugeait les plus typiques de l'œuvre.

Quant au caractère de Daubigny, pouvons-nous mieux faire que de transcrire, en terminant ces notes, les lignes suivantes empruntées au livre si touffu, si vivant, écrit par son élève, son admirateur et son ami, Frédéric Henriet :

« Daubigny est resté, dans le succès, le franc et simple travailleur que nous " avons connu à l'Ile Saint-Louis. Il est bien l'homme de sa peinture ; commu- « nicatif, ardent, chaleureux; il a le talent, — comme le cœur, — sur la main. « Tout chez lui dérive de la sensation...

« Dans la belle situation que son talent lui a faite (i) ; il a conservé les « modestes habitudes de sa vie d'autrefois. Incapable de calcul, il est désinté- « ressé jusque dans ses économies ; et dans le splendide atelier de la rue Notre- « Dame-de-Lorette, comme dans celui du quai d'Anjou, il prépare lui-même ses « toiles et ses panneaux sans se douter qu'au prix où montent ses œuvres cette « perte de temps constitue une fantaisie de millionnaire »

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