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Le peintre Jules Michel (1834-1879)

Il y a longtemps déjà que nous voulions consacrer un mot de souvenir à cet artiste qui eut son heure de talent et dont la bonne nature et le caractère loyal et franc n’inspiraient que de la sympathie ; mais les mille et mille incidents de la vie de chaque jour ne nous en avaient laissé le temps. Aujourd’hui, grâce aux loisirs forcés d’une longue convalescence et d’une retraite solitaire à la campagne, nous pouvons réaliser nos projets et dire ce que fut Jules Michel, et comment son indifférence pour les besoins matériels de la vie et aussi les sévérités non justifiées du jury du Salon de Paris l’empêchèrent de donner à son talent l’essor que promettaient ses débuts.

Mais avant d’esquisser la biographie du peintre, il nous paraît indispensable de retracer le tableau d’un petit mouvement artistique qui se produisit à Rouen parmi la jeunesse de cette ville de 1856 à 1864. L’arrivée d’Émile Bayard, qui était venu faire dans la capitale de

]a Normandie des charges et des portraits au fusain, ne fit, grâce à l’entrain et à la verve de cet artiste, que donner une nouvelle impulsion à la surexcitation qui agitait alors toutes ces jeunes têtes. Nous avons déjà parlé, dans la Lithographie à Rouen , de cet artiste célèbre aujourd’hui , nous ne reviendrons donc pas sur ses lithographies, mais nous dirons quelques mots des rares peintures qu’il exécuta à Rouen en dehors de ses dessins. Nous mentionnerons d’abord un dessin rehaussé de touches à l’huile représentant M. Rivoire fils dans son costume de Louis XIV jeune, en souvenir du rôle qu’il avait joué dans les Fêtes rouennaises de 1858. Puis, nous citerons deux têtes d’études que lui avait commandées M. Chaulin, marchand de tableaux, nouvellement établi à Rouen. Ces têtes, destinées à la location, représentaient : la première, une jeune femme avec un surtout de satin blanc bordé de cygne, et la seconde, un homme effrayé tenant un pistolet. Ces tableaux furent exposés, naturellement, à la vitrine du marchand, et il nous souvient encore de ce fait que des ouvriers qui passaient prétendirent que l’homme armé n’était autre que le meurtrier du curé de Saint-Romain, récemment assassiné, que l’artiste avait peint d’après nature. L’auteur de ces lignes fut d’autant plus charmé de cette appréciation que c’était lui qui avait posé pour cette étude, laquelle, par un singulier retour des choses d’ici-bas, est devenue, bien longtemps après, la propriété du modèle. Ce dernier possède également une charmante petite étude de Chiffonnier jouant avec un rat que

Bayard avait donné à son ami Félix Lefèvre dont nous aurons à parler plus loin. Enfin en 1860 figurait à l’Exposition de Rouen le Macadamisage d'un 'pont à Paris (étude de chevaux). Cette toile, peinte dans des tons gris très fins, donnait bien l’aspect des journées d’hiver de nos climats, après la pluie et avant le soleil. Mais, hélas! un tailleur sans pitié saisit le tableau, le fit vendre à la salle des Commissaires-Priseurs, et bien longtemps encore nous vîmes le tableau accroché dans la boutique du créancier qui l’avait racheté. Depuis, ce Macadamisage a disparu avec son propriétaire et nous ne savons ce que l’œuvre de l’artiste est devenue.

Félix Lefèvre, dont nous venons de prononcer le nom, était une des figures les plus curieuses de ce petit clan artistique. C’était le fils d’un marchand de fer en gros de la rue des Charrettes. Grand, assez beau garçon, malgré la teinte rouge de ses cheveux et de sa barbe, il était obsédé par l’amour de la peinture, et il en obsédait les autres. Une fois qu’il vous tenait, il ne vous quittait plus. Harponné après déjeuner, la liberté souvent ne vous était rendue qu’à une heure avancée de la soirée, voire même de la nuit. Il faut, d’ailleurs, lui rendre cette justice qu’il avait un sentiment intense de la couleur et que, sans jamais avoir rien appris, il peignait avec une verve et une « patte » incroyables des paysages très savoureux d’aspect et très puissants de ton. Malheureusement le dessin faisait absolument défaut, et quelquefois, dans ses bords de plage, les maisons étaient au-dessous du niveau de la mer. Ce jeune homme eut certainement fait un peintre de talent s’il

avait reçu une éducation artistique en rapport avec ses aptitudes, mais faute de cette base première, ce fut un « raté », et nous croyons qu’il mourut peu heureux après la guerre de 1870.

De tous ces jeunes dévorés de l’amour de l’art, le plus audacieux et le plus fécond était à coup sûr M. Georges Hébert qui n’a pas cessé de faire de la peinture. Seulement, aujourd’hui, les années sont venues et le pinceau s’est assagi. Jadis c’était bien différent; il nous étonnait tous par le nombre et la dimension des toiles qu’il entreprenait, comme aussi par la cherté des couleurs qu’il employait. Pensez donc, il ne se servait que de laques; de la laque et encore de la laque; toutes les teintes y passaient et cela ruisselait quelquefois sur la toile. Aussi que sont devenues toutes ces peintures en glacis que les siccatifs et les vernis ne réussissaient pas toujours à maintenir? Comme tout cela a dû noircir et craquer! Ne trouvant pas à Rouen d’atelier assez grand pour y développer ses immenses compositions, M. G. Hébert avait loué sur le Mont-Riboudet une fabrique inoccupée appartenant à M. Berthelot, et encore nous nous rappelons y avoir vu une Crucifixion d’une telle largeur que l’artiste n’avait pu en tendre que la moitié et que la partie à laquelle il ne travaillait pas était repliée. Ainsi avait fait Cibot qui, par suite de l’exiguïté de son atelier, avait peint son tableau de Prédégonde par morceaux, c’est-à-dire en roulant les parties de la toile sur lesquelles il ne peignait pas. Ce que l’artiste avait produit de mieux à cette époque, c’était son portrait. Il est vrai que le modèle prêtait par

son physique jeune, agréable et distingué. Toujours mis avec une coquetterie presque féminine, que l’âge excusait d’ailleurs, M. Hébert transportait sur ses toiles un peu de cette affectation de manières. Aimant son art avec passion, il s’y adonnait de tout cœur, mais il ne sut ou ne voulut pas, dès le début, faire des études sérieuses. II s’affranchit trop tôt et ne put, par suite, mener à bien les vastes sujets qui hantaient son esprit. Cette éducation première mal comprise a, depuis, empêché cet artiste de percer, ce qui est bien regrettable, car il y avait en lui une nature richement douée.

A côté des novateurs et des audacieux il y avait les timides et les indécis. Celui qui tenait le premier rang parmi ces derniers était un élève de M. G. Morin, M. Hector de Folleville, et cependant, à voir ce grand garçon taillé en hercule, on ne l’eût jamais cru aussi timide et aussi incapable de prendre une résolution. Chaque artiste qu’il voyait travailler faisait impression sur lui. Tantôt il ne jurait que par M. Morin et préparait ses toiles et composait sa palette comme lui, tantôt c’était Daliphard et ses empâtements qu’il étudiait et cherchait à imiter. Pendant quelque temps, toutefois, il eut son originalité, et l’exposition de Rouen de 1862 fut son triomphe. Il y montra quelques toiles qui promettaient beaucoup, mais cela ne dura pas. Depuis, cet artiste s’est retiré à la campagne, où la chasse, croyonsnous, est restée sa passion favorite.

A ces noms il y aurait à ajouter celui de M. Louis Delamare-Deboutteville qui s’était fait connaître, à cette époque, par une belle copie du tableau de Benou-

ville : Saint François bénissant la ville d' Assise. Depuis, nous avons vu de cet homme du monde amateur quelques bons portraits.

M. Nicolle, qui est maintenant classé parmi les aqua-fortistes de talent, ne faisait guère à cette époque que des dessins et un peu de peinture. Comme nous c’était un des amis et parfois une des victimes de ce pauvre Félix Lefèvre. Que de théories il a dû lui entendre développer ! Que de séances énervantes il a dû subir aussi !

Quant à l’auteur de ces lignes, il cherchait à faire son éducation artistique en étudiant et en copiant les chefs-d’œuvre du Musée de Rouen, et aussi en peignant quelques natures mortes, seuls modèles que sa bourse lui permettait. Lié surtout avec Bayard, avec Michel, Lefèvre et de Folleville, il a pris quelque part à ces expansions artistiques d’une jeunesse qui ne doutait de rien, mais en même temps aussi il recueillait les bons conseils de personnages plus mûrs qui l’aimaient et qu’il aimait, tels que cet excellent M. Victor Delamare et son ami M. Gustave Morin. Bayard habitait à Rouen, au second, chez le père Collot, alors cafetier au coin de la rue des Rocrois et de la rue Jacques Le Lieur. C’était là que souvent Lefèvre entamait d’interminables discours sur l’art et ses procédés, discussions que Bayard ne parvenait pas toujours à interrompre en chantant à pleins poumons les grands morceaux de la Juive ou des Huguenots.

Ce qu’il faut retenir de tout cela, c’est qu'il y avait entre toutes ces jeunes têtes une bonne et sincère

camaraderie que resserrait un lien commun, un amour plus ou moins raisonné mais toujours sincère de l’art. Chacun cherchait, travaillait, en un mot faisait ce qu’il pouvait. On ne se cachait pas les uns des autres, les plus forts donnaient bien amicalement des conseils aux plus faibles, et ces derniers en retour faisaient quelquefois obtenir des commandes à leurs amis. Ce mouvement artistique, que nous avons tenté d’esquisser dans ses principales lignes, prit fin par la dispersion de ceux qui l’avaient provoqué et maintenu. Une fois Bayard, Michel et Hébert retournés à Paris, tout rentra dans un silence relatif; F. Lefèvre essayait bien de temps à autre de développer une théorie sur les empâtements ou les glacis, mais le feu sacré n’y était plus, ce n’était plus que la voix d’un comparse privé de son chef de file.

Comme nous l’avons dit, de tous ces fanatiques de l’art, après E. Bayard, celui qui avait le plus de talent, c’était Jules Michel, et c’est de lui seul que nous allons nous occuper, désormais, dans cette notice, en cherchant à garder une juste mesure dans nos appréciations. Le temps, depuis 1856, a fait son œuvre et a mis les choses au point, nous tâcherons d’en tirer une épreuve fidèle.

Jules Michel est né à Fontainebleau, rue Basse, le 1er juillet 1834, de Louis- Alphonse Michel, commis greffier au Tribunal civil de cette ville et d’Euphrosine Deveuve, sa femme. Quelques années après la naissance de son fils, le père, qui était devenu huissier, vendit sa charge, quitta Fontainebleau et vint s’installer à Paris

avec toute sa famille. Ce fut donc dans cette dernière ville que le jeune enfant fit ses études, au cours desquelles il manifesta, de très bonne heure, de grandes dispositions pour le dessin.

Dès l’âge de seize ans, cette vocation se déclara avec une telle force que la mère ne crut pas devoir résister plus longtemps. Cette dame avait, chez des amis communs, fait la connaissance du peintre Marcel Verdier et, naturellement, ce fut à lui qu’elle s’adressa pour lui confier l’éducation artistique de son fils. Le jeune homme fut agréé et fit aussitôt son entrée dans l’atelier du maître chez lequel il travailla pendant cinq ans, de 1849 à 1854. Le professeur était-il bien choisi pour former un débutant? Ce peintre très fantaisiste et souvent bien superficiel dans ses tableaux avait-il les qualités requises pour donner à un élève une première éducation solide? Nous ne le pensons pas. Peut-être eût-il été plus apte à développer, chez un élève ayant déjà de l’acquit, certaines qualités originales que lecole arrête ou étouffe souvent! Toujours est-il que Jules Michel quitta l’atelier de son patron, devenu son ami, en emportant une science incontestable du dessin, une adresse très grande dans le maniement de la brosse et du crayon, une très grande facilité de composition et une recherche certaine du style. Si nous joignons à cela une originalité et un charme bien personnels qui faisaient reconnaître de suite une œuvre de l’artiste, nous aurons un aperçu assez complet du bagage avec lequel Michel entreprit sa carrière artistique. Il est juste, d’ailleurs, d’ajouter que les cinq années que

l'élève passa dans l’atelier du maître constituent la période brillante de Yerdier, dont le talent facile et gracieux promettait beaucoup, mais une mort prématurée enleva l’artiste avant de lui avoir laissé le temps de tenir ses promesses.

Devenu libre de ses destinées, en proie à toutes les illusions de la jeunesse, Jules Michel s’installa dans un petit atelier qu’il avait loué à Paris, rue Fontaine- Saint-Georges. Les débuts y furent pénibles et la première et seule année qu’il y passa fut une année de privations. Un grand amour de l’art et une extraordinaire gaieté, qui était le fond du caractère de l’artiste, lui permirent de traverser sans trop d’encombres cette période si difficile de l’entrée dans la vie. Heureusement la crise fut de courte durée.

Jules Michel avait rencontré dans l’atelier de Marcel Yerdier M. Georges Hébert dont nous avons déjà eu occasion de parler au début de cette notice. Jeunes tous deux, tous deux fanatiques de peinture, cette communauté d’âges et de goûts devait les réunir forcément, d’autant plus que le caractère timide, bon et affectueux du premier devait s’allier facilement aux qualités bien sympathiques mais un peu moins timides qui distinguaient le second. De là naquit entre les deux camarades une très vive et très sincère amitié qui faisait bien plaisir à voir.

M . G . Hébert, qui appartenait à une famille normande, profita d’un de ses voyages aux environs de Rouen pour présenter son ami à un de ses oncles, M . Larible, qui possédait une filature et un tissage de

coton des plus importants auprès de Dieppe. La recommandation du neveu eut le plus salutaire effet auprès de l’oncle, qui fit le meilleur accueil au jeune peintre dont le caractère heureux et modeste l’avait séduit au moins autant que le talent. Dès ce jour, Michel eut un appui sérieux, car, à peine la connaissance faite, le protecteur prouva à celui qu’il avait reçu chez lui toute la réalité de sa sympathie, en lui faisant des commandes flatteuses pour son amour-propre en même temps qu’utiles pour le tirer d’embarras.

Comme entrée en matière, M. Larible pria l’artiste d’exécuter son portrait, dont il fut, d’ailleurs, si satisfait qu’il commanda aussitôt celui de sa femme et ceux de ses enfants. Là ne se borna pas sa bienveillance, car, pour faciliter au peintre la conduite à bien de tous ces travaux, il l’invita à s’installer chez lui à la campagne.

Ce fut donc au château du Réel, situé à la porte de Bosc-le-Hard (Seine-Inférieure), que Jules Michel reproduisit les traits des membres de la famille Larible, et, en cette même année (1856), ces tableaux figurèrent au Salon de Rouen, en compagnie d’une toile de genre représentant des Laveuses. Nous avouons ne pas nous rappeler ces œuvres; mais M. Darcel, le critique attitré et autorisé des Expositions de Rouen, fît bon accueil au débutant, auquel il consacra l’article suivant :

« Ce sont deux bons portraits que ceux de M. L. . . « et de Mme L. . . (nos 265 et 266) par M. J. Michel. « Celui de Mme L. . ., d’un ton assez fin, d’une car-

« nation blanche transparente, laisse deviner dans les « ombres le sang qui circule et n’est point surchargé de « trop de colifichets. Celui de M. L. . peint dans le « même sentiment de chaude tonalité, est plus vigou- « reux, mais, dans l’un et dans l’autre, les mains sont « mal dessinées. Celles de la femme n’ont point d’arti- « dilations et sont aiguës outre mesure. Celle qui, « dans le portrait d’homme, tient le fusil, ne tourne pas « et semble coupée par moitié là où les doigts dispa- « raissent.

« 11 y a trop de dureté dans le portrait des deux en- « fants qui, peints en pied et de petite proportion, « jouent avec un chien au milieu d’un parc. Réparons « un oubli tandis qu’il en est temps encore et citons « comme un tableau satisfaisant les Laveuses (n° 268) « que M. Jules Michel a peintes en embellissant un peu « la nature. »

En somme, cette appréciation ne dut point être désagréable à l’artiste qui put même être flatté du soin avec lequel ses premières œuvres avaient été examinées par un homme compétent et de l’importance de l’article que ce dernier lui avait consacré. Dans tous les cas, cette critique ne lui nuisit point dans l’esprit de son protecteur qui recommanda chaudement son peintre et lui fit obtenir la commande d’autres portraits de plusieurs amis de la famille.

Ainsi soutenu, ne craignant pas trop les aléas de la vie d’artiste dans cette maison hospitalière, n’ayant pour le moment aucune préoccupation de la vie matérielle, Jules Michel donna essor à ses idées et mit à

exécution ses projets de tableaux dans lesquels nous aurons toujours à constater l’existence d’une idée à laquelle se mêlera une pointe de sentiment allant quelquefois même jusqu’à l’expression de la douleur intense. Jamais la composition n’est banale, et elle est toujours traitée dans une tonalité et avec un faire concordant bien avec la note dominante du tableau. Ce dernier est-il triste comme Désespoir et Misère , l’harmonie sera tenue dans des tons sourds, tout en maintenant l’effet voulu; au contraire, le sujet est-il gai ou gracieux, la main du peintre se joue avec les tons les plus riants de la palette. L’esprit du sujet se retrouve toujours dans la facture de la toile.

En 1858, Jules Michel a suivi M. Larible, qui a quitté le château de Bosc-le-Hard pour aller habiter à Sauqueville, près Dieppe. C’est de là que l’artiste envoie à l’Exposition municipale de Rouen une caisse qui ne comprend pas moins de sept toiles, savoir : trois portraits, ceux de M . et de Mme G . . . , et de M . L . . . ; deux scènes de genre : Désespoir et Misère et II ri y a point de roses sans épines ; un pastel intitulé : La Mantille et une Scène orientale où figure une femme mauresque. Ainsi qu’on le voit, le talent de Michel s’affirmait sous des aspects différents et variés. Ces essais plus ou moins heureux déroutèrent un moment la critique qui, toutefois, trouva sous sa main un talent plein de promesses et s’attacha aux pas de l’artiste.

« Nous avons peine, dit l’écrivain du Journal de « Rouen chargé du Salon, à nous rendre compte à

« nous-même (pourquoi ne r avouerions-nous point ?) « delà vraie valeur de M. J. Michel, tant son expo- « sition multiple renferme d’excellents morceaux et de « choses inférieures. Certains tableaux sont d’un « coloris fin et harmonieux ; dans d’autres, on croirait « voir l’ébauche d'un élève qui mélange pour la pre- « mière fois les couleurs de sa palette. Dans certains « de ses portraits on remarque une recherche du dessin « et de l’arrangement, dans d’autres il y a des naïvetés « de pose et de dessin incroyables. Habile par ren- « contre et suivant l’heure, M. J . Michel nous semble « avoir besoin d’études persévérantes et d’une disci- « pline sévère qui mette à profit ses qualités et com- « batte ses défauts. De tous ses portraits, d’un ton « rouge trop uniforme dans les chairs, c’est celui de « Mme G. . . que nous préférons. Malgré le pathétique « assez bien exprimé sur la tête de cette mère qui, dans « Désespoir et Misère , à genoux, accoudée d’un bras « sur le berceau vide, tient, pendant à son autre bras, « son enfant mort, nous eussions préféré pour M. J. « Michel qu’il n’exposât point cette œuvre inachevée. « D’abord quelle est la mère qui, à moins d’être folle, « s’aviserait de porter avec un si complet oubli d’elle- « même et de sa précieuse dépouille l’enfant qu’elle « pleure? Puis dans cette mansarde pauvre, délabrée « et froide, tout ne peut être de cette couleur sale, « grise et uniforme qui colore les meubles, les vête- « ments et les corps. Cette erreur, M. J. Michel nous « la fait oublier avec le charmant tableau intitulé : Il « n'y a pas de roses sans épines. C’est une jeune fille

la

« souriante et gracieuse, en casaque grenat et en robe « blanche qui s’accroche à toutes les épines d’un « buisson de roses sauvages, au milieu d’un hallier tout « ensoleillé. La peinture en est harmonieuse et légère, « la lumière d’un blond chaud tout printanier. »

De 1856 à 1858, les progrès de l’artiste avaient été très sensibles et ils avaient fait très bonne impression sur le critique du Journal de Rouen , car nous connaissons bien peu de peintres auxquels M. Darcel ait adressé des éloges aussi complets que ceux contenus dans les dernières lignes de l’article que nous venons de rapporter. L’ensemble de son exposition valut à J. Michel sa première récompense, une mention honorable. Franchement, c’était peu pour autant d’efforts persévérants et heureux. Aussi croyons-nous que l’artiste fut moins charmé de la mention qu’on lui décerna que de l’article si juste qui lui prouvait que son œuvre, loin de passer inaperçue, recevait de la critique sérieuse le meilleur accueil.

En bonne voie de prospérité artistique, notre ami voulut faire ses débuts au Salon de Paris, où il envoya trois tableaux qu’il avait choisis à cet effet parmi ses dernières productions les plus réussies; savoir : deux œuvres que nous connaissons déjà : Désespoir et Misère et II n'y a pas de roses sans épines , le tableau qui avait séduit M. Darcel, et une composition nouvelle assez importante : La vertu chancelante. C'est l’éternelle scène de la jeune fille tentée par la vieille matrone qui a fait dire, avec raison, que les femmes ont corrompu plus de femmes que les hommes n’en ont

séduit. M . Michel fut reçu et la critique daigna s’occuper de l’artiste, malgré les hauteurs considérables auxquelles ses tableaux avaient été accrochés. Un jeune, ça se comprend ; plus tard quand il sera arrivé et n’aura plus besoin de se faire connaître, on le mettra sur la cimaise. Qu’on ne se trompe pas, toutefois, sur la réflexion qui précède; nous ne demandons pas les meilleures places pour les débutants, mais nous croyons qu’il n’est que juste et logique, du moment où on reçoit leurs œuvres, d’exposer ces dernières de façon qu’on puisse les voir et les juger. Il est vraiment grotesque de voir des tableaux admis, exposés dans des conditions telles qu’il est impossible de les apprécier et, souvent même, de les découvrir.

Quoiqu’il en soit, des salonniers consciencieux furent attirés par les compositions du jeune peintre, etM. Louis Jourdan, l’un d’eux, ne se méprit pas sur le talent de ce dernier et lui consacra les lignes suivantes : « J’aime « assez que l’artiste mette une idée dans ses toiles. « M. J. Michel a cette heureuse préoccupation et elle « se manifeste dans les tableaux qu’il a exposés. J’ai « découvert à des hauteurs démesurées sa Vertu chan- « celante. Pauvre petite vertu! Elle est représentée « par une belle fille d’un blond ardent, légèrement « vêtue, pieds nus, une horrible vieille assise devant « elle lui montre des colliers de perles, des bijoux, des « pièces d’or ruisselant sur une table immonde. Et « l’enfant hésite, elle ne peut détacher son œil de ces « splendeurs qui la tentent. Résistera-t-elle ? Dieu le « veuille ! mais j’en doute. Ce tableau est bien com-

« posé. La vieille est par trop ridée, sa pose et son air « tournent trop au mélodrame, mais tel qu’il est ce « tableau mérite l’attention. Malheureusement il n’est « pas facile à découvrir. Deux autres toiles du même « auteur : Désespoir et Misère et Pas de roses sans « épines ont jusqu’ici échappé à toutes mes investiga- « tions. »

Un autre critique anonyme s’occupa aussi de J. Michel, mais seulement pour décrire le tableau : Désespoir et Misère. « Une malheureuse mère, dans « le plus affreux dénûment, soutient sur son bras un « enfant mort de maladie et de besoin. Dans cet hor- « rible moment où tout semble l’abandonner, elle s’est « jetée à genoux et tend une main suppliante vers « l’image du Rédempteur qui a aussi accepté toutes « les souffrances et foutes les douleurs pour le salut du « monde. » Nous devons constater que souvent ces écrivains ne se préoccupent guère de la qualité des peintures exposées ni de leur plus ou moins bonne exécution. Le sujet seul les séduit et ils ne voient que lui. L’un d’eux nous en a fait comprendre le motif, et il est facile de déduire de ses récriminations qu’en effet, la hauteur à laquelle étaient fixés les cadres ne devait pas permettre de juger des qualités ou des défauts de la facture, du dessin ou de la couleur qui les caractérisaient. Et cependant, quand un jury reçoit des tableaux, c’est qu’il les juge dignes d’être exposés, c’est-à-dire vus. Mais alors il faudrait être logique, et c’est ce dont se piquent le moins les administrations ou les Sociétés.

A la même époque, se rattachent plusieurs petits

tableaux que J . Michel peignit pour quelques amateurs et notamment pour M . Larible qui lui continuait son affection et chez lequel il résidait toujours. Mais l’année suivante, l’artiste comprit que, s’il était très sain et peut-être économique d’habiter la campagne, cet éloignement de tout centre artistique pouvait aussi avoir son mauvais côté. Il fallait se faire connaître et l’isolement était un moyen défectueux d’arriver à ce but. D’un autre côté, rentrer à Paris, c’était peut-être tenter une épreuve qui avait déjà mal réussi. Il prit un terme moyen et vint s’installer à Rouen, rue de l’Hôpital, n° 1, dans un logement que Court avait occupé avant lui et que Daliphard devait louer plus tard, alors que sa pauvre intelligence malade ne lui permettait plus la saine direction de ses actes. Cet appartement dépendait, d’ailleurs, d’un hôtel remarquable par son architecture, datant de la Renaissance, et il appartenait à une vieille dame, la baronne de Bimorel, qui, dans sa jeunesse, avait fait de la peinture sous la direction d’A. de Malécy.

A peine installé chez lui, Jules Michel se mit à la besogne avec ardeur et attaqua sans retard une grande toile en hauteur, sur laquelle il peignit une jeune Bacchante couronnant un buste du dieu Pan. Il concentra dans l’exécution de cette figure nue toute sa science de dessinateur et de coloriste. Les accessoires eux-mêmes n’avaient point été négligés, et il nous souvient qu’avant de peindre la peau de panthère ou de tigre sur laquelle posaient les pieds de la bacchante, l’artiste alla étudier la façon merveilleuse avec laquelle

E. Delacroix avait rendu la peau de tigre qui sert de selle à l’empereur romain dans son immortel chefd’œuvre que possède le Musée de Rouen et qui représente la Justice de Trajan. Que de séances, du reste, nous faisions tous ensemble ou séparément devant cette toile, la plus splendide certainement de toute notre école moderne ! Que de discussions auprès du cadre et, cependant, comme nous étions tous d’accord pour adorer le maître dans son œuvre la plus parfaite et la plus puissante !

La Bacchante était la création dans laquelle J. Michel mettait à ce moment toute son énergie et tout son sentiment. Jusqu’à présent il n’avait encore osé rien d’aussi hardi ni d’aussi important. Il voulut donner toute sa mesure et faire passer toute son âme dans cette composition. Elle fut, du reste, une de ses meilleures productions et son principal envoi au Salon de Rouen en 1860, où il exposa également deux autres toiles : la Vertu chancelante qui, nous venons de le voir, avait figuré l’année précédente au Salon des Champs-Elysées, et le Nid , tableau de genre plus modeste.

M. Darcel, qui se préoccupait de plus en plus de l’artiste, crutvoir dans cette Bacchante l’effet de l’influence queM. G. Hébert exerçait sur son ami. Il est certain qu’ils étaient très liés, se voyaient souvent et échangaient non moins souvent leurs impressions et leurs idées sur la peinture et l’art en général. Il est certain également que tous les deux, en bons élèves de M. Verdier, peignaient par glacis; mais chez M. G.

Hébert il y avait abus dans l’emploi des laques et de ce qu’on appelle en terme d’atelier « des sauces ».

J . Michel était plus sobre et plus tempéré dans l’usage de ce procédé. Il établissait d’abord son tableau avec des pâtes solides; ses dessous étaient modelés puissamment, et ce n’était que pour finir sa toile et lui donner de la finesse et de la transparence qu’il appliquait des couleurs fluides combinées ensemble, avec lesquelles il achevait de modeler avec grand soin son tableau. En un mot, c’était le procédé de M. Verdier que M. Hébert exagérait, tandis que son camarade restait dans la note juste du maître. Nous savons bien que ce n’est plus la façon de peindre du jour, mais ce n’est pas une raison pour exclure tous les tableaux peints de la sorte, d’autant plus que les glacis peuvent revenir à la mode. Des grands maîtres en ont usé avec raison et toute manière de peindre est bonne quand elle donne pour résultat un beau tableau.

Mais revenons àM. Darcel, puisque c’est toujours lui qui donne la note sérieuse et juste quand il s’agit des artistes en général et des artistes normands en particulier : « Dans les précédentes expositions, dit-il, il « nous avait semblé reconnaître des hésitations dans la « peinture de M . J . Michel ; elle nous paraissait man- « quer d’unité d’un tableau à l’autre et marquer des « influences contraires. L’exposition de cette année « nous a fait acquérir la certitude que M . J . Michel « n’est point encore en pleine possession de lui-même, « et qu’il se laisse trop influencer par les milieux où il « se trouve. Nous sommes surtout confirmés dans cette

« pensée, en présence de sa Bacchante colorée, bien « évidemment, d’un reflet des tableaux de M. G. « Hébert. Quoique la couleur de M. J. Michel soit « toujours montée de ton, jamais elle n’avait acquis « cette intensité qu’on remarque dans la Bacchante. Il « y a là une exagération de la couleur du Titien que « rappellent surtout les fonds et les accessoires traités « avec une grande hardiesse et un grand talent. Si « tout était comme eux, surtout comme la peau de « panthère placée sur le tertre où s’appuie cette élé- « gante fille pour couronner le buste de Priape, nous « n’aurions que des éloges à donner à cette toile. Mais « il y a une couleur jaune dominante qui n’a jamais « été le soleil. Bien que nous eussions mieux aimé que « le peintre nous montrât la tête de sa Bacchante qui, « rejetée en arrière par un mouvement hardi, et «< cachée par le bras levé, laisse se développer avec « une grande élégance les lignes du torse, nous ne « pouvons méconnaître toutes les qualités de style « de cette figure plus grande que nature et vêtue « d’une chaste nudité. Plus de sévérité dans le dessin « des jambes et des pieds, qui ne vaut pas celui du « torse, eût été également à souhaiter dans l’intérêt de « ce tableau qui marque un grand pas sur son aîné la « Vertu chancelante qui avait figuré à l’Exposition « de Paris de 1859. »

Et sait-on ce que le jury décerna au jeune peintre qui mérita Tarticle de critique ci-dessus, qui peignit la Bacchante et la Vertu chancelante ? Une pauvre médaille de bronze. Franchement, il y a^vait de quoi

décourager un esprit moins féru de l’amour de son art. Combien alors, et depuis, on a accroché des médailles d’or sur des tableaux dont les auteurs n’avaient pas le quart de la valeur de notre artiste. Mais passons, toutes nos récriminations ne donneront pas de savoir et de compétence aux juges qui n’en ont pas.

A ce moment se place l’exécution de quatre grands panneaux desquels nous fûmes assez heureux de faire obtenir la commande à notre ami. M. J. Thieury qui se livrait, à ce moment, à des études d’histoire locale nous avait manifesté le désir d’orner son cabinet de travail de tableaux allégoriques représentant le Travail', Y Amitié, le Souvenir et l’ Espérance , et nous avait demandé notre avis sur le choix de l’artiste le plus capable de remplir ce programme. En présence du succès de la Bacchante, nous n’hésitâmes pas à mettre nos deux amis, l’amateur et le peintre, en rapport ensemble. Une fois le prix débattu et convenu J. Michel se mit aussitôt à l’œuvre et ce fut le même modèle qui avait servi pour la Bacchante qui posa pour les quatre figures allégoriques. Ces dernières furent conçues dans les mêmes sentiments que la Bacchante, c’est-à-dire qu’ elles avaient aussi beaucoup de style et de noblesse dans la pose. Le dessin en était cherché avec, peut-être, un peu de mièvrerie dans les extrémités, mais la figure d’ensemble se tenait bien. Le procédé de peinture était le même; des dessous solides auxquels des glacis venaient donner des tons chauds et brillants. Les draperies, les accessoires, les ciels et les terrains étaient traités de main de maître. En somme,

ces quatres compositions formaient un ensemble très réussi et constituaient une brillante décoration d’un cabinet de travail. Mais, comme les livres, les tableaux ont leurs destinées et le Travail , Y Amitié, le Souvenir et Y Espérance ne furent jamais exposés et ne figurèrent à aucun Salon. Seulement, il nous souvient de les avoir revus à Paris, plusieurs années après, accrochés à l’étalage extérieur d’un marchand de tableaux de la rue de Tournon, où ils faisaient encore bonne figure quoique privés de cadres et sortis de leur milieu. Où sont-ils maintenant? Où sont les neiges d’antan ? Jules Thieury, en quittant Rouen pour aller habiter Dieppe d’abord, Amboise ensuite, où il mourut, croyons-nous, avait vendu une grande partie de son mobilier, et les pauvres panneaux de notre ami Michel étaient venus s’échouer, d’une façon bien imméritée, presque sur la voie publique.

En 1861 , J . Michel reçut de la part de la veuve d'un des grands industriels de Rouen, Mme Maze, la commande d’un tableau d’histoire : la Présentation au roi Louis-Philippe des drapeaux pris en Algérie. Cette composition, qui ne comprenait, .en grande partie, que des portraits officiels, ne se trouvait pas être beaucoup dans le tempérament de l’artiste qui, cependant, sortit à son honneur de la tâche entreprise. Il se tira habilement de l’agencement de tous ces personnages et de leurs costumes un peu démodés ; il sut donner une certaine originalité à la scène en mettant en évidence le groupe de chefs arabes qui accompagnaient les offi-

ciers porteurs de drapeaux et en lui donnant une notable importance.

Les années 1860 et 1861 furent consacrées à l’exécution de ces commandes et aussi à la confection de quelques autres tableaux d’un ordre plus secondaire. L’artiste n’axait point été, non plus, sans préparer les envois qu’il se proposait de faire à l’Exposition de Rouen qui allait s’ouvrir en 1862, envois qui devaient être nombreux puisqu’ils ne comprenaient pas moins de onze cadres, peintures ou dessins.

Le succès et les commandes donnaient bon espoir au jeune peintre qui crut le moment venu de se créer un intérieur . Il se maria donc à Bosc-le-Hard le 12 mai 1862, et époùsa Miss Frances Mary Lamb, une jeune fille anglaise, instruite et intelligente, près de laquelle il trouva un bonheur complet pendant les années prospères, et le dévouement le plus absolu quand la maladie vint paralyser son bras. Naturellement, en tête des quatre portraits qui figurèrent au Salon rouennais de 1862, se trouvait le portrait de sa jeune femme, très ressemblant et plein de distinction. A côté, se trouvait celui de la mère de l’auteur de la présente notice, reproduisant, avec non moins de talent que de fidélité et d’esprit, les traits du modèle. Deux autres portraits d’enfants complétaient cette série. Venait ensuite un tableau de genre d’assez grandes dimensions : la Cruche cassée , qui fut acheté par M. Berthelot et que Michel, renonçant à ses glacis, avait peint en pleine pâte. Puis des dessins dont les sujets étaient empruntés à la légende de Faust et enfin, la fameuse scène de

V Homme à la mer , tirée du roman de Victor Hugo et traitée au fusain, genre qu’Emile Bayard avait mis fort à la mode à Rouen par ses charges et ses portraits. Nous citerons encore* mais par mémoire seulement, l'Escarpolette, petit dessin ovale à la mine de plomb, un peu maniéré, mais enlevé avec adresse et dans lequel l’artiste avait fini les chairs au pointillé.

En présence de cette exposition importante et des progrès considérables qu’elle accusait, la critique locale s’occupa beaucoup du peintre; MM. Delamare-Debouteville et Gustave Gouellain ne lui marchandèrent point leurs éloges, tout en faisant quelques réserves comme tout bon critique doit faire.

M. Darcel, que l’on ne saurait trop citer, trouve l’artiste affranchi de l’influence de M. G. Hébert et loue les progrès qu’il a accomplis : « Ainsi que nous « l’avons déjà dit, ajoute- t-il, dans notre première « Revue de V Exposition, M. J. Michel s’est affranchi « des imitations qui le détournaient de sa voie et, « redevenant lui-même, il est arrivé à être un peintre « avec lequel il faut compter.

« La Cruche cassée est une œuvre très forte et « charmante tout ensemble. Quand on a un si joli « casaquin de soie jaune et des mules de velours, et un « sein si charmant et de si jolis bras, on ne va point, « me direz-vous, porter du lait à travers champs. On y « va : mais on est si maladroite dans tous ces beaux « atours qu’on y laisse tomber sa cruche. Alors on « s’asseoit à demi au pied d’un arbre, on allonge les « bras de façon à croiser, avec une grâce un peu tour-

« mentée, ses mains sur ses genoux, et l’on pleure tout « juste assez pour rester jolie. L’autre fille à la « Cruche cassée , celle de Greuze, elle, s’étonne de « l’accident. La chose est arrivée qu’elle n’en a pas « encore une entière conscience. Mais celle de « M. Michel sait fort bien ce qu’elle a fait et n’en est « pas autrement désespérée.

« M. J. Michel est un coloriste, mais il montre un « peu trop encore par quel artifice il arrive à l’har- « monie dans son tableau. Ainsi, dans la Cruche « cassée, la tonalité est jaune d’or et tout est plus ou « moins ramené à cette couleur. Les cheveux et le « casaquin de la belle sont d’or, ainsi que les blés et « ainsi que certaines feuilles jaunissantes du chêne « qui lui sert de repoussoir. Les chairs et les vêtements « participent de cette même couleur. Ce n’est pas une « peinture monochrome, loin de là ; mais l’analyse y « découvre trop facilement la couleur dominante. De « même dans le portrait de Mme M. . ., c’est la robe « gris-perle qui donne le ton et qui est à la clef, comme « dirait, je crois, un musicien. Or, les tons gris-perle « abondent dans les chairs qui sont nacrées et qui, par « place, manquent de consistance. C’est dommage, car « ce portrait est fort joli, d’une tournure élégante et « facilement posé. Citons le Nid , petit tableau char- « mant, avant d’analyser Un homme à la mer.

« Disons, tout d'abord, que M. J. Michel nous « semble avoir eu tort de prendre pour commentaire « de son tableau le passage des Misérables qui porte « le même titre que son tableau.

« Quelle est l’impression qui se dégage de la lecture « du chapitre de Victor Hugo? Celle de l’immensité, de « l’éparpillement, de l’infini, en opposition avec la « petitesse de l’homme. D’abîme en abîme, il roule bal- « lotté par les vagues et encore par les vagues. Le ver- « tige le saisit devant l’énormité de toutes ces petites « choses qui s’agitent autour de lui et qui l’englou- « tissent, revenant plus formidables et plus pressées à « mesure qu’elles ont passé. Au-dessous de lui s’ou- « vrent des profondeurs incommensurables. Ces pro- « fondeurs, la peinture ne peut les exprimer ; si l’on fait « trop de place à la mer, l’homme disparaît, le peintre « ne pouvant toujours le ressaisir et le remettre en « vue comme fait l’écrivain. Si l’on donne trop d’im- « portance à l’homme, la mer semble trop petite. Il y « a donc là une double difficulté qui nous semble invin- « cible pour la peinture.

« M. J. Michel a voulu concilier les deux partis, « mettre un homme en présence d’une vague énorme; « il a fait un naufrage, mais non V Homme à là Mer « de Victor Hugo.

« Nous signalerons encore, dans la très nombreuse et « très remarquable exposition de M. J. Michel, deux « fusains d’un effet fantastique d’après le Faust de « Gœthe, sujets qui perdraient peut-être de l’aspect « qu’ils ont aujourd’hui à être précisés par la peinture, « grâce à l’indécision qu’offre leur mode d’expression « actuel. »

Une médaille d’argent fut la récompense de ces

efforts et ce fut aussi le couronnement de la carrière de l’artiste à Rouen, où il n’exposa plus.

L’année suivante, en 1863, J. Michel crut devoir envoyer à Paris sa Bacchante , que le jury refusa de recevoir. Pourquoi? Le mystère de ce refus n’a point été trahi. Du reste, cette année-là, la sévérité du jury fut telle qu’elle souleva une réprobation unanime et que les artistes obtinrent de l’Empereur l’autorisation et la facilité d’ouvrir un Salon des refusés. J. Michel s’empressa de profiter de l’occasion et de faire appel de la décision du jury auprès du public. La sentence des premiers juges ne fut pas confirmée, car la Bacchante fut un des clous du Salon des refusés, ainsi que le portrait de la femme de l’artiste qui l’accompagnait.

En présence de cette injustice, M. Darcel crut devoir revenir sur l’étude de ces deux œuvres de l’artiste :

« Les amateurs rouennais, dit-il, ont dû n’avoir point « oublié une Bacchante exposée par M. Michel en « 1860 à T Hôtel-de-Ville. C’est une étude un peu som- « maire d’une svelte jeune fille qui, appuyée d’une « main sur un tertre que recouvre la fauve dépouille « d’une panthère, renverse sa tête en arrière et relève « l’autre bras pour couronner un Terme. La tête dis- « parait dans ce mouvement, mais la ligne du corps se « développe harmonieuse et, à part quelques exagé- « rations de longueur et quelques incertitudes dans le « dessin des pieds, cette figure dénote un excellent sen- * timent de la femme. Quant à la couleur empruntée « au Titien, elle est, à notre avis, trop montée de ton, « mais splendide par places, comme dans la peau de

« panthère et dans les fonds. Malgré ces éminentes « qualités, cette toile a dû être exposée dans les gale- « ries des œuvres refusées, ainsi que le portrait de « femme que nous avions vu à l'automne dernier dans « les galeries du Musée. Ici M. Michel pèche par un « excès contraire, par l’inconsistance du ton. Ce por- « trait, on doit s’en souvenir, est peint dans une « gamme claire et opalescente qui demande une expo- « sition de demi-jour. Mais la grande lumière du Salon « a dévoré les tons fins, les subtilités de la couleur, « pour ainsi dire, et le modelé des chairs semble vide « et creux. C’est un point auquel M. J. Michel devra « prendre garde dans sa peinture actuelle qui est l’an- « tipode de l’ancienne. Malgré cela, il vaut mieux « tomber comme M. J. Michel, que de réussir comme « certains. »

L’ensemble de l’article qui précède et surtout la dernière phrase constituent bien une protestation en due forme contre cet arrêt inique qui avait fermé au jeune artiste les portes des Champs-Elysées, portes qui lui avaient, cependant, été ouvertes pour des œuvres inférieures à ce dernier envoi, comme par exemple Désespoir et Misère ou II ri y a pas de roses sans épines. Même dans la Vertu chancelante , une des meilleures œuvres du peintre, celui-ci ne s’était pas élevé aussi haut que dans la Bacchante. Cette protestation ne fut d’ailleurs pas la seule, et M . Louis Etienne, dans sa Revue du Salon des refusés , réhabilite notre ami contre la sentence qui le frappa d’une façon si criante :

« M. Michel (Jules) nous mène, écrit-il, tout droit

« au classique et nous avouerons ne point comprendre « ce qui a pu faire exclure sa Bacchante , toile trop « importante par sa dimension et son excellente facture « pour n’avoir point été aperçue par le Jury.

« Une belle jeune femme, vêtue seulement de sa « luxuriante chevelure d’or, se renverse en arrière et « envoie un dernier geste d’amour à l’image du dieu « Bacchus. La coupe est tombée de l’autre main qui « s’appuie sur la peau de tigre traditionnelle. Un vase « d’airain rempli de fruits de la treille est jeté à ses « pieds et jonche le terrain de vendanges. La baccha- « nale dans le fond, les accessoires qui accompagnent « le sujet principal, l’atmosphère ambrée qui circule, « rien ne manque à cette toile pour en faire un tableau « vraiment digne et très bon. C’est étudié, gracieux et « d’un bon dessin, la pâte en est ample, mais donne « peut-être trop de mollesse au modelé. »

Telles sont les appréciations louangeuses données par la critique aux tableaux refusés de M. Jules Michel. Dans toutes nos recherches nous n’avons point trouvé d’autres articles y relatifs. Ces éloges peuvent être très consolants, mais s’il est honorable de tomber ainsi, il n’en est pas moins vrai que l’on tombe sous le coup d’une décision injuste, et l’artiste est quelquefois, par ces refus inqualifiables, frappé à mort dans son art comme dans sa vie. Et ce fut le cas de M. Michel qui, à partir de cette époque, ne retrouva plus l’énergie, la verve et le succès d’autrefois. Dès lors commence la période décroissante de la carrière de cet artiste qui

n’avait pas encore trente ans, et qui cependant était fort bien doué.

Croyant peut-être mieux réussir auprès du jury, J. Michel essaya du genre religieux et envoya au Salon de Paris de 1864 une grande toile intitulée : Au pied de la croix , avec personnages de grandeur naturelle. On voit d’ici le sujet, la Vierge environnée des saints accoutumés, évanouie au pied de l’instrument de supplice sur lequel son fils est mort. C’est le dernier tableau que nous ayion's vu de lui, c’est aussi le dernier qui sortit de son atelier de la rue Saint-Lô, n° 1. Le tableau fut admis, mais nous n’avons trouvé dans les Salons de cette époque aucun article qui nous indiquât que la critique s’était préoccupée de cette œuvre. Le tableau était bon, bien composé et bien peint, mais il n’était plus dans la note du peintre. Jules Michel avait surtout un grand sentiment de la femme, mais de la femme jeune avec toutes ses fraîcheurs et toutes ses grâces, et le tableau d’histoire ou de religion n’excitait point sa verve. Un beau corps à modeler, en pleine lumière, une jolie tête à reproduire, portrait ou fantaisie, voilà ce qui l’inspirait, voilà où il triomphait.

Découragé, notre ami quitta Rouen et retourna à Paris avec sa jeune femme et son enfant (1). Pour vivre il fallut renoncer à faire de l’art pour l’art et

(1) Le 4 juin 18d3, à sept heures du matin, naissait Émile-Benjamin Michel, que son père déclarait avec l'assistance de ses deux amis G. Hébert et J. Hédou. Par une singulière coïncidence, vingt ans plus tard, ce dernier devait, comme avoué, défendre les intérêts de la veuve et du fils de son ancien ami.

accepter les commandes qui pouvaient se présenter. Grâce à ses démarches et à ses relations, sa mère le fit admettre à travailler au Grand Panorama de Solférino, et sa collaboration dura plus d’un an. Elle s’exerça surtout dans les grandes figures, et ce fut lui qui peignit notamment le corps des Cent-Gardes et les portraits de plusieurs généraux.

Dans les années qui suivent, J. Michel s’occupe de plusieurs travaux et peint quelques portraits, parmi lesquels il convient de citer ceux de M,le d’Hauterive et de M. Oudry d’Auteuil. Un autre amateur de Paris lui acheta un tableau avec personnages de grandeur naturelle, qu’il peignit à cette époque et qui représentait Vénus arrachant les ailes de V Amour, ainsi que quelques autres compositions de genre ou de nature morte. Nous ne pouvons que citer toutes ces productions que nous n’avons pas vues et comme, au moins à notre connaissance, elles n’ont figuré à aucune exposition, cela nous donne à penser que la période brillante du talent de l’artiste était passée.

En 1867, J. Michel semble reprendre courage et il attaque une grande composition représentant les Gauloises excitant leurs maris à combattre à la bataille d’ Alésie, mais encore cette fois les portes du Salon de Paris ne s’ouvrirent point pour lui donner accès. Le tableau reçut un meilleur accueil en Angleterre, où il trouva acquéreur.

Cependant, deux années après, il fut plus heureux et il exposa à Paris, -en 1869, un portrait du sculpteur Farnoni, qui, croyons-nous, passa inaperçu de la critique.

Enfin, la dernière œuvre du peintre avant la guerre, fut une copie du portrait de l’empereur; c’était la seconde fois qu’il exécutait pareille commande, car il avait déjà reproduit les traits du souverain avant de venir en Normandie.

Pendant la cruelle période de 1870-1871, le jeune artiste quitte la palette pour le fusil et endosse l’uniforme de garde national. C’était du pain, rien de plus, ou plutôt, nous nous trompons, c’était aussi la maladie contenue en germe dans toutes ces privations endurées qui eurent pour résultat d’ébranler sa santé. Lorsque la paix et la tranquillité furent revenues, ce fut encore pour travailler à un panorama qu’il reprit ses pinceaux, le Panorama du siège de Paris , mais il y travailla peu de temps, car en juin 1872, un amateur anglais l’appela à Hastings où notre artiste peignit pour lui des tableaux décoratifs, en même temps qu’il exécutait des portraits pour d’autres personnes. Ce fut aussi à ce moment qu’il vendit son tableau des Gauloises, et qu’il exposa à l’Académie de peinture de Londres deux toiles demi-nature : Le Printemps et la Cigale et la Fourmi , ainsi que deux petits sujets de genre.

Encouragé par ces quelques succès, J . Michel quitta Hastings pour aller s’établir à Londres en 1877, où, par l’intermédiaire des amis ou des clients qu’il venait de quitter, lesquels avaient été satisfaits de ses ouvrages, il trouva à peindre des portraits ainsi que quelques tableaux de moindre importance. Entre temps, il peignait des copies d’après d’anciennes gravures et faisait tout son possible pour faire vivre sa petite

famille ; mais sa santé, altérée à la suite du siège de Paris, ne s’était jamais remise depuis et restait chancelante.

Atteint d’une bronchite chronique qui ne cessa de s’aggraver, Michel n’eut bientôt plus la force de peindre, et alors ce fut sa femme dévouée, sa bonne et intelligente compagne, qui soutint le ménage en mettant à profit l’instruction qu’elle avait reçue et en donnant des leçons.

Malheureusement la fin était proche : le 13 janvier 1879, la maladie prit subitement un caractère alarmant, tous les soins furent impuissants à conjurer le danger et Jules Michel s’éteignit le 16 janvier suivant, au milieu des siens. Il repose maintenant dans la tombe de la famille de sa femme, au cimetière de Tinchley, au nord de Londres.

Jules Michel était de petite taille et sa figure n’était pas correctement belle, mais il avait une physionomie fort intelligente et très sympathique. La bonté de son cœur perçait à travers ses traits. D’une nature on ne peut plus artiste, impressionnable à l’excès, notre pauvre ami n’entendait rien aux choses naturelles de la vie. Bon, tendre, poétique, généreux à l’extrême, il n’était pas armé pour la lutte et ne savait pas défendre ses intérêts. Son amour pour son art n’avait d’égal que son affection pour sa mère, sa femme et son fils, qui n’étaient d’ailleurs pas en reste avec lui.

Nous ne reviendrons pas sur son talent comme artiste ; nous l’avons analysé et apprécié au cours de cette étude. Il ne nous reste plus qu’un regret à exprimer :

c’est de ne voir au Musée de Rouen aucune œuvre de cet artiste qui était loin d’être sans valeur, de ce peintre à^qui notre ville porta bonheur et qui ne connut la décadence que lorsqu’il l’eut quittée. Il est certain que sa Bacchante , par exemple, eût été un souvenir fort honorable de ce mouvement artistique dont nous avons parlé et qui ne manquait point d’un certain intérêt.

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