‹ Le peintre Louis David, 1748-1825Chapitre 53 sur 328 · DIR · texte numérisé non relu

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Enfin, un mois après, le 25 brumaire, David faisait en ces termes l'hommage de son

œuvre à la Convention :

« Citoyens,

» Le peuple redemandait son ami, sa voix désolée se faisait entendre, il provoquait mon art, il voulait revoir les traits de son ami fidèle : David! saisis tes pinceaux, s'écria-t-il, venge notre ami, venge Marat; que ses ennemis vaincus pâlissent encore en voyant ses traits défigurés, réduis-les à envier le sort de celui que, n’ayant pu corrompre, ils ont

iner. J'ai entendu la voix du peuple, j'ai obéi.

eu la lâcheté de faire assë » Accourez tous ! la mère, la veuve, l'orphelin, le soldat opprimé; vous tous qu'il à

défendus au péril de sa vie, approchez! et contemplez votre ami; celui qui veillait n’est

es

poir ! Votre

plus; sa plume, la terreur des traîtres, sa plume échappe de ses mains. O dé infatigable ami est mort!

» ILest mort, votre ami, en vous donnant son dernier morceau de pain; il est mort sans même avoir de quoi se faire enterrer. Postérité, tu le vengeras; {u diras à nos neveux combien il eût pu posséder de richesses, s’il n’eût préféré la vertu à la fortune. Humanité, tu diras à ceux qui l’appelaient buveur de sang, que jamais ton enfant chéri, que jamais Marat ne l’a fait verser de larmes.

» Toi même je (évoque, exécrable calomnie; oui, je te verrai un jour, et ce jour n’est pas loin, étouffant de tes deux mains tes serpents desséchés, mourir de rage en avalant tes propres poisons.

» Alors on verra l'aristocratie épuisée, confuse, ne plus oser se montrer.

» Et toi, Marat, du fond de ton tombeau, tes cendres se réjouiront, tu ne regretteras

plus ta dépouille mortelle, ta tâche glorieuse sera remplie; et le peuple, une seconde fi couronnant tes travaux, te portera dans ses bras au Panthéon.

» C'est à vous, mes collègues, que j'offre l'hommage de mes pinceaux; vos regards, en parcourant les traits livides et ensanglantés de Marat, vous rappelleront ses vertus, qui ne doivent cesser d’être les vôtres.

» Citoyens, lorsque nos tyrans, lorsque l'erreur égaraient encore l'opinion, l'opinion porta Mirabeau au Panthéon. Aujourd’hui les vertus, les efforts du peuple ont détruit le prestige; la vérité se montre ; devant elle la gloire de l'ami des rois se dissipe comme une ombre, que le vice, que l’imposture fuient du Panthéon; le peuple y appelle celui qui ne le trompa jamais.

» Je vote pour Marat les honneurs du Panthéon. »

Après David, Romme réclame également les honneurs du Panthéon pour Marat ; il demande, en outre, que les tableaux de Lepelletier et de Marat soient gravés; qu'il soit délivré au graveur qui en sera chargé, 10,000 livres pour chaque tableau; que David

surveille l'exécution de cette gravure et que les planches lui soient remises.

LE TABLEAU DU MARAT Il

Le décret relatif à ces diverses propositions est adopté en ces termes : « LA CONVENTION NATIONALE décrète ce qui suit :

» ARTICLE PREMIER. — Les honneurs du Panthéon sont décernés à Marat, l’Ami et le Représentant du peuple; la Convention nationale dérogeant au décret du . .. . relatif à l’époque où ces honneurs doivent ètre décernés.

» ART. Il. — Le Comité d'instruction publique présentera le plan de la cérémonie.

» ART. II. — Les tableaux de Lepelletier et de Marat, peints par David et offerts par lui à la nation, seront placés dans le lieu des séances des Représentants du peuple.

» ART. IV. — Ils seront gravés sous la direction de David, qui choisira lui-même le graveur.

» ART. V.— La Trésorerie nationale liendra à la disposition du ministre de l’intérieur, jusqu’à concurrence de 24,000 livres, pour subvenir aux frais de gravure et d'impression.

» ART. VI. — Mille exemplaires de chaque gravure seront distribués aux Représentants du peuple et aux Départements ; le surplus sera déposé aux Archives.

» ART. VII! — Après avoir tiré mille exemplaires, les planches resteront à David.

» ART. VII. — Les tableaux, après avoir été placés dans le lieu des séances de la

Convention, ne pourront ètre reti

, Sous aucun prétexte, par les législateurs qui lui succéderont. »

Faut-il blâmer David de ses regrets de la mort de Marat, en présence des manifestations de douleur qui éclataient de toutes parts? La Convention, en plaçant ce nouvel ouvrage dans son enceinte, mettait sur un même rang ses deux membres qui étaient tombés à Paris sous un fer meurtrier. Cependant, en honorant ainsi la mémoire de Marat, elle se laissait encore dépasser: par les patriotes qui, comme François Paré, exprimait à David les idées suivantes :

« Tes deux tableaux de Lepelletier et de Marat seraient intéressants à multiplier et vaudraient bien, dans les auditoires des tribunaux et dans les salles d'assemblée des Corps administratifs, les tristes crucifix ou les portraits des rois harnachés, dont notre gothique et servile superstition avait coutume de les parer. »

D’autres allaient plus loin encore. Ils élevaientà Marat des autels ; ils lui dressaient des

montagnes; Son cœur était exposé dans un vase d'agate antique au milieu des fleurs et des

parfums ; enfin son nom était uni à celui de Jésus dans des litanies chantées en son honneur. Si nous reproduisons ces actes incroyables, ce n'est pas pour les approuver, mais pour montrer quelle était la démence qui s'était emparée d’une partie considérable de la nation, et expliquer le rôle de l'artiste qui n'avait pas su se préserver de cette exaltation. Le tableau dont David venait de faire hommage à la Convention était, avec celui de Lepelletier, les deux seuls ouvrages terminés

sortis de ses mains depuis le Salon de 1791.

Il avait bien, durant l'année 1792, commencé à esqui

sser sur la toile sa grande composition du Serment du Jeu de Paume, mais la politique l'avait bientôt détourné de ce travail. Aussi rien de lui ne figure au Salon de 1793. Cette exposition, organisée par « les artistes composant la Commune générale des arts », fut ouverte le 10 août dans les salons du Louvre.

En tête du livret est un avertissement allant au devant du reproche d’incivisme, qu'on aurait pu adresser aux artistes, et dans lequel ils invoquent plusieurs exemples de ’antiquité.

« Il semblera peut-être étrange, disent-ils, à d’austères républicains de nous occuper

ge le territoire de la liberté. Les Artistes ne craignent

des arts, quand l’Europe coalisée as joint le reproche d’insouciance sur les intérêts de leur patrie, ils sont libres par essence; e propre du génie, c’est l'indépendance; et certes on les à vus, dans cette mémorable Révo-

ution, les plus zélés partisans d’un régime qui rend à l'homme sa dignité, longtemps

É : A = , méconnue de cette classe protectrice de l'ignorance qui l’encensait.

» Nous n’adoptons point cet adage connu : Z4 arma silent Arles (Au bruit des armes

les Arts se laisent).

» Nous rappellerons plus volontiers Protogène traçant un chef-d'œuvre au milieu de Rhodes assiégée, on bien Archimède, méditant sur un problème pendant le sac de Syracuse. De pareils traits portent avec eux un caractère sublime qui convient au génie, et le génie doit à jamais planer sur la France et s'élever au niveau de la liberté. Des lois sages lui préparent de nouveaux élans. La Convention nationale vient d'agrandir sa carrière, il est libre enfin. Avec les lumières périrait la liberté, Fusurpateur seul les redoute, il commande l'oubli des sciences: mais un régime libre les encourage et les honore. Un décret, du

septembre 1791, prouve assez que les législateurs ont senti cette élernelle vérité. Mais ils ont voulu que la médiocrité, souvent téméraire, ne püt prétendre aux récompenses nationales, que le mérite seul yeût part, et que les Artistes, d'après le jugement publie de

leurs pairs, fussent chargés de produire des ouvrages qui font partie de l'Exposition, et

rnés sous le titre d’ouvr

qui leur ont été payés par la Nation. Ce sont ceux désis es Appartenant à la Nation. Le public va en juger. »

Si David ne prit pas part à cette Exposition, il y était cependant représenté par

plusieurs de:ses œuvres reproduites par le dessin et la gravure.

N° 334. Lepelletier de Saint-Wargeau, dessin d’après le tableau de David, par Devosges, son élève.

N° 404. Püris et Hélène, gravure d’après David, par Vidal.

N° 416 Virgile de Didot.

Ses élèves occupaient au Salon une place honorable. Girodet avait envoyé de Rome

Le Songe d'Énée, d'après le citoyen David, par Godefroy, gravé pour le

son Z'ndymion; Gérard avait une Chasle Suzanne; Devouges, Fabre, Landon exposaient des portraits, ainsi que Laneuville qui avait reproduit les traits de plusieurs célébrités politiques, car les membres de la Convention contribuaient en grande partie à l'attrait que pouvait offrir cette Exposition.

Marat s’y trouvait aussi par le buste de Beauvallet, et un tableau d’'Haïüer représentant sa mort.

Quant aux tableaux qui, d’après le livret, portaient l'indication : « Apparlenant à la Nation, » ils avaient été exécutés par les artistes qui avaient reçu des prix d'encouragement

après le Salon de 1791, comme Berthaud, Taillasson, Taunay, etc.

Bien que n'ayant pas été désigné dans le concours de 1791, Vien avait reçu aussi une commande, car son tableau porte la mention officielle. Il faut voir dans cette exception une nouvelle preuve de la déférence que les artistes portaient à l'ancien Directeur de l’Académie, dont le talent calme et sympathique s'adonnait, en ces temps troublés, à peindre les illustres infortunes d’Æ/élène à la prise de Troie.

Mais s’il n’était pas descendu dans l'arène, le maitre ne ces

ait pas d'être à l'Assemblée le représentant, on pourrait dire officiel, des artistes et de leurs intérêts, et son influence, dans tout ce qui touchait les arts, était presque souveraine. C’est ainsi que la proposition de Romme, du 9 brumaire, de confier à un jury, nommé par la Convention, le jugement des grands prix de Peinture, de Sculpture et d'Architecture que n'avaient pu décerner les Académies, puisqu'elles étaient dissoutes, ayant été acceptée, David fut chargé, par le Comité de l'instruction publique, de composer ce jury des citoyens qu'il jugerait les plus

aptes à remplir ces fonctions. Il déposa le rapport suivant :

« Citoyens,

» En décrétant que ceux des monuments des arts mis au concours, qui doivent mériter

les récompenses nationales, seraient jugés par un jury nommé par les Représentants du

peuple, vous avez rendu hommage à l'unité et à l’indivisibilité de la République ; vous avez renvoyé à votre Comité d'instruction publique pour qu'il vous présentât une liste de candidats : c’est alors que votre Comité a considéré les arts, sous tous les rapports, qui doivent les faire contribuer à étendre les progrès de l'esprit humain, à propager, et à transmettre à la postérité l'exemple frappant des sublimes efforts d’un peuple immense, guidé par la raison et la philosophie, ramenant sur la (erre le règne de la liberté, de l'égalité et des lois.

» Les arts doivent donc puissamment contribuer à l'instruction publique ; mais c’est en se régénérant : le génie des arts doit être digne du peuple qu'il éclaire; il doit toujours marcher accompagné de la philosophie, qui ne lui conseillera que des idées grandes et utiles.

» Trop longtemps les tyrans, qui redoutent jusqu'aux images des vertus, avaient, en

enchainant jusqu'à la pensée, encouragé la licence des mœurs; les arts ne servaient plus

qu'à satisfaire l'orgueil et le caprice de quelques sybarites gorgés d'or; et des corporations despotiques circonscrivant le génie dans le cercle étroit de leurs pensées, proscrivaient quiconque se présentait avec les idées pures de la morale et de la philosophie. Combien de génies naissants ont été étouffés dès leur berceau! Combien de victimes de l'arbitraire, des préjugés, des passions, de ces écoles que le caprice ou la mode perpétuèrent ! Examinons

quel principe doit régénérer le goût des arts, et de là nous conclurons qui doit être juge.

» Les arts sont l’imitation de la nature dans ce qu’elle a de plus beau, dans ce qu'elle a de plus parfait; un sentiment naturel à l’homme l’attire vers le même objet.

» Ce n'est pas seulement en charmant les yeux que les monuments des arts ont atteint

st en fai. em

le but, c'est en pénétrant l'âme, c ant sur l'esprit une impression profonde,

blable à la réalité : c’est alors que les traits d’héroïsme, de vertus civiques, offerts aux

regards du peuple, électriseront son âme, et feront germer en lui toutes les passions de la gloire, de dévouement pour le salut de la patrie. Il faut donc que l'artiste ait étudié tous les ressorts du genre humain; il faut qu'il ait une grande connaissance de la nature; il faut en un mot qu'il soit philosophe. Socrate, habile sculpteur; Jean-Jacques, bon musicien ; l’immortel Poussin, traçant sur la toile les plus sublimes leçons de philosophie, sont autant de témoins, qui prouvent que le génie des arts ne doit avoir d’autre guide que le flambeau de la raison. Si l'artiste doit être pénétré de ces sentiments, le juge doit l'être encore davantage.

» Votre Comité a pensé qu'à cette époque où les arts doivent se régénérer comme les mœurs, abandonner aux artistes seuls le jugement des productions du génie, ce serait les laisser dans l’ornière de la routine, où ils se sont trainés devant le despotisme qu’ils encensaient. C’est aux âmes fortes, qui ont le sentiment du vrai, du grand, que donne l’étude de la nature, à donner une impulsion nouvelle aux arts, en les ramenant aux principes du vrai beau. Ainsi l'homme doué d’un sens éxquis sans culture, le philosophe, le poète, le

savant, dans les différentes parties qui constituent l’art de juger l’artiste, élève de la

nature, sont les juges les plus capables de représenter le goût et les lumières d'un peuple

entier, lorsqu'il s’agit de décerner en son nom, à des artistes républicains, les palmes de

la gloire. C'est d’après ces vues que votre Comité me charge de vous présenter la liste suivante, pour former le jury national des arts.

DurouRNY, #7embre du département; BONVOISIN, peintre ; MONVEL, acteur; DARDEL, sculpteur ; FRAGONARD, peintre ; TAILLASSON, peintre; FRAGONARD, analomisle ; BOIGHOT, sculpteur ; JULIEN, sculpleur ; LESUEUR, peintre ; PACHE; DUPRÉ, graveur:

VARON. homme de lettres ; RONSIN, commandant général de l'armée Davin-LeroY, archèlecle; révolutionnaire ; FLEURIOT, substitut de l'accusateur public ; CARAFFE, peintre; PASQUIER, sculpteur ; LAHARPE, Aomine de lettres;

RONDELET, conslrucleur ; HÉBERT, substitut du procureur de la Com-

TOPINO-LEBRUN, peintre ; CIETTY, artiste;

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