SUPPLÉANTS
TALMA, acleur ; ARNI, homme de lettres ; DESROCHES, peintre; DEJOUX, seulpleur ; Vic D’AZIR, analomisle ; BouLLÉ, architecte ; MERCERAY, graveur ; WILLEMIN, peintre ; MICHOT, acteur ; TOURCATY, graveur.
Ce discours, qui contient l’expesé des doctrines de David sur les arts, servait d'introduction à la liste du jury composé, comme on le voit, de personnalités bien dissemblables. Si les aptitudes des jurés en cette occasion pouvaient être contestées, on leur reconnaissait au moins le mérite d'être dévoués à la République. Dufourny passait pour une des lumières du club des Jacobins, Pache, Hébert, Ronsin, Hassenfratz ne devaient qu'à l’exagération de leurs opinions l'honneur de faire partie des juges. Était-ce enfin le souvenir d’un mot connu de l'antiquité qui avait fait appeler le cordonnier Hazard parmi ceux qui devaient se prononcer par écrit sur la valeur des œuvres d’art qu’on soumettait à leur jugement ?
Il y avait à juger trois concours, à chacun desquels, d’après le décret de la Convention, on ne devait consacrer qu’une séance. Le concours de sculpture, qui représentait /e Maître d'école des Falisques, châtié par ses élèves qu'il a voulu livrer aux Romains, ne fut pas estimé digne de recevoir un prix.
La seconde séance du 28 pluviôse fut consacrée au concours de peinture. Le sujet donné était Ze corps de Brutus, rapporté dans Rome par les chevaliers Romains et reçu par
le Sénat. On n'accorda qu'un seul second prix au numéro 3, ouvrage d'Harriet, âgé de dix-sept ans, élève de David.
La troisième et dernière séance fut employée à juger les projets d’une caserne de cavalerie demandée aux élèves d'architecture. Le jury n’accorda encore qu’un second prix.
Pendant la séance, le jeune Harriet ayant été reconnu dans l’Assemblée, le président
Dufourny, remplaçant Pache empêché, l’invita à venir au bureau pour être présenté au 1 # L ?
jury, et le prenant par la main, il prononça l'allocution suivante :
« Citoyens jurés,
» Voici le jeune artiste auquel vous avez décerné le second prix de peinture. Voici le
citoyen Harriet qui a bien moins mérité vos suffrages par la perfection des parties pratiques
de l’art que par la manière de rendre, en homme libre, en véritable républicain, le
triomphe, non pas de Brutus, mais de la vertu héroïque personnifiée, de la première des
vertus sociales, celle d’exterminer les tyrans, ou de perdre la vie en défendant la liberté.
à son âme énergique, c'est au sentiment profond du caractère du héros et des Romains qui l’accompagnent, que le prix a été décerné; et c’est à ce titre de premier entre les jeunes artistes, qui à senti ce que la nation recréée attend de ces arts avilis par la tyrannie, qu'en exécution de l’arrèté du jury, je lui donne le baiser national.
» Et toi, n'oublie pas que tout homme, avec du travail et de l'opiniätreté, peut produire
des tableaux pour l'œil des esclaves; mais que le seul homme vertueux, le seul homme de génie, peut parler la langue des hommes libres ! Sois donc à l'avenir, sois toujours l'ar-
tiste inspiré par la vertu, par la liberté ; fais-la passer dans l'âme de tous ceux qui verront
tes ouvrages, et que ton exemple serve à donner l'impulsion patriotique à tous les artistes. Éclaire, élève-toi comme la flamme, elle est l'emblème du génie; mais joins-y les ailes de la liberté: elles sont celles de tout ce qui est digne de vivre et de sentir, elles sont celles du bonheur planant sur l'univers.
» Prends séance au milieu des honneurs libres, artiste digne d'eux, digne de la nation qui veut moins rémunérer les talents que pénétrer ton âme du feu de la liberté, mère de
andes actions. »
toutes les «
Comme l'avait dit Dufourny, le jury avait bien plus pensé à la politique qu'à la peinture. Ce sentiment éclate dans les avis motivés que nous croyons devoir donner, comme un spécimen des idées et du langage des artistes à cetle époque.
Prud’hon s'exprima en ces termes :
« Dans l'examen des tableaux de concours exposés au jugement du jury national, le numéro 3 est le seul où j'ai vu le germe des grands talents, le sentiment; je l'ai trouvé dans l'expression générale et particulière du sujet, dans le caractère des personnages, même dans celui du dessin: du reste l'exécution du tableau est faible, c'est à-dire que son auteur n'a point l’acquis tenant au mécanisme de l’art, mais qui, étant subordonné au sentiment, en devient une suite nécessaire, moyennant une étude suivie.
» En résumé, il a le sentiment qui ne se donne pas, il acquerra, je crois, facilement la
science qu'il n’a point. »
Talma motive aussi son vote :
« Sur les cinq tableaux qui ont été présentés au jugement du jury national, le
numéro ? et le numéro 3 ont paru avec raison réunir le plus de suffrages : mais je ne puis
m'empècher d'accorder absolument le prix au numéro 3, qui, malg
é de nombreux défauts, semble annoncer non seulement le talent du faire, mais encore le germe du génie. Un sujet bien exprimé doit s'expliquer de lui-mème, sans le secours d’un programme; el
c’est ce qui arrive à la vue de ce tableau. Je vois un grand homme mort pour la liberté,
rapporté par ses compagnons d'armes, pénétrés de douleur et de respect, jy reconnais Brutus. Si l'habillement du deuxième groupe était plus vrai et moins monacal, jy recon—
estueuse et
naitrais les sénateurs; mais, au moins, l'impression de leur douleur est ma)
bien sentie. Mon opinion est qu’on accorde le second prix au numéro 3. »
I nous à paru intéressant de donner une partie de l'appréciation de Dorat-Cubières, qui, en écrivain, emprunte ses idées aux lettres.
«.. Lorsque je suis venu voir la or de Brulus, j'ai voulu pleurer; enfin j'ai voulu ètre touché et attendri, et le tableau numéro 3 m'a attendri et m'a touché. Je n'ai pas pleuré, à la vérité, comme je pleure lorsque je vois le grand tableau de David où il peint
le même Brutus, condamnant enfants à la mort. David fait couler des larmes en abon-
dance, et le tableau numéro 3 a seulement fait venir les larmes aux bords de ma paupière. L'auteur du tableau numéro 3 est à David ce que Campistron est à Racine. »
Gérard avait, après certains développements, résumé son opinion; le procès-verbal de la seconde séance n'avait donné que ce résumé. Il réclama, et tout son discours fut inséré à la fin
de la dernière séance; il intéressera, car il contient un précieux rensei
gnement pour l'histoire.
«Au milieu des efforts d'un grand peuple pour la régénération de son existence politique, les arts semblaient ne céder qu'avec peine à l'impulsion générale, et déjà les ennemis publics entretenaient l'odieuse espérance de les voir proscrire parmi nous, lorsque le législateur, se rappelant l’antique alliance des arts et de la liberté, trouva les causes de leur avilissement passager dans l'esprit de ces corporations créées, nourries par le despotisme pour tracer sur la toile et faire sortir du marbre l'éloge du crime, et donner au mensonge les couleurs de la vérité. Les Académies furent détruites; mais après avoir brisé les entraves qui arrêtaient le génie, après avoir rendu les arts à leur dignité, le législateur a voulu que, pour diriger leur marche, le civisme et les lumières réunis leur indiquassent le but
qu'ils devaient atteindre, et leur révélassent le secret de leur influence sur les hautes des-
tinées du peuple français. C’est à celte assemblée qu'a été confiée l'honorable fonction de faire briller à leurs yeux cette vraie gloire, amie de l'humanité, dont les palmes sont inséparablement unies au rameau civique. Les arts ont les plus grands droits pour y prétendre : ils parlent à tous les hommes; leur langue n’est point conventionnelle: elle est celle de la nature, et partout elle est entendue. Séduisants dans leurs moyens d'emploi, ils flattent nos sens en multipliant les beautés de la nature, en réunissant celles qu'elle a répandues dans l'univers : c'est sur leurs monuments que l’histoire s'appuie, lorsqu'elle écrit les annales du monde. Enfin, de tous les moyens que puisse employer le gouvernement pour diriger l'esprit humain, ils sont les plus puissants et les plus universels. Quelles ressources
fatales en ont tiré le despotisme et la superstition ! Quelles ressources ils présentent à la
philosophie ! C'est sous ce rapport que la raison, que l'amour de la liberté doivent particulièrement les considérer, afin que tous ceux que le génie enflamme, dirigent unanimement, leurs efforts vers ce but commun : /aire haër le vice, adorer la vertu en charmant les yeux.
» Ce sera donc désormais à celui-là qui aura le mieux parlé à l’âme que le rameau civique appartiendra ; c’est à celui qui à employé ses talents et les ressources de son art à faire entrer dans mon cœur les sentiments qu'il aurait éprouvés si la scène qu'il représente se fût pas
ée sous mes yeux, que je dois de la reconnaissance.
» L’inexpérience de l’auteur ne peut jamais justifier dans ses ouvrages du sentiment :
l’inexpérience se reconnaît dans les arts aux incorrections, à la timidité d'exécution, au défaut d'harmonie. Mais, hélas! trop souvent ceux qui peignent, dessinent, colorent le
mieux, sont dénués d'âme et d'expression; il faut être artiste pour discerner leurs talents, et l’homme de la nature, juge né des Arts, passe devant leurs ouvrages sans que son âme sensible soit effleurée.
des représentants du peuple à voter dans ce jJuge-
» Appelé par l’honorable suffrag ment, j'ai cru qu'il était de mon devoir d'indiquer les principes qui me déterminent. Jamais, peut-être, si j'eusse été assez heureux pour mériter le titre d'artiste, je n'aurais justifié cette opinion ; mais j'ai dû la manifester.
» L’ennemi de la royauté, le père de la liberté romaine, Brutus, est mort en combat tant les tyrans, et les restes précieux de ce grand homme sont rapportés par son armée triomphante au milieu de ce peuple dont il assura la prospérité en le délivrant du despotisme. Cest ce sujet sublime que des républicains ont été chargés de rendre, et je suis forcé de dire qu'aucun ne me semble en avoir saisi l'esprit. Un personnage mort et porté par des e n'est point Brutus qui vient
militaires m'indique un général tué dans les combats; mais de sceller de son sang l'indépendance de son pays et que Rome libre reçoit dans son sein.
» Cependant, parmi les tableaux exposés, deux semblent appeler plus particulièrement l'attention du jury : le premier, n° 3, par la noblesse et le caractère qui règnent dans la figure de Brutus, par l'expression de la douleur et de respect de ceux qui le portent, par la beauté de ce groupe dont la composition retrace l’auguste simplicité des fondateurs de la République romaine ; et si le reste de ce tableau répondait à cette partie, peut-être ne balanceriez-vous pas à lui décerner la palme. Mais des Sénateurs apostoliques, un paysage qui est de tous les pays et dont les tons et les lumières disputent avec les objets des premiers plans, les erreurs de perspective linéaire, quelques négligences de costume prouvent que le talent de l’auteur appartient moins à l'expérience qu'au senti-
ment. Mais le sentiment est le premier titre d’un ouvrage aux encouragements publics ;
l'étude donnera à ce jeune artiste les connaissances qui lui manquent; celui qui a composé et exécuté une grande partie de cet ouvrage, qui a seul le mieux rendu Brutus et a conçu l'heureuse idée de placer sur un lit de feuillage civique le corps précieux de ce héros; celui-là, dis-je, parviendra sûrement à connaître la théorie et les secrets mécaniques de son art. »
Après un long examen des autres tableaux, Gérard conclut ainsi : « D'après les motifs que je viens d'indiquer, mon avis est que le second prix soit accordé au numéro 3.
Les prix décernés, on décida que les lauréats et leurs ouvrages seraient présentés à la Convention, et que le jury se transformerait en Club révolutionnaire des Arts. Nous revien— drons sur cette visite faite à l’Assemblée par les membres du jury, accompagnés, en cette
circonstance, des artistes composant la Société populaire et républicaine des Arts.
La nomination d'un jury par la Convention nationale était désormais la conséquence inévitable de tout concours ouvert parmi les artistes de la République.
Entre la proposition de Romme sur le jugement des prix de peinture, de sculpture et d'architecture, et le rapport déposé par David à ce sujet, ce dernier avait demandé l'application d’un autre jury pour l'érection d'un monument consacré à la gloire du Peuple Français.
Ce monument, déjà conçu dans la fète du 10 août, devait être placé sur le terre-plein
du Pont-Neuf. Voici comment David, dans la séance du 17 brumaire, en avait réclamé une première fois l'exécution.
« Les rois, ne pouvant usurper dans les temples la place de la Divinité, s'étaient
emparés de leurs portiques; ils y avaient placé leurs effigies, sans doute afin que les
adorations du peuple s’arrêtassent à eux avant d'arriver au sanctuaire. C’est ainsi que, accoutumés à tout envahir, ils osaient disputer à Dieu même l’encens.
» Vous avez renversé les insolents usurpateurs ; ils gisenf en ce moment étendus sur la terre qu'ils ont souillée de leurs crimes, objets de la risée des peuples enfin guéris d'une longue superstition.
» Citoyens, perpétuons ce triomphe de la raison sur les préjugés; qu’un monument élevé dans l'enceinte de la Commune de Paris, non loin de cette même église dont ils avaient fait leur Panthéon, transmette à nos neveux le premier trophée élevé par le peuple souverain, de son immortelle victoire sur les tyrans; que les débris tronqués de leurs statues
confusément entassés forment un monument durable de la gloire du peuple, et de leur
avilis
ement. Que le voyageur qui parcourra cette terre nouvelle, rapportant dans sa patrie, des leçons utiles au peuple, dise : « J'ai vu des rois dans Paris, objets d'une avilissante » idolâtrie; j'ai repassé, ils n’y étaient plus. »
» Je propose de placer ce monument, composé des débris amoncelés de ces statues, sur la place du Pont-Neuf, et d'asseoir au-dessus l'image du peuple géant, du Peuple Français. Que cette image imposante, par son caractère de force et de simplicité, porte écrit en gros caractères sur son front : Zumière; sur sa poitrine : Mature, Vérilé; sur ses bras: Æorce; sur ses mains : Z}avail. Que, sur l’une de ses mains, les figures de la Liberté et de l'Égalité, serrées l’une contre l’autre, et prêtes à parcourir le monde, montrent à tous qu'elles ne se reposent que sur le génie et la vertu du peuple. Que cette image du peuple, debout, tienne dans son autre main cette massue terrible et réelle dont celle de l'Hercule ancien ne fut que
le symbole. De pareils monuments sont dignes de nous: tous les peuples qui ont adoré la
liberté en ont élevé de pareils; ils gisent encore, non loin du champ de bataille de Granson, t
les ossements des esclaves et des tyrans qui voulurent étouffer la liberté helvétique; ils sont /à, élevés en pyramide, et menacent les rois téméraires qui oseraient violer le
territoire des hommes libres.
» Ainsi, dans Paris, les effigies que la royauté et la superstition ont imaginées et déifiées pendant quatorze cents ans, seront entassées confusément et serviront de piédestal à l'emblème du peuple. »
Après ce discours, l'Assemblée adopta le projet présenté par David, sauf rédaction;
aussi, le 27 brumaire, ce projet ainsi rédigé était soumis à la Convention :
« Citoyens,
» Vous avez décrété dernièrement qu'il serait élevé, à la gloire du peuple français, un
monument pour transmettre à la postérité la plus reculée le souvenir de son triomphe sur le
despotisme et sur la superstition, les deux plus cruels ennemis du genre humain.
» Vous avez approuvé l’idée de donner pour base à ce monument les débris amoncelés de la double tyrannie des rois et des prètres.
» Lorsque je vous ai exposé que, par les soins des autorités constituées de Paris, on avait
descendu de la partie élevée du portail de cette église, aujourd’hui devenue le temple de la Raison, celte longue file de Rois de toutes les races, qui semblaient encore règner sur toute
a France, vous avez pensé, avec votre Comité d'instruction publique, que ces dignes prédé-
cesseurs de Capet, qui tous, jusqu'à cet instant, avaient échappé à la loi dont vous avez
frappé la royauté et tout ce qui la rappelle, devaient subir, dans leurs gothiques effi
le jugement terrible et révolutionnaire de la postérité; vous avez pensé que leurs statues,
mutilées par la justice nationale, pouvaient aujourd'hui, pour la première fois, servir la
iberté et l'égalité en devenant les bases du monument dont le patriotisme vous a suggéré
dée; vous avez pensé que la Convention nationale de France, pénétrée de toute la gran-
deur de sa mission, et de l’époque à laquelle les destins l'ont placée, devait tenir à une
juste hauteur et faire luire dans tout son éclat le flambeau de la raison; vous avez pensé
enfin que cette Assemblée devait, dans l'impétueux élan de son énergie libératrice, affranchir le présent, l'avenir, le passé même; achever de laver le nom français de l'opprobre d'une ongue servitude, délivrer, autant qu'il est possible encore, nos aïeux eux-mêmes, c'est-
à-dire planter l'arbre de la liberté sur leurs tombeaux, et surtout immoler à leurs mânes
es images de leurs oppresseurs.
» L'idée du monument vous a paru, Citoyens, grande et utile; l'opinion que vous vous en êtes formée à été pour vous un motif de plus de donner à cette idée tous les développements qu'elle peut recevoir de l'enthousiasme patriotique; c'est dans cette vue que, après avoir décrété l'érection du monument, vous avez renvoyé à votre Comité d'instruction publique l'examen des moyens d'exécution. C'est le résultat de cet examen auquel il a appelé des artistes aussi éclairés que patriotes, que je viens vous offrir en son nom.
» Votre Comité a cru que, dans le monument proposé, tout, et la matière et les formes,
devait exprimer, d'une manière sensible et forte, les grands souvenirs de notre Révolution,
et consacrer spécialement la victoire du peuple français sur le despotisme et la superstition, son inséparable compagne; que le peuple, foulant aux pieds les débris de la tyrannie, devait ètre représenté par une statue colossale en bronze, portant diverses inscriptions et emblèmes destinés à rappeler les principes régénérateurs que nous avons adoptés.
» En songeant à la matière de cette statue, nous avons un moment appréhendé de
aire à sa défense, un métal destiné à
dérober à la République un métal précieux et néces porter la terreur et la mort dans les phalanges ennemies; mais, caleulant d’une part l'époque
à laquelle ce projet, après un double concours, pourra recevoir une exécution définitive et,
de l'autre, l’infaillible et glorieux résultat du courage de vos légions républicaines, il s’est convaincu que le bronze ne manquerait pas plus aux artistes qu'à votre gloire; il ne s’est pas
permis de douter un instant que l'intrépidité des soldats français n'en mit entre vos mains une quantité plus que suffisante pour la composition du monument; il a senti qu'il était
également digne de ceux qui représentent la patrie, et de ceux qui la défendent, de
renvoyer à vos braves guerriers le soin de conquérir, sur les despotes coalisés, tout le bronze nécessaire.
» C'est à chacune de nos armées dans la République, à chacun de nos soldats dans les armées, de concourir à ce monument et d'y coopérer par de généreux efforts : Ce sera le contingent de toutes les victoires.
» Cette statue que vous élèverez au Peuple Français, Citoyens, rendra en quelque sorte la gloire une et indivisible comme la République: chaque citoyen, chaque défenseur de la patrie, pourra y voir un monument honorable de sa courageuse et patriotique persévérance. Le faisceau, par le rapprochement de ses parties, est le symbole de l'union; la statue, par la fusion, sera le symbole de l'unité: elle en sera en même temps, j'ose le dire, le garant et le moyen conservateur.
» Si c'est au courage à fournir la matière du monument, c’est au génie des arts et du patriotisme à lui imprimer les formes et la vie.
» Puisque c’est une espèce de représentation nationale, elle ne saurait être trop imposante et trop belle. Ici tous les artistes républicains doivent être appelés, heureux de trouver cette occasion nouvelle de réparer les torts des arts, qui trop souvent ont caressé la tyrannie.
» Un premier concours doit ètre ouvert pour le modèle. Travaillant sur les données que leur offrira le projet de décret, les artistes animeront leur sujet par les accessoires que leur fournira leur imagination, par une attitude et un caractère convenables, et par des formes à la fois calmes et hardies.
» Mais l’homme qui conçoit le mieux, n'est pas toujours celui qui exécute le mieux. Le génie conçoit rapidement, l'instant de la création est imperceptible, c'est un trait de lumière, une illumination soudaine. Dans l'exécution, au contraire, il faut une chaleur continue, une lenteur passionnée, un enthousiasme fixé par la patience, qui souvent consume six mois à rendre avec fidélité la pensée d’un moment. Le talent de l'exécution doit donc ètre excité par un second concours uniquement destiné à cet objet; c'est aussi ce que vous propose votre Comité d'instruction publique.
» Mais, à ce deuxième concours, il borne le nombre des concurrents aux quatre artistes qui auront le mieux réussi dans le premier pour le modèle. Pour juger de leur mérite dans l’exécution, on les appellera à exécuter une partie quelconque du monument; cette partie sera déterminée par un des articles du projet que nous vous soumettons, et suffira pour faire connaître le talent des artistes. Celui qui aura le mieux réussi dans ce travail sera
définitivement préféré pour l'exécution de la statue. Comme ces essais exigeront, de la
part des artistes qui n'auront pas obtenu la palme dans ce dernier combat offert à leur émulation, le sacrifice de leur temps et de leurs avances, il a paru juste à votre Comité d'assurer à ces artistes une indemnité qui compensât honorablement ce sacrifice.
» Nous avons parlé de concours, c'est annoncer qu’il faudra des juges. Il sera, par la Convention, nommé, à chaque concours, un nouveau jury national.
» Tel est sur cet objet, Citoyens, l'ensemble des idées de votre Comité d'instruction publique. Je crois devoir terminer ce rapport en m'arrêtant sur celle-ci, que votre sagesse