SES ENVOIS EN
douze volumes ces documents précieux sur l'art et la vie des anciens, et on comprend en les parcourant qu'il y chercha et y rencontra souvent l'inspiration.
En arrivant à Rome le 4 novembre 1775, David avait trouvé à l'Académie de France installée à cette époque dans le Palais Capranica, ses anciens camarades et rivaux Suvée, Jombert et Le Monnier. Mais son isolement volontaire, son opposition aux errements de
l'école et la passi
on qu'il mettait à exprimer ses idées nouvelles, le faisaient passer parmi eux pour un caractère morose avec lequel on ne pouvait vivre. Cette prévention alla si loin que le Directeur, dit-on, le menaça de lui supprimer sa pension; pourtant, dans sa justice, il insista auprès de M. D'Angiviller pour faire donner à David une chambre commode pour peindre, que Suvée voulait garder pendant l'hiver qu’il comptait passer à Rome en dehors de sa pension.
Parmi les instructions remises à Vien, la plus importante était d'exiger des pensionnaires les travaux qu'ils devaient exécuter pendant leur séjour à Rome, lesquels travaux présentés au jugement de l’Académie servaient à montrer à leurs maitres et à l'administration si réellement ils profitaient des faveurs du Roi. Vien eut beaucoup à lutter pour astreindre les jeunes artistes à l'observation de cette règle à laquelle il avait été soumis lui-même ; aussi écrit-il à M. D'Angiviller :
«Les pensionnaires paraissent avoir toute la confiance pour les avis que je puis leur donner pour leurs talents, je crois mème que la plus grande partie y joignent de l'amitié, mais l'article des règlements répugne à ceux qui ont été habitués à vivre sous un directorat plus faible que vigoureux. »
Pour exciter parmi ces jeunes gens une louable émulation, il avait établi une exposition publique de leurs travaux avant qu'ils fussent envoyés en France. Il avait aussi fait couper dans le palais de l'Académie une vaste galerie pour en former des ateliers pour les peintres, mais malgré ses efforts, les pensionnaires se plaignaient du logement, de la nourriture, que lui trouvait bien meilleure que de son temps. Enfin, pour obtenir un peu d'ordre de cette jeunesse turbulente, qui avait souvent des querelles au dehors et dans les galeries, il propose à M. D'Angiviller de lui faire porter un uniforme.
M. D'Angiviller repoussa cette idée en disant « que cette décoration demi-militaire aurait quelque chose de trop tranchant dans un pays où les yeux y sont peu accoutumés et où le peuple est déjà peu disposé en faveur de la nation française ».
Pour satisfaire aux conditions de la pension, David exécuta et montra à ses camarades une esquisse que Montabert dit être le Zromple de Paul-Émile. Ce premier ouvrage aurait obtenu leurs suffrages, et le Directeur lui aurait prédit l'influence que grâce à son énergie il exercerait sur les arts. Il peignit aussi une étude académique connue plus tard sous le nom de Pafrocle, représentant un homme couché vu de dos, que possède le musée de Cherbourg.
Ces travaux de l'année 1777 reçurent un accueil favorable de l’Académie royale de peinture de Paris; le rapport rédigé le 10 janvier 1778 par MM. Pierre, Pigalle, Allegrain, Lagrénée aîné, Dandré-Bardon, Bridan, Brenet, Chardin, Cochin, Renou, s'exprime ainsi +
« Des encouragements sont dus au sieur David, il montre la plus grande facilité
dans le pinceau, sa couleur est animée quoique peu égale ; sa manière de draper est large et vraie. Dans la grande esquisse de bataille, où l'on remarque de la chaleur, on peut reprocher trop de papillotage dans les lumières et des réminiscences trop prochaines de groupes très connus. »
Pendant qu'on portait ce jugement sur ses premiers travaux, David continuait ses études avec ardeur y ajoutant celle de l'anatomie. Il faisait pour l'envoi de l'année suivante une grande figure académique renversée sur des rochers.
Cette figure, désignée dans la suite sous le nom d'Æector, est aujourd'hui au Musée de Montpellier. IL joignit à cette toile une importante composition qu'il nous décrit comme étant le premier ouvrage dans lequel il ait essayé ses forces. Elle représentait le corps de Patrocle sur le bûcher dans les bras d'Achille, Hector au bas du bûcher, attaché par les pieds au char du vainqueur; Calchas immolant douze princes Troyens, et tous les Grecs réunis sur leurs chars. Cette esquisse des unérailles de Patrocle, qui comptait de cent cinquante à deux cents figures, excita un certain intérêt à Rome. On y voyait, nous dit David, des intentions au goût antique, « mais, hélas! on y voyait certaines traces françaises. Je les aperçus moi-même, me promettant bien de m'en corriger aussitôt que l’occasion s’en présenterait. »
Ces ouvrages obtinrent à Paris l’approbation des académiciens. L. Lagrénée, Dhuès Du Rameau, J.-J. Lagrénée, Chardin, Latour, dans leur rapport du 10 avril 1779, s’exprimèrent ainsi : « Le sieur David nous a montré ses progrès; nous avons remarqué avec plaisir dans sa figure une grande facilité et un beau pinceau. Si l'ensemble laisse encore à désirer, la couleur est vraie et belle dans la lumière, et nous sommes étonnés qu'il n'ait pas profité de la draperie jaune qu'il à approchée des chairs pour donner plus de chaleur et de transparence à ses ombres. Son esquisse annonce un génie abondant. Nous pensons qu’il aurait besoin de le modérer et de le resserrer en quelque sorte pour lui donner plus d'énergie. Quant à l'effet, les masses d’ombres sont aussi obscures que sila scène se passait de nuit, et les clairs peu étendus, faisant papilloter les lumières, ne laissent pas assez de netteté pour embrasser toute la composition du premier coup d'œil. Nous lui recommandons plus de justesse dans les plans et par conséquent une étude plus approfondie de la perspective. Il pourrait lui être utile de s'exercer à traiter des sujets dont l’action se passât sur un terrain uni, parce qu'il serait forcé de se rendre compte à lui-même de. tous les groupes. Les détails scrupuleux dans lesquels nous sommes entrés, loin de le décourager, doivent l'animer de plus en plus à répondre aux grandes espérances qu'il a données. »
Les observations de l'Académie sur l’esquisse des Æunérailles de Patrocle doivent être acceptées sans contrôle, puisque cette toile n’a pas été retrouvée; quant à celles sur la figure d'Hector, elles sont pleines de justesse et d’à-propros.
En effet, à côté de sa recherche d’un dessin plus mâle, il semble que David ait aussi voulu corriger le coloris un peu fade de l'École française. Sa copie, d'après la Cène du Valentin qu'il fit à Rome, l'avait porté à cette réforme en lui faisant voir à quelle faiblesse ge ton l'école s'était petit à petit accoutumée. Ce reproche d’un coloris trop obscur lui sera adressé souvent pendant la première période de sa carrière. Mais il le devait à son étude