‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme] (volume 2)Chapitre 2 sur 56 · ES · texte numérisé non relu

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bas. Au reste, si vous n'êtes pas encore ras- er,

surées, écoutez! vous allez entendre des voix Ch fraiches de jennenilles, des pétillements, des D li" murmures, des chants et des bruits de mille ”

sortes. Attention ! gare à vous! Laissez passer de cette charrette remplie de bottes de lin. Ah! les ouvriers vont avoir de l'ouvrage. Voyez:

vous cette fillette qui fait une moue charmante en regardant arriver le voyage de lin, et qui 2 dit au charreyeur : , M. Lsselin, faut-il brayer tout cela avant la pui veillée ? | “ bai C'est Noémie Bélanger, la perle du canton, se Asselin lui répond : vail — Vous êtes dix, et il n'y a pas de besogne faise pour six ; allons! frappez fort et dru! vous Edc aurez du plaisir cesoir : les violons sont invités, ave —A la bonne heure! repart un garçon tout jovial qui fait un pas en cadence, et bat les Phi ailes de pigeon sur le feuillage sec. ang Nous sommes avec les jeuries gens qu’Asselin aie a invités à brayer. C'est la corvée de madame bé Eusèbe. Il serait ennuyeux de s’en aller seul, ma pénidant de longs jours, écraser, sous l’instru- du

ment fatigant, le lin desséehé ; on convie ses

re rasles voix its, des e mille ; passer . Ah!

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amis, ses voisins, et l’on va par bandes joviales. Chacun à son tour fait sa corvée. Quand le lin s'est transformé ‘en une filasse blonde et soyeuse, on paie les brayeurs par une veillée de jeux et de danse. |

Asselin venait d'apporter le reste du lin.

— Plus tôt vous aurez fini, mieux ce sera pour vous, dit-il, ce sont les dernières bottes et elles sont petites. |

Un immense ‘hourra monta des bords du ruisseau, et les jeunes gens se courbèrent avec ane nouvelle ardeur sur les braies retentissantes. Asselin souriait. [1 y avait dix travailleurs säns compter madame Eusèbe qui faisait sécher lin : cinq garçons et cinq filles, Edouard Dufresne qui secoue ses poignées avec une vigueur et une adresse admnirables, tout énlançatit des œillades à sa voisine; Philippe Bégin et Xavier Déry qui ripostent sur tous et sur tout, Léon Dugal et Anthime Noël qui travaillent en conscience pendant uné heure, et pendatit l’heure suivante se mettent en grève, et turlupinent les filles ambitieuses qui luttent de vitesse et d’habileté : Arthémise Boisvert, dént le renom comme

se taisent; chacun court de son côté, les uns

brayeuse est connu dans toute la paroisse ; Clémentine Pérusse, grosse blonde souvent réveuse, dont le regard trouble Philippe Bégin; Sophie Auger et Sara Filteau, deux amies inséparables à la veille de se séparer, parce qu’elles ont le même amour; puis Noémie Bélanger, active et rieuse, qui parle, rit et chante sans perdre un coup de braïe. Un peu à l'écart, madame Eusèbe surveille la chanufferie. Un échafaud composé de perches de saule placées horizontalement, et les bouts appuyés sur quatre bâtons solidement fixés en terre, se trouve au fond du plateau, au pied de la côte. Il est à l'abri de tous les vents. C'est là, sur cet échafaud que l’on étend le lin, Au dessous, un feu est allumé qui pétille et fait monter jusqu'au dessus des bois, les orbes de sa fumée légère. Il faut qu’une

main habile attise la flamme trop languissante,

ou réprime le foyer trop ardent, car le lin brûlerait ou ne sécnerait pas assez,, Quelque fois la chaufeuse s'oublie à jaser, et l'âtre flamboie plus vif comme s'il y mettait de la malice. Une langue de feu s’élance et va lécher le lin qui s’'enflamme en pétillant. Les travailleurs poussent un cri; les instruments

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aroisse :

jouvent Bégin; . amies , parce Noémie , rit et Un peu chanfhes de bouts it fixés au pied | vents.

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vers le ruisseau pour apporter de l’eau, les autres vers la chaufferie pour sauver le lin qui n'est pas encore enveloppé par la flamme ; une fumée épaisse s'étend au dessus de la braierie, comiue un nuage menaçant, et les arbres paraissent flotter dans une mer de ténèbres. Bientôt les clameurs de joie recommencent, et la chauffeuse imprudente est accablée de railleries. Souvent elle se défend avec une finesse et une loquacité merveilleuses. Les coups réguliers de la braie retentissent de nouveau, et le feu se rallume sous l’échafaud recouvert de lin:

La conversation ne languit pas parmi les travailleurs d’Asselin. Redisons quelques unes des paroles que les échos répètent. Et d’abord, c'est Clémentine Pérusse qui fait endèver Noëémie Bélanger.

—Tu es contente, Noémie, de savoir le muet libéré. Il t'a remercié, au moins ?

—Ne trouves-tu pas cela affreux, toi, qu'un innocent paie pour le coupable ?

—Avoue que tout était contre lui.

—Tout le monde le croyait bien coupable, reprend Léon Dugal en secouant sa poignée

de filasse, J'étais à Québec quand son procès a eu lieu; vous entendiez dire partout : C’est bien ! il n’a pas trop de cinq ans de réclusion ! ou: C’est un fin matois. Il fait le muet : il va retrouver la parole au pénitencier.

Noémie dit: Je suis bien sûre que les voleurs sont ces drôles qui ont bu mon lait.

—Et qui t'ont embrassée! ajoute Dufresne.

Noémie rougit.

— Chose singulière, personne ne les a vus ces vaurirns, observe Déry.

—Oui, la mère Mignon Matte a dit à Joson Vidal, qu'elle les avait rencontrés dans le haut du champ. Elle ne les & pas remarqués et n’en a pas parlé dans le temps; mais aujourd'hui elle se les remet bien.

—C'est vrai! le père Joson l’a dit chez nous.

—Ce pauvre Pagé, reprend un autre, sa bonne action va lui coûter cher.

—Tu vas voir, Philippe, c'est cette affaire qui va mettre la police sur la piste des vrais voleurs.

“Cela se pourrait.

—Ah! madame Asselin, attention au feu!

mai

‘procès : C’est lusion !

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que les

| lait,

fresne.

Sa Vus

à Joson

gare à la grillade !......crie tout à coup Dufresne, qui vient de jeter sournoisement un paquet de branches sèches dans le foyer. La flamme mordait les sarments et dardait ses flèches aigues comme des langues de vipères,

jusqu'à l’échafaud chargé de lin. ' Madame

Susèbe court à la chaufferie, disperse les tisons enflammés et réussit à prévenir un malheur.

Edouard rit à s’en rouler,

—Qui est-ce qui m'a fait ce tour-là ? demande la femme un peu contrariée.

—C'est Philippe ! répond:il.

—Non, madame, c'est Déry.

—Non, madame, ce n'est pas moi, c’est Arthémise.

—Menteur, va! c’est Noémie.

—Moi? je n'ai pas laissé ma braie depuis une heure...

Et de rire. Et les aigrettes légères volent au milieu de Ja bande travailleuse, comme une neige folle, et les jupes de droguet des

jeunes filles, et les chemises de toile des gar-

çons se couvrent d'üne couche soyeuse et malpropre que la brosse fera disparaître.

Du fond de la braierie on voyait le pont, et nul de ceux qui passaient, n’échappait aux regards curieux des brayeurs.

—Connais-tu ce jeune homme qui descend la côte ? demande tout à coup Sophie Auger à Xavier Déry qui s'approche d’elle avec un paquet de filasse. Déry regarde vers le chemin —Non, je ne le connais point. Le connaissezvous, vous autres ?

Tous les bras s’arrétent à la fois, et les têtes se tournent vers le pont.

—C'est un étranger, dit Asselin. Puis il ajoute de suite : Espérez donc ! il me semble...

—Le connais-tu, Eusèbe ? C’est Madame Asselin qui parle.

Eusèbe fait ce ridicule mouvement d’épaules et de tête qui vent dire : peut-être, ou: je n'en sais rien.

L'étranger disparaît derrière les arbres, les braies reprennent leur besogne, et les ouvriers imoqueurs se mettent à plaisanter le passant inconnu.

—Il est long comme d'ici à demain ! dit l'un. |

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—On peut voir le jour à travers! ajoute l'autre.

—S'il venait nous aider !

—Il a l'air d'une braie.

—Il porte une botte d’étoupe sur sa tête.

Les plaisanteries cessent tout-à-coup :

l'étranger vient de s'engager dans le chemin de la braterie.

—Diable ! murmure Asselin, c’est lui ! Et il fait un pas vers le voyageur qui le prévient :

—Comment vous portez-vous, Monsieur Asselin ? Je vous ai reconnu de là-bas.

—J'ai cru vous reconnaître aussi moi, répond Eusèbe, mais je n'étais pas bien positif. Asselin serre la main que le jeune homme lui présente. Philippe se penche vers Noémie. — Il parle avec son nez ce garçon.

—Noémie se détourne pour rire sans être vue.

—Où allez-vous donc ? demande Asselin au nouveau venu.

—Je cherche une femme qui demeure ici, m'a-t-on dit, depuis une huitaine de jours.

— Avec sa fille ? dit madame Eusèbe.

Qui, madame, avec sa fille.

— Tiens ! je gage que c'est celle-là qui vient d'acheter la maison de Jean Nadeau, près de l'église. Elle tient un petit négoce : elle vend des pipes, du tabac, du fil, des épingles, des nanans, | Elle part de Québec ?

—Oui.

—Elle tenait auberge ou maison de pension à la basse-ville ?

—Oni. |

—Elle ne demeure pas bien loin d'ici: une demi-lieue au plus.

—Merci! je la trouverai bien, maintenant.

—Si vous aimez à rester avec nous, à voir brayer, ne vous gênez pas, dit Eusèbe.

— Vous êtes bien bon, M. Asselin ; si je ne dérange personne, je regarderai volontiers ce jeu des braies : cela me rappellera les jours d'autrefois, J'ai été élevé à la campagne, et j'ai fait toute espèce d'ouvrages ; je ne brayais pas mal, je faisais mes cent poignées.

—} se vante! dit Xaviér:Déry à Sara.

—Offrons-[ui une braie ? Propose Dugal.

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qu ! l'ami, voulez-vous vous exercer le bras un peu ? lui dit ce diable de Dufresne, voici une demoiselle qui se sent un peu fatiguée,.

Il montrait Noémie. La jeune fille sent le rouge monter à son front, et réplique en riant:

—Je suis capable de remplir ma tâche, et de danser encore à la veillée. |

L'étranger la regarde dans les yeux, et la trouve fort gentille. Il s'approche d'elle :

— Laissez-moi prendre votre place un instant, lui dit-il, je ne ferai pas aussi bien que vous; mais vous vous reposerez et j'en serai bieh aise.

Noémie céde sa place.

—Ne vous gènez pas, mes amis, regardezmoi et riez, dit le jeune homme aux brayeurs qui ne travaillent plus et le dévorent des yeux.

Quelques uns, intimidés par ce sans gène, se remettent au travail, les autres rient davantage. Le nouvel ouvrier réussit à peine à rompre üne poigri de lin; il est d'une gaucherie superbe ; et quand il bat sa poignée sur la braie, pour faire tomber les parcelles et les

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aigrettes nombreuses, il arrache la filasse blonde, et n’a plus bientôt dans la main, qu'un paquet insignifiant de mauvaise étoupe, Tout le monde rit de bon cœur, et lui plus que les autres.

.. Vous maniez mieux la hache, je suppose ?

dit Asselin.

—Tordfièche! le verre aussi. On ne prend rien ? j

—C'est un farceur, observe Philippe

—Il a l'air fripon, reprend tout bas son voisin.

Asselin avait répondu : Venez ce soir veiller à la maison, peut-être aurez-vous la chance-de prendre quelque chose.

—Mille noms d’une pipe! m'invitez-vous sérieusement ?

—Nérieusement.

— Alors, je ne me rendrai chez ma mère que demain ; j'ai été quinze ans sans la voir, quand même je serais quinze heures encore,

—Je ne sais toujours pasivotre nom, observe le cultivateur.

—Ïl n’y a pas longtemps que je sais le vôtre.

filasse qu'un Tout que les

ppose ?

prend |

as son

veiller

vôtre.

—Comment les amis de Québec vous ap-

pelaient-ils donc ? Je ne m'en souviens plus. + —Bah! vous n'osez pas dire: lPicounoc;

allons donc ! est-ce que j'ai du respect humain, moi? Je m'appelle Picounoc depuis quinze ans, et je m'appellerai ainsi jusqu’à demain.

| Demain, je reprends mon premier nom; je me range, et je n'ai pas l'intention de retourner dans les chantiers.

Ce nom provoqua le rire. Et l’on entendit

une dizaine de voix demi-étouflées qui mur-

muraient : Picounoc ! comme si les arbres de la braierie eussent parlé.

Tout à coup s'élève, de l'autre côté du ruisseau, sur la côte chevelue, un chant d’une indicible mélancolie. On prête l'oreille; Qui peut chanter ainsi, se demande-t-on.

—C'est une chanson nouvelle! L'air en est triste !

— Elle ne chante pas mal cette fille.

C'est, en effet, une fille qui jette au vent le dolent refrain, et sa voix tremble en chantant. Elle dit :

Aujourd’hui j'ai perdu bien plus d'une éspérance En floraison,

Et le doute a soufflé sur ma frèle existence Son froid poison !

Ici bas j'ai cherché des amitiés divines, Soins superfus !

L'amour a des regrets, le bonheur, des épines..…. Je n’y crois plus ! -

La chanteuse marche. Onla voit passer à travers les branches dénudées, comme un spectre au milieu des croix du cimetière, Elle descend ‘a côte, Ses cheveux en désordre flottent sur ses Cpaules, D'une main, elle retient les pointes d’un chéle de mérino jeté sur sa robe d’étofle du pays, et de l’autre, elle porte un petit chapeau qui doit avoir coiffé une tête mignonne. Elle s’'avance jusqu'au milieu du pont, regarde de côtés et d’autres, se penche par-dessus le garde-fou comme pour mesurer la hauteur où elle se trouve, tend une main vers le ruisseau profond et gesticule en parlant avec feu. Les brayeurs la regardent, surpris, mais ne comprennent point ses paroles. Elle les aperçoit soudain, se tait, leur fait un signe de la main, et franchit d’un bond le pont étroit. Elle arrive en courant, :

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— Geneviève ! Geneviève! s'écrient les jeunes travailleurs.

Asselin sent un frisson courir dans ses veines ; ilne dit rien, et se retire au fond de la broierie, près de l’échafaud. Geneviève pâle, décharnée, les yeux secs et vitreux, les lèvres serrées, regarde tout le monde, et tous les regards sont fixés sur elle, La première elle rompt le silence :

—Est-elle ici? L'avez-vous vue ? dit-elle.

Je la cherche depuis trois jours !

—Qui ? demande Picounoc.

Geneviève jette au facétieux garçon un regard effrayant.

—Qui? Qui? Tu le sais bien! Tout le monde le sait, Au Château-Richer tout le monde pleure, à Québec tout le monde rit, parce que les méchants sont venus de la ville.

—On ne te comprend plus, Geneviève! dit madame Etisèbe en s'avançant vers la malheureuse fille : es-tu troublée ?

L'infortunée ramasse une petite pierre et la jette dans le ruisseau en disant :

— L'eau était calme, maintenant elle est agitée; elle était pure, maintenantelle est vaseuse,

PA RTS = tee = 8 ne RE

C’est l'image de mon âme. Malheur à celui bo qui a souillé mon cœur! Maiheur à ceux qui dé persécutent l'innocence! Les enfants sont les tie

anges du bon Dieu, et le bon Dieu pleure Lo quand vous leur faites du mal......Mais pourquoi me regardez-vous ainsi, vous autres!

Travaillez donc! Le serviteur qui ne travaille e point ne mérite point de manger ! +:

— Ni de boire! ajoute Picounoc.

—Tl boira le calice amer de l’indigence.

Elle aperçoit Asselin.

— Pourquoi te caches-tu ? lui crie-t-elle: la petite Marie-Louise est-elle avec toi? Rends. à la moi! j'ai promis à sa mère de la protéger. L'AU Sa mère me l’a confiée et m'a suppliée en pleurant de la déposer au pied de la croix. L Elle s’avance vers Asselin. ' rs été —Pourquoi ce feu que tu attises? As-tu dep jeté la petite Marie-Louise dans les flammes He destinées à sécher le lin? Ce serait plus sûr etil que de l'envoyer aux framboises... Marie- la Louise! Marie-Louise ! joie Les jeunes gens chuchotent. Celui-ci dit: ae Elle est folle! Celui-là: D'où peut-elle venir ? N

Elle se met à fouiller la brairie, soulevant les né

celui 1x qui nt les pleure | pourutres ! availle

Je: la Rendsotéger.

iée en DIX.

As-tu ammes us sûr M arie-

1 dit:

enir ?

ant les

bottes de lin, tournant derrière les grands arbres, écartant les branches serrées des noisettiers et des saules, et criant toujours: Marie- Louise ! Marie-Louise !

Elle reprit le sentier qui conduisait au grand chemin et monta la côte, Debout près de leurs braies muettes, ses amis de naguère, saisis d'étonnement, la regardaient monter,

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