‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 1 sur 68 · PROLOGUE · texte numérisé non relu

PROLOGUE

Le troisième dimanche du mois d'octobre 1849, l’on vit des groupes de causeurs se former plus nombreux et s’attarder plus longtemps que de coutume, après la messe, à la porte de l'église de Lotbinière. (C’est que notre curé avait démontré, dans un sermon plein de force et de suavité, comment se voit partout le doigt de Dieu, et comment le Seigneur peut faire tourner chaque chose à sa gloire.

Il avait parlé d’un garçon de chantier devenu muet en blasphémant, d’une jeune fille soudainement frappée de folie, et de la mort affreuse d’un vieux scélérat, Il avait publié la

miséricorde de Notre Sauveur et la puissance des larmes du repentir ; ilavait glorifié l’humble prière qui désarme toujours l'éternelle justice. Des pleurs avaient coulé de ses yeux et l’'émotion avait fait trembler sa voix. Le père Lallemand qui dormait toujours, ne ferma point l'œil pendant ce récit, et la grosse Catherine qui passait pour un cœur dur, ne put empêcher quelques gouttes brûlantes de descendre sur ses joues hâlces.

Le groupe le plus considérable s'était formé sur le coteau de sable qui longe l’église, au sud, comme une vague dorée. Au milieu de ce groupe se trouvait un personnage sans doute intéressant, car tous les regards étaient rivés sur lui. Il était serré comme dans un étau.

— &i vous aviez vu, glapit tout à coup une grande et sèche femme, si vous aviez vu cet affreux visage de mort !... ces yeux ouverts et rouges de sang !.. cette bouche écumante |

— J'ai vu cela, j'ai tout vu, reprit une voix de baryton, et je n’ai pu dormir tranquille depuis ce moment. Il me semble toujours que la main qui tenait la misérable créaiurs va me

saisir auss’.

Le dialogue fut interrompu par l'arrivée d'une personne simplement mise, qui marchait à pas lents, la tête basse et les bras pendants,

— N'avez-vous pas rencontré la petite Marie-Louise ? demanda-t-elle, en s’arrêtant.

Quelqu'un répondit :

— Elle reviendra ; ne désespère point. Le bon Dieu garde bien ce qu’il garde.

D’autres murmurèrent :

— Pauvre Geneviève ! retrouvera-t-elle la raison perdue ?

Elle continua :

— La chère enfant, il faut que je la cherche : sa mère me l’a confiée. Elle n’est point dans la fosse du ruisseau : la fosse est remplie. L'eau coule sur le cadavre du méchant... mais elle ne

lavera point ses crimes.

Et, sans attendre, elle partit chantant avec

des larmes :

Aujourd’hui j'ai perdu bien plus d’une espérance En floraison,

Et le doute a soufflé sur ma frêle existence Son froid poison !

Ici-bas j'ai cherché des amitiés divines, Soins superflus |

L'amour a des regrets, le bonheur, des épines... Je n’y crois plus!

Au moment où la pauvre folle s'éloignait, une gracieuse et légère fillette passait sur le bord de la route, un livre de prières à la main et les cheveux sur les épaules.

— Regardez donc Noëémi Bélanger, dit une basse profonde.

— Elle est belle comme l'ange de pierre de la chapelle de Notre-Dame-des-Douleurs, repartit vivement un jeune homme.

Noémi marchait toujours. Elle passa comme la libellule qui fait vibrer ses ailes de gaze. Quand elle arriva près du groupe, elle leva timidement les yeux comme pour chercher quelqu'un, puis elle les reporta bientôt sur le chemin poudreux, souriant de ce sourire lumineux qui éclaire le front de la jeunesse.

PREMIFRE PARTIE

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