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bercent au souffle du vent et un murmure agréable s'élève au-dessus des champs féconds. Les moissonneurs armés de leurs faucilles sont penchés sur le blé mûr.
Le champ d’Asselin n’est pas loin de celui de Bélanger. Noëmi se plait à étendre la javelle de paille dorée. Elle fredonne souvent comme la fauvette et sa voix est douce aux moissonneurs. Parfois, quand elle chante, le muet qui travaille dans le clos voisin, laisse reposer sa faulx, et quand il la rencontre, il la salue avec un sourire. Quand le soir est venu, il rôde comme un fantôme autour d’une maison inhabitée, et ceux qui l’entrevoient dans les ténèbres sont saisis d’effroi. Des femmes crcdules affirment qu’elles ont maintes fois vu le défunt Letellier debot sur le seuil de sa porte fermée. Comme un rayon de soleil le souvenir éclaire le toit vieilli. Le muet revient encore lorsque le jour s’éveille, ou que le travail chôme. Il revoit la chambre solitaire où sa mère a rendu le dernier soupir. Le lit est encore là avec ses poteaux élevés, mais nu, dé-
pouillé, triste comme un cadavre. Le poêle n'est plus dans la cloison qui reste béante., Le
grillon chante sous le foyer éteint. Seul il est resté fidèle à la malheureuse maison. La croix noire au pied de laquelle le père, la mère et l'enfant s’agenouillaient chaque jour est encore suspendue au mur peint à la chaux.
Le tuteur n’a pas eu besoin de ce souvenir incommode.
Le pauvre muet, comme il pleure en revoyant ces objets sacrés ! comme ii pleure au souvenir de sa chère enfance! Et toutes les souffrances qu'il a endurées depuis l’heure fatale où il a dû sortir de la maison paternelle, passent aussi devant ses yeux comme ces bandes d'oiseaux voraces que le naufrage attire.
Noëmi qui le voyait souvent le trouvait bien à plaindre et s'efforçait de lui être agréable.
Un jour il la rencontra à la porte de la maison abandonnée et l’arrêta. IT lui montra la chambre de sa mère, la place où se trouvait la table, le coin où la grande horloge avait sonné les heures de joie et les heures d’amertume, et par mille gestes il sefforça de lui faire comprendre qu'il avait vécu dans cette maison alors
qu'il était jeune, et qu'il avait vu mourir sur
ce lit une mère bien-aimée. La Jeune fille ne comprit rien d'abord: mais évoquant à son tour, son enfance, elle fut éclairée d’une lumière subite, et elle entendit le langage silencieux du jeune garçon. Elle se mit à lui parler des choses d'autrefois. Il entendit tout et son ravissement fut extraordinaire.
— Etes-vous Joseph ? demanda:t-elle enfin d'une voix émue,
Il répondit en lui couvrant les mains de baisers.
— Mais Joseph n'était pas muet.
Il pâlit, leva les yeux au ciel, montra ln croix de bois et reporta sur sa langue muette le doigt qui venait de lever vers le Sauveur,
— C'est le bon Dieu qui ta rendu muet ?
hasarda-t-elle d'une voix tremblante.
Il pencha la tête et tomba à genoux. Noémi etait dans un trouble profond. Elle courut aconter à ses parents ce qu’elle avait vu. Son père vint aussitôt à la maison déserte, et il trouva Joseph au pied de la croix. Il le questionna longtemps et resta convaincu qu'il était véritablement l'enfant de ses anciens voisi.s.
Croyant faire plaisir à Asselin, il alla lui révéler
la nouvelle. Asselin ieignit de n’en rien croire, et dès le lendemain il avait congédié le malencontreux pupille.
Joseph partit avec l'intention de se rendre chez Bélanger. Il était brisé par les émotions qu'il avait ressenties depuis quelques heures. Comme il marchait d'un pas lent, plein de mille pensées diverses, il vit venir trois hommes à travers les champs.
— Ce sont eux! pensa-t-il. Les misérables !
ils ont bien tardé ; n'importe, ils n'arrivent pas trop tard.
Il passa la clôture et se cacha derrière une immense roche qui s'élevait comme un mausolée au milieu du champ.
Une voix fraiche égrena tout à coup, dans dans le clos voisin, des notes suaves et mélancoliques, où se mêlait le son argentin d’une chaudière qui se heurtait aux têtes des chardons en fleurs. C'était Noémi qui venait traire les vaches. Les bêtes la regardèrent de loin avec leurs grands yeux pensifs, et lui répondirent par un beuglement joyeux, puis trottant pesamment sur l'herbe molle, elles s’en vinrent
Ne
mi
bai
um
l'entourer. Le lait coulait dans la chaudière formant une écume blanche et tiède.
Les voleurs qui arrivaient par les champs, se dirent qu'un peu de lait apaiserait bien leur soif, et qu’une jeune fille est toujours agréable à regarder, même au fond de la campagne.
Noëmi ne les vit point venir. Plongée dans
quelque rêve agréable comme la jeunesse en fait souvent, elle ne les entendit pas non plus. Elle se leva toute rougissante quand le charlatan lui adressa la parole, demandant pour ses compagnons et lui-même, un peu de lait. Mais elle se remit bientôt, et les invita à se rendre à la maison afin de boire mieux et de manger aussi.
— Bah ! fit le faux bourgeois de l’autre jour, nous boïrons à même, c’est meilleur.
— Oui, seigneur ! fit son compère.
Et il prit la chaudière des mains de Noëmi, but à longs traits et la passa aux autres qui firent de même.
— Il est délicieux ce lait, dit le charlatan,
mais un baiser pris sur vos lèvres doit être mille fois plus doux encore. Et il lui donna un
baiser, Elle poussa un cri et partit en courant.
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Le muet qui avait suivi cette scène entra tout à coup dans une violente colère. Il sortit de sa cachette et courut vers les bandits. C'était de l’imprudence. Les voleurs ne le reconnurent pas tout de suite. Il eut le temps de renverser de son poing musculeux le faux bourgeois qui se présenta le premier. Les autres saisirent leurs pistolets et le mirent en joue. Il eût voulu leur crier qu'ils étaient des lâches; il leur cracha à la figure.
— Nous n'avons pas de temps à perdre, dit le charlatan, rends-toi ou meurs.
Il se laissa garrotter. Quand il fut hors d'état de nuire, ils le portèrent derrière la grosse roche, puis ils feignirent de continuer leur route. [ls disparurent dans les broussaiiles qui bordaient le chemin, à l'endroit où il se replie pour traverser la concession de Saint-François, Quand les pâles lumières des bougies se furent éteintes tour à tour, ils sortirent de leur cachette.
Le faux bourgeois proposa de tuer le muet ; il le redoutait sans trop s'expliquer pourquoi. L'autre canotier ne s’y opposa point. Le char-
latan répondit que ce serait maladroit. Il avait
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son idée. Les deux brigands s'inclinèrent devant la volonté du jeune docteur au sirop de la vie éternelle.
La maison d’Asselin reposait dans un silence profond. Tout était bien fermé. Mais en haut, dans le pignon, une petite fenêtre restée ouverte, faisait comme une tache noire dans l'angle blanc. Il n’y avait pas d'échelle. Robert courut à la grange et rapporta l'échelle du fenil. Elle était trop courte.
— Tenez-la sur vos épaules, ordonna le charlatan ; soyez fermes.
Il monta.
— J'y suis, fit-il à demi-voix, faites bonne garde.
— Oui, seigneur ! firent deux échos.
Une lumière éclaira le grenier. On n’entendit rien; pas le moindre bruit en bas, pas le moindre bruit en haut. Au bout de quelques instants la lumière s’éteignit, une tête rouge se montra dans la fenêtre noire ; la tête riait d’un rire cynique, mais on ne la voyait pas rire. Le
charlatan descendit.