‹ Le pèlerin de Sainte-Anne [microforme]Chapitre 37 sur 68 · IT L'AUBERGE DE LA COLOMBE VICTORIEUSE · texte numérisé non relu

IT L'AUBERGE DE LA COLOMBE VICTORIEUSE

Le jour même de la condamnation du muet, il se passa, dans la rue Champlain, un petit événement qui n'intéressa pas tout le monde, mais qui intrigua fort la mère Labourique : Les contrevents épais de la maison d'en face s'étaient ouverts, comme des yeux formés depuis longtemps, et la lumière avait joué sous les plafonds enfumés. Des meubles avaient été apportés. Des femmes s'étaient occupées à laver les vitres poussiéreuses, les planchers et les murs couverts d’arabesques dessinées au charbon. Un homme vint appuyer une échelle contre le mur, vis-à-vis la porte et il monta, portant quelque chose qui ressemblait à une enseigne. La vieille Labourique pâlit de colère :

— C’est de la provocation, cela, grinça-t-elle, c’est de la méchanceté ! Ah ! la concurrence !..

On veut nous abattre, nous ruiner ! On va voir !

On à encore du sang dans les veines. Louisonne |

Louisonne accourut et se pencha dans la fenêtre. L’enseigne s’étalait au soleil: Une colombe blanche tenait sous, ses pieds délicats, un énorme oiseau peint en rouge. Au-dessous, des lettres jaunes comme de l'or. Tout cela sur un fond noir, c'était presque beau.

— Qu'y a-t-il décrit ? demanda l’aubergiste d’une voix frémissante.

— La Colombe victorieuse.

— Quand je le disais que c'était de la provocation ! Victoricuse, elle ne l’est pas encore.

C'était une femme qui venait de louer cette maison, et chose singulière, cette femme n'avait aussi qu’une fille, mais Emmélie était un beau brin de jeunesse ; et quand elle mit la tête à la fenêtre pour la premitre fois, et qu'un rayon de soleil illumina sa blonde figure, Louisonne sentit les morsures de la jalousie.

La nouvelle hôtelicre pouvait être âvée de quarante-cinq ans. Une profonde tristesse se lisait sur ses joues pâles. Elle avait souffert : sin

œil doux et voilé le disait. Quand elle souriait, l'amertume cotaaut sur ses lèvres, Elle venait

de vendre une propriété qu'elle possédait depuis longtemps à la Campagne. La culture donne si peu quand on ne travaille pas soi-même et qu'il faut tout confier aux étrangers.

Lorsque les habitués de l’Oiseau de proie redescendirent à la Basse-Ville, dans la relevée, après le procès du pèlerin, ils furent singulièrement surpris de trouver ouverte la maison depuis longtemps inhabitée. Le chef dit à la mère Labourique :

— Enfin, nous allons boire à bon marché, il y à compétition.

— Je ne sais pas quelle est cette gueuse, gronda la vieille mégère,

— Le soleil luit pour tout le monde, observa Picounoc.

L'aubergiste le regarda de travers.

— Ne vous fàchez pas, reprit-il, vous ne serez pas abandonnée, nous boirons tout autant de mauvais rhum que par le passé; vous ne perdrez rien, ce que l’on prendra À, ce sera du surplus...

— Coquin, va! tu méritcrais d'ête foudroyé sur-le-champ,

— Par les yeux de cette jolie fillo, acheva

Picounoc, qui venait d’apercevoir la fille de la olombe victorieuse.

Louisonne se mordit les lèvres et sortit.

Tout le monde regarda la belle voisine.

— Allez-y, allez-y ! fit la Labourique, vous êtes libres.

Une heure plus tard, l’ex-élève et Sanschagrin causaient tranquillement avec l’hôtelière nouvelle, en vidant un verre de bière. Emmélie mettait en rang, sur les tablettes peintes, les gobelets de cristal et les carafes au long col luisant.

De temps en temps, interpellée par l’un ou l'autre des jeunes garçons, elle s’arrêtait timide et rougissante, et ses paroles étaient pleines de candeur. L'ex-élève emporta dans son cœur son image ingénue et souriante, Quand elle fut seule avec sa mère, elle prit son aiguille et se mit à coudre; et pendant que ses yeux suivaient les points réguliers que formait le fil dans l’indienne, ses pensées se promenaient.

avec le charmant garçon qui venait de sortir.

A l’'Oiseau de proie l'on parlait de la sen-

tence prononcée contre le pèlerin.

— Cinq ans de pénitencier, répétait L: mère

it,

us

Labourique, c’est long. Je n'aurais jamais pensé qu'il pât tourner de cette façon... Je l’aimais comme mon enfant... Les bons conseils’ ne lui ont pas manqué.

— Pour un fripon de l'espèce, affirma le charlatan, ce n’est pas trop. Il faut que les honnêtes gens soient protégés ; il faut que la canaille soit traquée jusqu’en ses retraites les plus cachées !

— Bien dit ! fit le chef en battant des mains.

— Vous en parlez à votre aise, observa Poussedon : canaille, fripon, voleur, et le reste, voilà des titres qui ne conviennent pas à tout le monde en général, ni, peut-être, au muet en particulier.

Cette remarque jeta un peu de froid.

— Vous n'avez pas la prétention de croire qu'il nest pas coupable, et qu’il a été mal jugé ? demanda ironiquement le docteur à la barbe rousse,

— Moi je ne prétends rien, répondit le garçon de chantier; mais il s’en trouve d’autres qui ne pensent pas comme vous,

— Oui? Je serais curieux de connaître ces

imbéciles-là.

— Ils ne songent donc pas qu'ils outragent le tribunal ? ajouta le chef.

— Je ne sais pas à quoi ils songent, repartit Poussedon ; mais je sais bien ce qu'ils disent.

— Et que disent-ils ?

— Ils disent que la sentence est injuste et que Djos n’est pas coupable. Tant pis pour le tribunal s’il est outragé.

— Ne faites pas attention, ajouta Picounoc, moqueur, c’est un habitant qui dit cela ; vous savez ? un homme habillé d’étoffe grise et chaussé de bottes tannées..,.. Ça ne compte pas.

— L'as-tu entendu ? questionna le chef.

— Sapin gris ! si je l’ai entendu ! il criait cela à tue-tête, en sortant de la cour.

— D'où vient-il, cet habitant ? quel est son nom ?

— Je n'ai pas songé à lui faire subir d’interrogatoire, répondit Picounoc, toujours enjoué.

Le chef devenait inquiet et ses compagnons pouvaient lire, sur sa figure méchante, l'anxiété de son âme, Robert dit, comme pour lui rendre l'assurance :

— Bah ! une chose jugée est jugée.

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