‹ Le pèlerin de Sainte Anne (volume 2)Chapitre 10 sur 66 · LAUBERGEDE L OISEAU DE PROIE · texte numérisé non relu

LAUBERGEDE L OISEAU DE PROIE

Située rue Champlain, en face d'une maison à louer, à côté d'une autre trop remplie de locataires bru^-ants, l'auberge de l'Oiseau de proie était comme toutes les auberges de dernière classe : sale, petite, enfumée, mal éclairée, mal aérée. Elle avait pour enseigne un oiseau quelconque au bec crochu, aux griffes mordantes. Cet oiseau, taillé dans un bloc de bois et peint en rouge, tenait victorieusement un autre oiseau plus petit, qu'une couche de peinture blanche faisait passer pour une colombe. Les gens de cage et les filous la fréquentaient. On y buvait jusqu'à demander grâce ou à rouler sous les tables ; mais on n'y bavait que des boissons frelatée?, . baptisées et poivrées. On y mangeait pou, précisément parcequ'on y buvait beaucoup.

Le quinze octobre de l'an mil huit cent quarante, vers midi, sept jeunes garçons étaient assis et fumaient auprès du comptoir dépeinturé. C'étaient Picounoc dont personne ne savait le

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vrai nom : long, mince, visage en lame de couteau, voix nasillarde, air caustique et dix sept ans ; Luc Sanschagrin, petit joufflu qui riait toujours et buvait davant. ge ; Pierre Fourgon : tête de vingt cinq ans, chauve comme ma main, esprit croche et prétentieux ; Paul Hamel, ex-élève de troisième, s'il vous plaît ! chassé de tous les collèges, mémoire heureuse, conscience blindée, capable de décliner tous les noms en latin, mais incapable de décliner Thonneuff de boire un coup. Les autres : Ulric Lefendu, Louis Poussedon, et François Tintaine, comme tout le monde : pas trop fins, pas trop bêtes, bons cœurs parfois, plus souvent égoïstes, tous fumeurs et buveurs jusqu'à la mort.

— C'est moi qui paie le dîner !... Madame Labourique, prépart, z-nous une bonne table ; tout ce qu'il y a de mieux ! Une omelette au lard et des œufs frais. Attention, la mère ! attention aux œufs ! La dernière fois, les œufs étaient trop vieux et les poulets, trop jeunes ! dit avec volubilité, de sa voix nasillarde, le facétieux Picounoc.

— La mère Labourique rit en étendant la nappe trouée sur une table luisante dégraisse.

— Ces gaillards, marmote-t-elle, sont-ils espiègles !

— Où est la Louise donc? demande Luc le joufflu.

La Louise, c'était la fille do la mère Labourique ......La vieille répond par un petit coup

de tête et un clignement de l'œil qui sont probablement compris, car tous partent à rire.

— Paies-tu la traite aussi ? demande Poussedon à celui qui se charge des frais du repas.

— Sans doute ! j'ai de l'argent plein mes poches aujourd'hui ; des pièces de cinq francs encore ! Et en parlant ainsi, Picounoc tape de la main sur son gousset qui rend un son argentin.

— Yarenne d'un nom ! Picounoc, dis-nous comment cela se fait.

— Comment cela se fait, Tintaine ? c'est un miracle ! —

— C'est bien un miracle en effet.

— Je te le jure. Ah ! vous êtes des incrédules, TOUS autres ! vous êtes des impies ! Yous ne croyez pas aux miracles de la bonne Sainte Anne.

— Moi j'y crois ! dit Luc Sanschagrin.

— Credo ! lit l'ex-éiève de troisième qui parlait toujours latin.

— Cela me fait plaisir, mes enfants, continue la voix nasillarde de Picounoc, et, pour vous récompenser de votre foi profonde, je vais vous raconter les faveurs signalées dont la bonne Sainte Anne m'a comblé ce matin.

— Ce matin ? demande Fourgon.

— Oui, car si c'eut été hier, je ne vous paierais ni le rum, ni les omelettes, pour la raison que je n'aurais plus le sou.

— La nuit est mauvaise conseillère, observe Lefendu.

— La nuit comme la faim, continue Poussedon, content de glisser un mot.

— Donc, commença Picounoc, je suis parti pieds nus et nu-tête pour Sainte Anne.

— Tu n'as rien pris avant de partir ?

— Si! quelques verres de rhum avec la Louise. A propos, que prenez-vous, vous autres ?

—Un verre de rhum !

— Un verre de Jamaïque

— Allons ! la mère, versez à ces brigands.

— Ça va nous ouvrir l'appétit.

— Bien ! Picounoc, conte ton pèlerinage maintenant, dit Poussedon en s'essnyant les lèvres avec la manche de sa blouse.

— Donc, reprend le cynique conteur, sur un ton de plus en plus nasillard, je partis tête et pieds nus et je revins de même, mangeant et buvant selon la charité des habitants de la côte. Je faisais'ce pèlerinage afin d'obtenir de

l'argent pour faire honneur à mes affaires

j'étais plein de foi. ..et de dettes: je ne doutais pas du miracle. Cependant, à mon retour, je longeais tristement les rues de Saint Roch, et je m'acheminais vers le marché de la Basseville, pas un sou dans ma poche, et cherchant de quel côté m'allait venir la fortune. Je me rends sur le marché, je louvoie longtemps dans la foule. Tout à coup, ô prodige, j'aperçois un gamin qui se paie des petits chevaux de pâte sucrée, à même une bourse longue,

ronde et pleine comme cette carafe O Sainte

Anne! me suis je écrié tout bas, vous êtes bien trop bonne !

— Ah ! cesse donc tes moqueries ! dit Sanschagrin. Je suis bien méchant, mais je n'aime pas qu'on ridiculise les croyances sacrées.

— Cesse donc ta morale, toi ! réphqi;e Le-

fendu. On dira ce que l'on voudra. Si tu n'es pas content, sors !

— Fax vobis ! fait l'ex-élève, que la paix soit avec vous ! Continue, Picounoc.

— Oai, w.QS amis, et je n'ai plus qu'un mot. J'arrive en courant près du gamin, si près que je le heurte. Il tombe, je tombe, nous tombons. Pauvre entant ! que je dis, t'eè-tu fait mal ?

— Pas beaucoup, monsieur.

— Moi non plus.

Et je file ... Rendu au coin de la rue Laplace je me détourne, et je vois le gamin qui tâte son gousset d'une main désespérée, et reg irde à terre autour de lui d'un œil humide et bien inquiet. J e lève les yeux au ciel : Bonne Sainte Anne, donnez-lui en donc une autre !.... et faites que je passe bien près de lui !

Un fou rire suivit cette histoire impie.

Les sept amis qui se trouvaient ainsi rassemblées dans la cantine de la mère Labourique étaient des gens de chantier. Ils partaient le soir même pour les hauts. Bien des jeunes gens, alors comme aujourd'hui, allaient passer l'hiver dans les bois, et revenaient le printemps sur les cages. Quelques uns de ces hommes

avaient l'énergie de rester honnêtes et chrétiens ; mais la plupart devenaient d'une impiété, d'un cynisme effrayants. Presque tous gaspillaient, au retour, dans les bouchons infects et les mauvais lieux, l'argent qu'ils avaient gagné durant l'hiver. Hélas ! ils sont encore trop nombreux ceux qui, de nos jours, dépensent aussi follement les belles années de leur vie. Pourtant nos prêtres dévoués s'enfoncent, chaque hiver, dans les forêts lointaines et vont évangéliser ces barbares enfants des peuples civihsés. Aujourd'hui, les bourgeois veillent à la moralité do leurs employés. Mais autrefois ! O mon Dieu ! quelle plume oserait décrire, quel pinceau voudrait peindre les scènes immorales ou impies que les vieux sapins couvraient de leurs rameaux épai?,

mais ne couvraient pas assez ! Quelle voix

pourrait répéter les blasphèmes qui faisaient trembler d'horreur les voûtes des forêts primitives ?

Les jeunes gens réunis dans les cabanes de bois rond s'exerçaient au mal, se vantaient de leur cynisme, mettaient leur esprit à la torture pour trouver des blasphèmes inouïs. Et le malheureux qui jetait à la face du bon Dieu,

de Jésus-Christ, ou de la Sainte Vierge les outrages les plus infâmes, était acclamé de tous, et devenait le héros de ces monstres baptisés.

Pour être vrai dans mes récits, je dessinerai à grands traits quelques uns de ces tableaux déplorables. Je peins sur nature et ne suis pas fantaisiste. Je me garderai cependant bien de rappeler les plus ignobles entretiens de ces êtres égarés.

— La table est servie, messieurs.

Madame Labourique, en s'adressant à ses hôtes, montre d'un geste quel suppose gracieux, la table garnie d'assiettes ébréchées, de couteaux et de fourchettes fleuris de rouille. Au milieu fume une énorme omelette. Elle est divisée en sept parts égales. Elle disparaît pour faire place à une autre omelette semblable.

Comme les voyageurs attaquent cette dernière, la Louise entre. Un petit garçon la suit. Il a les yeux rouges de chagrin, et tient dans sa main droite une tête de cheval en pâte sucrée. Les jeunes gens saluent la fille à Madame Labourique, qui rend la politesse avec un sourire qui serait charmant s'il ne glissait

pas sur des lèvres jaunes. Picounoc regardant l'enfant s'écrie, parlant toujours du nez : Le miracle de Sainte Anne !

Poussedon demande : Viens-tu du Ciel, mon petit .?

L'enfant, un peu troublé, répond naïvement : Je viens de Lotbinière.

— Alors c'est différent, ajoute Lefendu.

La Louise prend la parole : Je fai trouvé pleurant au coin de la rue Sous-le-fort. Il m'a dit qu'il avait perdu son argent et qu'il ne pouvait plus acheter de quoi manger. C'est triste un enfant qui souffre de la fain ! Je me suis laissée attendrir et je Fai emmené ici.

— Elle s'est laissée attendrir ! répète Tintaine d'un air moqueur! ...

Les autres éclatent de rire.

Picounoc dit : Je lui paie à dîner. Viens ici, mon garçon.

L'enfant s'approche de la table.

—Ne prends pas de chaise puisqu'il n'y en a pas, et mange.

L'enfant mange sa bonne part de fomelette et remercie poliment. Quand Picounoc, pour payer, tire sa bourse et jette deux pièces de

cinq francs sur le comptoir, l'enfant pense : Cette bourse est bien pareille à la mienne, et ces pièces aussi, bien pareilles aux miennes !... Mais il ne dit rien, car sa conscience n'est pas tout à fait tranquille.

Madame Labourique et sa fille tinrent conseil. Le résultat de leur tête à tête fat que le gamin resterait avec elles, s'il le voulait, pour donner le bois, faire les commissions, et mille autres petites choses que les gamins font bien quand ils ont de la bonne volonté. Vers le soir, les hôtes de la taverne de Y Oiseau de proie s'embarquèrent sur le Patriote, pour Montréal, et de là x^our Bytown, où se faisaient les engagements.

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