‹ Le pèlerin de Sainte Anne (volume 2)Chapitre 18 sur 66 · LE MUET · texte numérisé non relu

LE MUET

Le matin se levait radieux. Le soleil dérou lait une nappe de lumière sur les ondes calmées du grand ileuve. La mer montait. La cage échouée sur la grève de Lotbinière commençait à flotter. Djos était allé de nouveau rêver sur les côtes verdissante?. Jamais les bouvreuils et les pinsons n'avaient mieux chanté- Les bois s'étaient séchés au souffle de la brise du matin, et une senteur délicieuse venait de partout comme un encens que la terre envoyait au ciel.

Djos suit le cours capricieux de ce petit ruisseau qui perd son onde dans le tuf du rivage, au bord du bois du Domaine. Tout à coup la voix de ses compagnons retentit.

On l'appelle. La cage va descendre avec le baissant :— J'emporte cette fleur, pense-t-il, car sa langue est toujours liée par la vengeance de Dieu. C'était un iris qui se mirait de haut dans l'humble ruisseau. En montant pour

cueillir la fleur, il aperçoit une petite fille étendue sur les cailloux. Ses pieds se perdent dans l'eau fugitive. 11 y a du sang sur la pierre. L'infortunée s'était sans doute assommée dans sa chute. 11 fait un pas en arrière : Un frisson parcourt tout son corps. 11 relève l'enfant qui ouvre de grands yeux tristes, et

paraît avoir perdu le souvenir La serrant

avec un sentiment de compassion contre sa poitrine, il l'emporte sur la cage.

En le voyant accourir avec cette enfant dans les bras, les gens de cage furent intrigués. L'ex-élève de troisième dit, levant les mains au ciel : O tempora, o mores ! que ferons-nous donc, nous qui parlons tant, si ceux qui n'ont pas de langue se font ainsi suivre des jeunes filles ?

— Mais ne vois-tu pas que c'est une enfant, répartit Picounoc, et qu'elle est innocente comme toi et moi ?

— Comme toi et moi ! observa Lefendu, c'est un peu risqué.

— Sicut et nos ! dit, comme un écho, l'exélève en levant les yeux au ciel.

Le contre-maître s'avança vers Ujos qui

entrait cUiiis l'eau jusqu'aux genoux pour atteindre la rame qu'on avait jetée en guise de passerelle,

-Quelle est cette enfont ? Où l'astn prise?

Pourquoi l'apportes-tu ici? dit-il avec

mauvaise humeur et volubilité.

Le pauvre muet regardait le contre-maître en marchant sur la rame étroite avec son doux fardeau. Le contre-maître allait ajouter avec un blasphème: Mais parle donc ! il se souvint tout-à-coup que Djos ne parlait plus depuis environ six mois.

Chacun se presse autour du muet pour voir l'enfant.

—Oh ! mille noms ! quelle est belle ! dit l'un.

— Comme elle est blessée! dit l'autre

-Pulchra es, dit l'ex-élève, allongeant le cou pour regarder par dessus l'épaule de Picounoc, sed macula est in tel

—Tais-toi donc, imbécile, avec ton latin!....

-Si tu savais cette belle langue, Picounoc, tu ne voudrais jamais parler l'iroquois comme tu le fais !

Le muet tâche d'expliquer, par dos signes,

OÙ et comment il a trouvé la petite. L'un des hommes de cage va puiser de l'eau dans un plat de fer blanc et lave la figure ensanglantée de l'enfant inconnue.

La fraîcheur de cette onde pure la ranime, elle entrouvre ses beaux yeux uoirs, cherche autour d'elle, puis, d'une voix faible, elle murmure: Tante, où es-tu ?....< j'ai soif! On se hâte de lui donner à boire, puis on l'accable de questions. Mais ses pensées sont confuses.

Elle dit seulement: Mes framboises!

Oh! tante va me battre Et elle se met à

pleurer.

La cage, emportée par le courant, s'éloignait du rivage. Le contre-maître, se penchant sur l'enfant que Djos tenait toujours dans ses bras, lui dit : Veux tu retourner voir ta mère.

La petite répondit : J'ai peur ! j'ai peur ! ma

tante va me battre !

Le muet avait des larmes dans les yeux- De minute en minute il s'attachait à cet ange que le ciel venait, en quelque sorte, de lui

'confier Il avait peur qu'on le lui ravit. Il

se souvenait de ses souffrances passées et se montrait plus sensible aux souffrances des

autres, riconiioc dit à ses compagnons : C'est une enfant maltraitée par sa tante, c'est évident: Emportons-la?

— Emportons-la répondirent les autres.

— A nous tous, observa Sanschagrin, nous pouvons subvenir à son entretien.

— Y penses-tu ? demanda Fourgon. Tous tant que nous sommes nous ne pouvons économiser un sou par année, et nous allons, d'un vire-main, devenir pères et mères de famille ? Merci !

Le muet serra la petite contre son cœur.

— Allons ! commande le contre-maître, déposez cette enfant dans une cabane, si vous ne la reportez pas à terre, et vite ! aux rames ! Il faut gagner le large.

— A terre ? où voulez-vous qu'elle aille ? réplique le gros joufiiu, elle est encore sans connaissance.

— Aux rames ! alors, vite ! aux rames !

Le muet dépose sa protégée dans la meilleure cabane, sur la plus molle couche de linge et de branches, et rejoint ses compagnons. On met les rames dans les toUets, en avant, et l'on rame lentement, mais avec vigueur. Le

courant qui est rapide chez nous, entraine bientôt la cage loin de la rive.

— Ecoutez donc ! fait tout à. coup Sanschagrin,

— Jiudite ! répète l'ex-élève.

— On dirait le cri d'un homme en peine.

— On appelle la petite fille, je crois.

Le muet poussait sur sa rame avec une force qui tenait de la fureur, et la cage s'en allait tou jours. On entendait, en eflet, des clameurs lointaines monter du tond des bois; mais ces cris arrivaient faibles et mystérieux au milieu du grand fleuve. La cage descendait toujours.

— Si quelqu'un veut retourner au rivage en canot, dit le contre-maître, qu'il y retourne.

Le muet regarda d'un œil plein de pitié la cabane où reposait l'enfant. Personne ne répondit. La cage descendait toujours. Elle passa devant la pointe du Platon. Bientôt les côtes échelonnées de la rive sud s'éloignèrent, formant un immense amphithéâtre, dont l'anse de Ste. Croix était le parquet merveilleux, et la cage noire parut sur le fleuve d'argent, comme un trait de plume sur une feuille blanche.

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