‹ Le pèlerin de Sainte Anne (volume 2)Chapitre 23 sur 66 · LE CHARLATANISME EN PLEIN AIR · texte numérisé non relu

LE CHARLATANISME EN PLEIN AIR

Le samedi suivant était un jour de marché. Dès l'après-dîner de la veille, les habitants arrivèrent de la campagne avec leurs produits. Les uns débarquèrent du bateau des poches pleines d'avoine et de blé qu'ils entassèrent comme des cordes de bois ; les autres apportèrent des concombres indigestes et des melons odorants, des oignons tournés et des cives, des petits pois verts et des gousses de fève : presque toute la famille des graminées, et celle des cucurbitacées, et celle des liliacées, et celle des légumineuses. De jeunes filles vinrent de St. Nicolas avec des paniers de frêne et des cassots d'écorce de bouleau, gonflés de framboises et de "biuets. Des femmes adroites offraient en vente des pièces de toile ou d'étoffes qu'elles avaient laites au métier ; des chapeaux de paille tressée à cinq, à six et môme à huit. Chacun prenait

sa place sur le marché, invitant de la voix et du geste, les orgueilleux citadins à acheter les produits de la nature et de l'industrie.

Portant sur son dos une boite énorme que retiennent des courroies de cuir passées en avant des épaules, un jeune homme sort de l'auberge de V Oiseau de proie, et se dirige vers le marché. Il s'arrête près d'un porche où passe beaucoup de monde, déboucle ses bandes de cuir et dépose la boîte sur le pavé. Il l'ouvre, en tire plusieurs petites fioles qu'il enfonce dans les poches de son gilet, jette un coup d'œil scrutateur autour de lui, puis gravement comme un candidat qui monte sur le tréteau populaire, il monte sur sa boîte refermée.

— Que veut donc faire cet individu? se demandent les habitants.

On ne connaissait pas encore, à Québec, l'éloquence du charlatanisme en réclame.

— Mesdames et messieurs, dit, d'une voix claire et légèrement impressionnée, le débitant de drogues que nous connaissons, mesdames et messieurs, approchez, venez ici, c'est la voix de l'humanité compatissante et chari-

table qui vous invite. Venez, vous tous qui souffrez, jeunes et vieux, hommes et femmes! Quelque soit le mal que vous endurez, j'ai un remède pour le guérir. C'est le sirop de la vie éternelle ! C'est écrit sur les bouteilles ; pas de contrefaçons possibles ! Ce n'est point du charlatanisme que je fais. Vous m'avez vu enlever, comme par enchantement, les douleurs les plus aiguës. Je suis sûr de mon art, et ce n'est point pour l'argent que je travailla, c'est pour le bonheur de l'humanité souffrante!....

Les habitants s'approchent peu à peu.

— Prenez donc soin de nos effets, disent les plus avides aux moins empressés, nous allons voir ce que c'est, et nous ne serons pas longtemps.

Le cercle des curieux s'élargit, et le charlatan s'anime. Rien comme d'être écouté pour donner de la verve. Le docteur à la barbe rouge et au sirop de la vie éternelle continue : "Mesdames et messieurs, souffrez-vous du mal de dents ? ce mal qui vous met la rage au cœur et les larmes aux yeux. Avez-vous des rhumatismes, entendez-vous ? ces douleurs inexpliquables et invisibles qui vous broient la moelle

des OS comme des tenailles. Avez-vous des manx d'oreilles qui rendent sourds et fous ? Avez-vous des blessures, coupures, déchirures, engelures et brûlures ? Etes-vous dyspeptiques, rachitiques, apoplectiques, sujets aux coliques ? Etes-vous faibles ou trop sanguins ? Etes-vous enclins à vous démettre les doigts ou les mains, les pieds ou les reins ? Voulezvous, jeunes gens, conserver votre teint de rose, n'avoir jamais de rides et rester toujours jeunes ? Voulez- vous, vieillards, retrouver l'ardeur et le feu de la jeunesse, éviter la décrépitude, l'engourdissement, et vivre jusqu'à cent ans? Faites usage de mon sirop. Le voici. (Il montre, à la bande émerveillée, une fiole pleine d'une liqueur rouge quelconque). Je le fabrique moi-même; ce n'est point de la contrefaçon. Cela me conte cher ; je vais cueillir en personne les herbes dont j'ai besoin pour le fabriquer, sur la montagne de St. Augustin, avant le lever du soleil, sous la neige, la veille de Pâques fleuries. Je ne fais payer que mon trouble Vous comprenez que je ne peux donner tout mon temps pour rien. Je ne vends cet élixir que trente sous la fiole, rien que trente sous ; c'est pour rien, messieurs, pour rien !

— Comment appelle-t-il cela ? demande un habitant de iSte. Croix à son voisin.

— Il adit: Eli...Eli... J'ai oublié l'autre nom.

D'un antre côté l'on observe : Ça vaut toujours la peine d'essayer ; un trente sous, ce

n'est pas tant! Celui-ci demande: En

achètes-tu, toi? Celui-là répond : J'en ai envie.

— Au reste, cet homme est un docteur sans pareil; ce n'est pas un hâbleur. Je l'ai vu, lundi dernier, au cul-de-sac, remettre parfaitement bien, comme toi et moi, dans le moment de le dire, un malheureux vieillard tout éclopé !

— Ah! c'est lui? J'ai entendu parler de cela; c'est bi^n extraordinaire! Et dire que nos docteurs ne sont pas capables de nous remettre un doigt qui se démet !

— Tiens! le docteur de chez nous prétend bien que l'on ne se démanche point.

—Il est vieux, je suppose Les jeunes sont

plus fins que ça !.

Le charlatan continue avec une verve digne d'une meilleure cause: Allons! messieurs, qui en veut ? Qui veut de mon sirop dela vie éternelle ?

— Tiens ! dit José Mathurin donnant un coup de coude à Pierrot Plaisance, je te le disais bien que c'est du sirop de la vie éternelle !

— Qui en achète ? poursuit le marchand infatigable. Voyons ! personne, au milieu de vous, ne souffre du mai de dents ? Personne ne veut rajeunir ? Personne ne veut conserver son ardeur juvénile? Personne n'a de douleur rhumatismale. Personne ? personne?

"Un homme marchande des légumes à quelques pas de là, soudain on le voit pâlir, puis il porte la main à sa poitrine et s'appuie sur la table d'un regrattier.

— Qu'avez-vous donc, mon ami, demande l'habitant qui étalait ses denrées ?

— Ah ! je vais mourir, je crois ! j'ai un rhumatisme dans l'estomac Allez donc chercher un docteur

L'habitant crie : Un docteur ! vite ! un docteur ! cet homme va mourir.

Tout le monde jette les yeux sur le malade. Le charlatan saute de sa boite et court vers le malheureux qui souffre horriblement. 11 ne prend pas le temps de lui déboutonner sa veste,

il eu, arrache les boutons, déchire la chemise et met la poitrine à nue. Alors versant dans sa main le contenu d'une bouteille, il mouille et frictionne longtemps la poitrine du malade. Le rhumatisme disparaît comme par enchantement, et le malade joyeux achète plusieurs holes de ce remède extraordinaire qui l'a sauvé.

" Messieurs, reprend le charlatan, je remercie Dieu, et remerciez-le, avec moi, de ce qui vient d'arriver. Vous avez la preuve maintenant de l'efficace vertu de mon remède et de mon honnêteté. Si vous négligiez d'acheter ce sirop incomparable, vous seriez coupables, car vous vous exposeriez à souffrir, à négliger vos travaux et à mourir par votre faute.

— Une fiole pour moi ! dit l'un des auditeurs, en offrant un trente sous.

— Une pour moi !

— Une pour moi !

Tout le monde en veut, c'est un empressement indicible autour du charlatan heureux qui rit sournoisement. Enfin il annonce qu'il n'en a plus.

— C'est malheureux ! j'âurais bien voulu en acheter une couple, murmure un habitant porteur d'une énorme tête Irisée.

— Venez avec moi, monsieur Asselin, j'en ai à mon hôtel.

— Vous me connaissez?

— Et qui ne connaît pas le plus riche habitant de Lotbinière?

— Vous me flattez.

— Pas du tout.

— Et vous, comment vous nommez-vous, s'il n'y a pas d'indiscrétion ?

— Moi? Je n'ai pas d'autre nom que celui

de docteur Mais venez par ici, suivez

moi !

— Pierre ! dit Asselin à Pierre Boisvert, aie soin de mes poches : je ne serai pas longtemps.

Asselin suit le docteur au sirop de la vie éternelle, jusqu'à l'auberge de V Oiseau de proie. Il entre. Plusieurs personnes fument dans la pièce. Un nuage épais se promène sous le plancher peu élevé.

— Vous prendrez bien un petit verre, M. Asselin ?

—Pas de refus, puisque vous êtes assez poli pour me l'offrir.

— Le charlatan invite ceux qui sont dans l'appartement à venir trinquer avec M. Asselin. Un seul refuse, d'un geste qui ne permet pas d'insister.

— Mais je crois, dit Eusèbe, dévisageant l'un des buveurs, que c'est vous qui avez été guéri tout à l'heure d'un rhumatisme.

— Moi-même, monsieur, et je viens ici remercier de nouveau mon sauveur, et lui demander de me vendre encore quelques bouteilles de ce remède impayable; car je demeure loin de la ville, et une fois parti, je ne sais quand j'y reviendrai.

— Vous êtes bien bon, répond humblement le charlatan à son admirateur, qui n'est autre que son complice, le vieux St. Pierre, Vous n'êtes pas pressés, messieurs, continue-t-il, asseyons-nous et causons un peu. J'aime beaucoup à parler do la campagne et des travaux des champs.

Tout le monde put s'asseoir, grâce au nouveau banc que la mère Labourique avait fait placer le long de la cloison. Les rondes se

succédèrent vite. Chacun se lit un point d'honneur de payer la sienne.

—.Oui, dit Assehn, que la cinquième ronde avait parfaitement grisé, je suis un habitant à l'aise : aussi, je sais conduire la besogne : ce n'est pas le premier venu qui m'en remontrera.

— Et vous avez deux beaux biens, maintenant, hazarde le vendeur de drogue.

— Deux biens? qu'est-ce que tu dis ?

pardon ! qu'est-ce que vous dites, monsieur le docteur ?

— Oui, deux biens ; vous avez hérité de votre beau-frère ?

— Mon beau-frère ?. que le diable l'emporte !

— Le petit garçon n'est jamais revenu ?

— Jamais ! et il fait mieux de ne pas revenir.

— La petite fille est morte dans le bois ? Vous êtes heureux, vous, les poulets vous tombent tout rôtis dans la bouche : je voudrais que pareille aubaine m' arrivât.

— La petite lille ? Oui, elle s'est écartée

en allant aux framboises. Je l'ai cherchée

partout pas moyen de la retrouver. Ce

if est pas ma faute comme vous voyez.

—Ou la croit morte ?

— Morte ou pas morte, ça rn'est bien égal

Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle ne reviendra pas comme elle est partie C'est ça

qui ferait une jolie lille pour le plaisir

vous savez ?

— Bah ! n'achetez pas la cage avant de prendre l'oiseau. C'est une enfant !

— Ça vient vite : laissons faire,

—Vous devez avoir un joli tas de piastres dans votre cofifre ?

— C'est la femme qui compte ça ; moi, j'apporte à la maison.

— Laissez- vous votre femme seule quand vous venez à Québec ?

— Elle est bien capable de se défendre ; et

puis elle n'est i)as si belle ! ceux qui la

prendront de nuit la rendront bien de jour.

— Mais des voleurs pourraient piller votre maison ?

— Des voleurs? ils seront bien fins s'ils trouvent mon arovîit.

— Défoncer des coffres, ouvrir des tiroirs,, c'est l'affaire d'un moment.

— Pas si bête Eusèbe Asselin que de faire comme tout Je monde. Les vieilles casquettes et les vieux bas tout usés sont plus fidèles gardiens que les coffres et les tiroirs

— Auriez-vous pensé à cela, vous autres ? dit le charlatan à ses amis.

—Non !

— C'est qu'Eusèbe Asselin n'est pas un imbécile, allez ! reprit l'habitant enivré Docteur ! vos remèdes, que je m'en aille vendre mon srrain. Il se mit la tête sur son bras et s'endormit appuyé sur la table.

Un jeune homme sortit de l'auberge. C'était celui qui n'avait point voulu boire, se défiant de la traîtrise du rhum, et soupçonnant de mauvais desseins chez les hôtes de l' Oiseau de proie.

— C'est heureux pour lui qu'il ne parle pas, dit le charlatan, car il ne sortirait pas ainsi.

— S'il savait écrire?

— Il no sait pas écrire non plus, reprit Charlot, je m'en suis assuré. Vous comprenez que je l'aurais fait disparaître déjà, s'il eut pu nous

trahir ; car il ne me plaît guère, et il devine certainement quelque chose de notre vie; j'ai vu cela l'autre jour, quand il est venu avec le contre-maître visiter notre bois.

— Il n'a pas d'afïaire ici, observa le chef.

— "Vous oubliez, dit la mère Labourique, qu'il est demeuré dans cette maison autrefois, quand il était enfant ; il est tout naturel qu'il aime à revenir me voir.

— Alors que n'entre-t-il dans vos appartements? *

— C'est"cela ! il n'a pas raison de rester ici dans cette pièce : il ne boit pas, il ne s'amuse avec personne.

Asselin ronflait comme wne chaudière qui bout. Les brigands restaient seuls.

— Voyons s'il a de l'argent, dit^ vieux.

Robert introduisit adroitement dans la poche des pantalons d' Asselin sa main crochue, et tira une bourse de cuir fermée par un cordon. On compta la monnaie. Il n'y avait que trois piastres et quelques sous.

— Ce n'est pas assez, fit le charlatan. Ne perdons pas notre réputation pour si peu.

— Tu as raison, répondit le chef. Vends des bouteilles de sirop, cela nous paiera mieux.

— D'ailleurs, observa Chariot, si nous le dépouillons, il soupçonnera le docteur qui l'a prié de venir ici, et la vente des drogues eu éprouvera un échec redoutable.

L'argent fut rerais dans la bourse, et la bourse dans le gousset du dormeur enivré, qui ne s'éveilla qu'une heure après. Les brigands n'avaient pas quitté l'auberge.

— Vous m'avez mis dedans, dit Asselin en prenant un air joyeux pour effacer sa honte.

— C'est un accident ça se pardonne.

Au reste, personne que nous ne vous a vu ; personne ne le saura jamais.

— Et puis, repartit Asselin d'un air plus dégagé, estsçe que je ne suis pas libre de faire une petite fête avec de nouveaux amis ?

— Sans doute.

— Surtout avec un homme important et remarquable comme monsieur. Il montrait le docteur.

— Vous me faites un compliment qui me rend orgueilleux, répliqua le charlatan.

— Maintenant dit Eusèbe, il faut que j'aille sur le marché. 11 se leva. Le charlatan lui présentant une bouteille de sirop :

— Voulez-vous l'accepter en signe d'amitié ?

— Ah! vous êtes trop aimable! On ne

peut pas refuser, mais je vais en acheter une demi-douzaine.

Le docteur à la barbe rouge enveloppa six fioles remplies du célèbre sirop de la vie éternelle, les remit à l'habitant qui paya de bon cœur et sortit.

DROLUS EST.

Le muet, séparé brusquement de sa protégée, pendant la nuit du lundi, s'en était allé, rêveur et désolé, vers la cage qu'il regrettait d'avoir quittée sitôt. On le sait, une pensée, pourtant, l'avait un peu consolé, la pensée que l'enfant serait rendue à sa famille par le maître d'école. Il s'était promis qu'il reviendrait à la ville le vendredi suivant, et qu'il y resterait jusqu'au samedi, après le

départ du bateau de Lotbinière, afin de voir si le maître d'école ot l'enfant prendraient passage à bord. Il y vint en eflfet, et c'est ce qui explique sa présence à l' Oiseau de proie au moment ou son oncle y entra avec le charlatan. Joseph n'était plus ce jeune homme cynique et pervers que nous avons vw dans les chantiers, buvant mieux que les autres, jurant davantage, blasphémant le nom de Dieu plus gaiement. Le châtiment terrible dont il fut l'objet le convertit. Quand une force invisible enchaîna sa langue, que ses lèvres s'agitèrent convulsivement pour ne laisser passer qu'un râle affreux, que la colère du Seigneur offensé se manifesta d'une façon si terrible, il se prit à trembler ; il crut qu'il allait mourir ; que la terre s'entrouvrirait pour l'engloutir tout vif. Ses crimes passèrent devant ses yeux comme une volée

d'oiseaux sinistres. Il fut effrayé Si jeune

encore, il n'en put compter le nombre, ni comprendre la grandeur. Il revit les jours de son enfance, alors qu'il avait encore la sainte innocence du baptême, et des larmes de regret mouillèrent ses yeux hagards. Il revit, comme dans un rêve, sa mère mourante qui lui demandait de réciter un Ave, Maria, chaque jour, et

il eut honte de sa lâcheté. Il tomba à genoux et récita mentalement la prière angélique, suppliant sa sainte mère de le prendre en pitié.

Ses compagnons rient d'abord. Ils croient à une facétie et applaudissent. Le camp tremble sous les lazzis et les battements de mains. Le muet à genoux se frappe la poitrine. L'un des hommes de chantier, Picounoc, s'écrie : Le damné ! je ne le croyais pas si drôle !

Drôlus est ! dit l'ex-élève.

— C'est assez de singeries, lève-toi ! repart Lefendu.

— Tu nous fais mourir, farceur, ajoute Poussedon.

Djos, reste à genoux et pleure.

— Baptême ! hurle Picounoc, es-tu fou ?

— Il est saoul !

L'ex-élève lui donne une accolade avec lo pied et le fait tomber en avant. Alors, le muet se lève et sort de la cabane. Ses camarades le voient s'enfoncersous les grands pins chargés de neige, tête nue et sans capot. Plusieurs commencent à soupçonner quelque chose

d'extraordinaire. Paul Hamel dit pour leur ôter cette idée sombre : Si quelqu'un a mérité d'être puni, c'est moi ! puisque c'est moi qui lui conseillais de faire ce qu'il a fait. Or je parle encore comme rare de créatures, et le bon Dieu n'a pas l'air de s'en apercevoir ; donc ce n'est pas Lui qui a puni Djos ; donc Djos est plus fin que vous autres, et il vous mystifie,

— Mais il pleure ! observe le couque.

— Toi, tu n'as pas voix délibérative au conseil, réplique Piconuoc, ferme !

— Délibère avec ta marmite, dit Tintaine.

— Cum marmilâ tuâ ! ajoute l'ex-élève qui sort de la cabane.

— Où vas-tu lui demande-t-on.

— Ecoutez ! audite ou auditote, c'est la même chose, s'il est ivre, il faut veiller sur lui et ne pas le laisser périr dans les neiges éternelles, in ignem œternum ! traduction libre ; je vais, je vois et je viens! Veni, vidi, vieil toujours traduction libre.

— Va ! et que le diable t'accompagne.

— Merci ! c'est un meilleur compagnon que toi, Picounoc.

Le contre-maître entra comme l'ex-élève sortait. On lui raconta ce qui venait d'avoir lieu. Il haussa les épaules et avala un verre de whisky. Quelques moments plus tard l'ex-élève revint. Il était pâle et sérieux, lui d'ordinaire si gai. Tout le monde l'interroge à la fois, mais tout le monde à l'air de se moquer.

— Batiscan ! dit l'ex-élève, il y a du mystère là dedans. Il est fou c'est certain, ou il est muet.

— Picounoc se dressa : Yas-tu croire à ces châtiments ({ue les curés nous prédisent ? toi, un garçon d'esprit.

— J'y crois quand je les vois, re[>art l'exélève, qui parle sérieusement [)Our là première fois de sa vie.

— Où est-il? que fait-il ? l'as-tu vu ?

— Il est à genoux sur le gros pin que le vent a renversé l'autre jour et il pleure.

Une exclamation de surprise s'éleva sous le toit enfumé de la cabane, et plus d'un visage pâlit.

— Je l'appelle, il se retourne, me regarde à

travers ses larmes, continue l'ex-élève, Si

vous aviez vu l'expression de ses yeux !

Deux flèches de feu qui ont pénétré jusqu'au fond de mon cœur. Je lui demande ce qu'il fait. Il lève les yeux au ciel et se frappe la poitrine. Je le prie de revenir, il me fait signe qu'il va me suivre.

— Et tu crois qu'il fait cela sérieusemnet, demande le contre-maître.

— Oui, je le crois !

— On va rire tout à l'heure.

— Tiens ! le voici ! ditSanschagrin qui venait d'entrouvrir la porte.

Tous les hommes s'avancèrent dans la porte ouverte. Djos entra. Il était pâle mais ne pleurait point. Les quolibets commencèrent à voler comme les premières étincelles d'un feu qui s'allume. Le muet n'y ht pas attention. Les plaisanteries redoublèrent, U demeura impassible et se coucha sur son lit de sapin. De guerre lasse on se tut. Les uns crurent à une punition du ciel, les autres, à une boutade du joyeux camarade. Mais le soir vint et la nuit s'étendit sur les bois sombres ; puis le jour fit pleuvoir ses rayons sur les cimes des

pins, et les hommes reprirent leurs travaux fatigants ; et le muet ne parlait point. Et, pendant plusieurs jours et pendant plusieurs mois, la bâche affilée retentit sous le dôme de la forêt, la scie vibrante mordit les pins résineux, les traîneaux sans lisses crièrent sur la neige ; et le muet ne parla point. Dans tout le chantier l'on finit par comprendre que la main de Dieu s'était appesantie sur le malheureux jeune homme ; mais peu d'entre ces gens dépravés se repentirent et cessèrent de blasphémer le nom du Seigneur. Tant il est vrai que les miracles ne convertissent presque jamais les cœurs endurcis.

Le muet priait avec ferveur, du fond de l'âme, le matin avant d'aller à l'ouvrage, et le soir, après son rude labeur. 11 ne redoutait plus les moqueries de ses camarades et restait, devant eux, longtemps à genoux. Il soupirait après le jour où, porté sur l'immense cage de bois de pin, il voguerait jusqu'aux bords aimés de Québec. Acceptant le châtiment avec soumission, il espérait qu'un jour Dieu lui ferait miséricorde. 11 avait entendu parler souvent du sanctuaire de Ste. Anne, où tant de pauvres malheureux avaient été consolés, ou tant de

malades avaient été guéris, et il songeait à aller prier avec la foule des âmes saintes aux pieds des autels, dans ce temple de prodige.

L'hiver s'enfuit, les arbres reverdirent, les oiseaux revinrent à leurs nids de mousse. Les plançons furent mis à l'eau. Ils descendirent avec le courant, pêle-mêle, d'abord, ou seul à seul, selon les caprices de la rivière. Plus . loin, quand la rivière devint plus large, ils furent liés et formèrent des radeaux. Plus loin encore, quand ils arrivèrent au fleuve géant, les radeaux furent réunis en une immense cage ; et cette cage nous l'avons vue descendre avec les eaux du St. Laurent, s'échouer sur la grève de Lotbinière, puis arriver au CapRouge ; et nous savons ce que fit le muet.

Les hommes de la cage s'aperçurent de la disparition du radeau qu'avaient volé Chariot et Robert. Le contre-maître soupçonna les canotiers qui lui avaient demandé du secours la nuit précédente ; il interrogea le muet qui répondit par des gestes assez significatifs.

— Sais-tu, demanda le contre-maître, en quel endroit les canotiers ont amarré leur bois ? Le muet fit signe qu'il le savait.

— Viens! alors.

Il passait midi, le muet avait eu le temps de se reposer et de prendre sa part d'un bon déjeuner aux omelettes. Il part avec le contre-maitre. Rendus à l'endroit où le canot s'était arrêté la nuit précédente, ils virent des plançons bien semblables à ceux qui composaient leur cage, mais qui portaient une marque ditiérente. Deux hommes étaient sur la grève, prés du bois, et causaient à voix haute. L'un était mis en bourgeois : habit et pantalon noirs, cravate large^ col blanc levé jusqu'aux oreilles, et chapeau de soie : l'autre était en vareuse, eu pantalon de toile et ])ieds nus. Le contre-maitre de la cage s'approcha d'eux. Le muet les étudiait avec attention.

— Voulez- vous avoir l'obligeance de me dire d'où vient ce bois ? demande-t-il à celui qui porte la vareuse des journaliers.

— De St. Nicolas, répond bravement celui-ci.

—Ne vient-il pas du CapRouge plutôt ?

— Pourquoi ?

— Parcequ'il me manque un radeau bien semblable à celui-là.

— Monsieur !

— Ce bois, continue le contre-maître, n'a pas sa vraie marque : il a été estampé depuis peu, depuis qu'il est ici.

— Voici le bourgeois, répond le journalier, sans perdre sa présence d'esprit.

— Oui, messieurs, dit le bourgeois, ce bois m'appartient. Il a été remarqué à neuf en effet, vous avez raison ; mais il l'a été par ceux qui me l'on volé, et j'ai envoyé, cette nuit, des hommes le quérir à St. Nicolas.

— Alors, hionsieur, fit le contre-maître, je vous demande pardon

— Je comprends votre démarche et je vous pardonne volontiers.

Le muet était atterré. Il fit un geste de désespoir ; et quand il s'éloigna il regarda les deux hommes avec tant de mépris, il leur adressa, de la main, un adieu si insultant, que le contre-maître le réprimanda :

— Allons ! dit-il, sois poli !

Le muet pencha la tête. Le bourgeois, c'était Chariot, et le journalier, c'était Robert.

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