‹ Le pèlerin de Sainte Anne (volume 2)Chapitre 58 sur 66 · PERE ET FILS, MARI ET FEMME · texte numérisé non relu

PERE ET FILS, MARI ET FEMME

lya lune faisait pleuvoir sur les bois et le ruisseau de magiques rayons. Tous les objets changeaient de forme à mesure que l'astre voyageur, en s'en allant, déplaçait les ombres ; et les cailloux, les rameaux, les troncs, les touffes de gazon ^paraissaient enluminés maintenant, qui tout à l'heure n'offraient que des contours vagues et noirs. Les deux bandits achevèrent leur œuvre infernale. Ils apportèrent des roches, des souches, des débris de toutes sortes, pour dissimuler la fosse. Et quand à leurs yeux pervers tout fut bien, il reprirent le chemin de la maison. Lorsqu'ils entrèrent, trois heures du matin sonnaientà la grande horlogr*^ surmontée de trois pommes de bois dorées. Madame Asselin, prévenue, avait levé le loquet de dessus la clenche, afin qu'ils pussent entrer sans faire de bruit. Son mari n'était pas dans le complot, et la prudence voulait qu'on ne fit rien pour éveiller ses soupçons.

Le lendemain, dans la relevée, Saint Pierre, toujours mis en bourgeois, la tête couverte de sa perruque noire, et la bouche surmontée d'une longue moustache, sortit sous prétexte d'aller voir quelques fermes ou quelques emplacements dont on lui avait parlé. 11 se dirigea vers l'église. C'était ce jour-là même, et A'ers le même moment, que l'ex-élève et la jeune Emmélie se promenaient en rêvant d'amour, dans les allées du petit jardin nouvellement acquis par la maîtresse de La Colombe victorieuse. C'était au moment où le cynique Picounoc venait de retrouver sa mère et sa sœur, en raviA^ant, dans leurs âmes pures, des souffrances insupportables. Le vieux fripon cheminait d'un pas rêveur. Il regardait, de côtés et d'autres, les champs jaunis qui se déroulaient bordés au loin par la forêt, comme par un ceinturon de deuil. Les chemins des charroyeurs et les routes publiques perçaient des trouées claires dans la bordure sombre. Saint Pierre s'arrêta pour causer avec les habitants qui le saluaient en ôtant leur chapeau. Les habitants étaient heureux de lui donner les renseignements qu'il sollicitait. Il arriva près d'une maison plus petite et plus coquette

que ses voisines. La propreté reluisait aux alentours. Le jardin révélait des mains soigneuses. Le devant de la porte était balayé ; les vitres des fenêtres brillaient sous les petits rideaux blancs plissés par des galons. Dans un châssis s'étalaient des pipes de plâtre arrangées en étoiles, des chevaux en pâte sucrée, des pelotes de fil, des rangées d'épingles, des cartes garnies de Rouions, et mille petits objets à bon marché C'est peut-être la maison achetée dernièrement par la veuve, pensa le vieux brigand ; on m'a di«t qu'elle faisait, cette veuve, un petit négoce, et que je verrais divers arti clés dans sa fenêtre. Je vais entrer lui demander si cette maison est à vendre. Il ne faut rien négliger. Un détail qui semble insignifiant peut sauver ou perdre un homme. Et tout en pensant ainsi il frappa à la porte.

L'arrivée de Saint Pierre mit fin à une situation amère et critique. Picounoc tendait la main à l'ex-élève, et celui-ci ne savait s'il devait cracher à la tigure du misérable ou lui pardonner, à l'exemple de la mère infortunée. Il regardait Emmélie qui pleurait le visage caché dans le sein de sa mère, et il semblait attendre son ordre. A l'arrivée de l'étranger la jeune fille sortit.

Le chef des voleurs salue. Mais il n'a pas iiiii sou humble salutation qu'il recule de surprise. Il pâlit affreusement et reste silen. cieux oubliant ce qu'il a songé à dire. La maîtresse de la' maison lui présente une chaise, l'invitant à s'asseoir.

— Merci, dit-il d'une voix mal assurée, je voudrais acheter une pipe.

La femme tressaille au son de cette voix, et une rougeur subite couvre ses joues. Picounoc, curieux, s'approche de l'étranger. Des pipes sont étalées sur le comptoir. L'étranger en prend une au hasard, et la met dans la poche de sa veste.

—Voulez-vous du tabac ? demande Picounoc.

—Merci! répond laconiquement le vieux bandit qtii regagne la porte.

— Picounoc reprend : Venez-vous de loin ? Etesvous de la paroisse ?

— Non ! est la seul réponse qu'il reçoit.

La femme trouve singulière cette réserve de l'étranger. Saint Pierre sort; Picounoc le suit. Quand ils sont tous deux dehors, ils se regardent.

— Venez-Yons de l' Oiseau de proie ? demande Picouiioc en riant.

— Que fais-tu ici, toi? Es-tu venu renouveler tes exploits ? Je devine ton jeu, mon farceur !

Le regard de Picounoc s'assombrit, ses lèvres se serrent :

— Vieille canaille ! vous ne savez pas le mal que vous m'avez fait faire ?

— Il paraît que le ferme propos n'a pas duré, puisque tu reviens te jeter dans les bras de la blonde Emmélie, repart, d'un air goguenard, le brigand.

— La blonde Emmélie ! la blonde Emmélie ! vieux maudit, c'est ma sœur! — hurle Picounoc devenu furieux

— Ta sœur ? c'est ta sœur ? balbutie le monstre ; tu plaisantes '• tu dis cela pour rire.... tu te moques de moi !

— C'est ma sœur, vous dis-je, c'est ma

sœur ! et la femme honnête que vous

vouliez outrager c'est ma mère !

Et le garçon violent porte son poing fermé sous le nez du vieillard.

— Ta mère ? ta sœur? Est-ce que je le

savais moi? .Pourquoi ne me l'as-tupas dit?

—Je ne le savais pas moi non plus ! ce

n'est que l'autre jour, à Rimouski, que j'ai eu un soupçon de la vérité ! ce n'est qu'aujourd'hui, ce n'est que tout à l'heure, que j'ai pu m'en convaincre !

Emmélie était revenue près de sa mère.

Toutes deux regardaient par la fenêtre ce qui se passait à la porte. Elles entendaient quelques mots, et ce qu'elles entendaient leur faisait deviner ce qu'elles ne pouvaient entendre ; mais toutes deux pensaient : Ce n'est point lui, pourtant ! Le misérable ne ressemblait pas à cet homme et paraissait plus vieux !... L'ex-élève, par un sentiment de délicatesse se tenait à l'écart.

--A Rimouski ? s'écrie Saint Pierre, mais

qui es-tu donc, toi ? je ne te connais

point ! Il est vrai que je suis parti de

Rimouski depuis bien des années.

— Qu'est-ce que cela vous fait, que je sois le fils de Pierre ou de Jacques ?

— Ton père est-il mort?

—Le diable doit l'avoir emporté depuis

longtemps, ou il n'a pas de cœur

C'est de sa faute si je suis devenu un misérable et si ma mère est aujourd'hui dans

l'infortune Il nous a abandonnés depuis

longtemps ! Ce n'est pas étonnant, car il

avait débauché ma mère, et tous deux s'étaient mariés devant un ministre protestant

Le vieillard pâlit sous son masque. Il recule d'un pas et reste un moment silencieux. Puis se rapprochant :

— Que dis-tu, Picounoc, ton père est de

Rimouski ? Il s'est fait marier par un

ministre protestant ? aux Etats-Unis ?

c'est aux Etats-Unis?

—Oui.

—Et ta mère se nomme Ftlonise Morin ?

—Oui.

—Ah ! , mais non, ce n'est pas possible !

ce n'est pas possible !

— Ayez-vous connu mon père ?

— Ton père ! ton père, c'est un maudit '

— Pas plus que vous, toujours ! Décampez !

Et Picouiioc met la main sur la poignée de la porte pour ouvrir et entrer.

— Arrête ! crie le brigand.

Picounoc le regarde.

— Arrête ! arrête, te dis-je.

— Allez-vous-en !

— Picounoc, je suis ton père !

— Tu mens, vieux fripon !

— Picounoc, je suis ton père !

— Si tu es mon père, hurle le garçon que la fureur et l'efiioi rendent fou, ôte donc cela pour que je te voie comme il fant !

Et d'un bond il s'élance sur l'insolent vieillard, et lui arrache moustache et perruque.

Un cri part de l'intérieur de la maison. Les deux femmes viennent de reconnaître l'impur vaurien de la rue Champlain. Le vieillard, honteux et pâle de colère, ramasse et fait disparaître, au fond de la poche de son habit, cheveux faux et fausse barbe.

— Ça ne tenait pas beaucoup, dit-il rugissant, et un enfant pouvait faire ce que tu as fait, grand lâche ! Maintenant approche ! et j'en

jure Dieu, je ne te laisserai pas un cheveu sur la tête !

11 est affreux à voir ce vieux brigand enragé. Il se développe comme le chat qui se fâche : ses muscles se gonflent sur le cou, sur les bras, sur les jambes, comme des éponges dans l'eau, et s'enlacent comme des couleuvres. Picounoc a peur et recule.

— Tu recules! peureux ! tu te sauves!....

grince le vieillard, mais tu ne m'échapperas pas ! Si tu te caches ici, je te retrouverai ailleurs !

Picounoc ouvre la porte et se réfugie dans

la maison Quand le brigand le voit à l'abri

de ses injures et de ses coups, il lui crie, l'écume à la bouche et le poing fermé: Lâche ! canaille, je te maudis ! .j'ai le droit de te maudire puisque je suis ton père !

Picounoc épouvanté s'arrête dans la porte entr'ouverte : Tu mens ! dit-il encore au vieillard.

Le brigand s'avance, monte sur le seuil, et mettant la tête dans la maison, dit lentement : Je suis Pierre-Enoch Saint Pierre, deliimouski, le mari de Félonise Morin et le père de deux

enfants jumeaux à qui j'ai transmis la malédiction paternelle!

La foudre tombant avec fracas au milieu de la salle paisible eut causé moins de frayeur et d'étonnement que cette terrible révélation. Le brigand attend debout dans la porte le résultât de son audacieuse parole. Audacieuse en efï'et est cette parole, car le vieillard n'a qu'un soupçon de la vérité. Mais il est convaincu d'avoir deviné juste, quand il voit la femme s'affaisser, pâle et tremblante, en s'écriant : Mon Dieu! Mon Dieu! c'est mon mari !

Emmélie, étourdie comme par une détonation formidable, est agenouillée près de sa mère et la regarde fixement, d'un air en peine, sans rien dire, sans rien faire. Picounoc aussi lui paraît frappé de vertige. Il se retire devant le vieillard comme pour se soustraire à son regard de flamme. Saint Pierre entre : — Je suis donc chez moi, dit-il d'un air impassible.

Il s'approche de sa femme et la relève : — Félonise ! Félonise ! dit-il, allons ! réveilletoi Il ne faut pas m'en vouloir Je vais

rester avec toi Je serai un brave mari

Il y a une fin à tout. Jeunesse se passe

L'ex-élève apporte de l'eau froide et mouille le front et les joues de la femme évanouie. Elle ouvre les yeux :

— Tu ne me reconnais plus, reprend le brigand. Il y a vingt-six ans que tu ne m'as pas vu ! c'est-à-dire

L'exélève qui s'indigne d'un pareille cynisme, repousse le vieillard : Laissez-la donc ! retirez-vous un peu, vous reviendrez une autre fois. ^

— Mêle-toi donc de tes affaires, toi, réplique le brigand : Je suis chez moi; j'y reste.

— Vous n'êtes pas chez-vous et vous ne resterez pas ici.

— Je te flanque à la porte.

— Je vous fais mettre en prison !

—Toi?

-Oui!

—Toi?

— Oui, moi ! moi ! entendez-vous ? Je connais

votre histoire !

Le brigand perd de sa témérité devant la

fermeté du jeune homme. Il vent attirer Emmélie à lui. Elle se sauve en disant : — Vous avez l'ait trop de mal à ma mère !

Madame Saint Pierre sort de son évanouissement. Une amère angoisse est peinte dans son regard. Elle ne sait que dire, elle ne sait que faire. Qaelle horrible position que la sienne ! Elle a aimé son mari ; elle a pleuré sur son infidélité ; mais son cœur naturellement bon et sensible, est toujours enclin à la miséricorde. Elle n'a pas vu vieillir son époux à ses côtés, et son souvenir le lui montre toujours jeuiïe et beau comme au temps jadis, alors qu'oubliant tout elle s'est donnée à lui, L'ex-élève, comprenant dans quelle situation la présence inutile de cette homme jette Emmélie et sa mère, prend une détermination ferme :

— Sortez ! dit-il au vieux chef des voleurs» et ne reparaissez pins dans cette maison sans y être mandé, ou bien je vais, sans retard, vous dénoncer.

Le chef lance un regard brûlant au jeune homme. Il comprend qu'il ne peut ni affronter le danger, ni attendre les dénonciations. 11

faut user de ruses, et se débarrasser de ses ennemis dangereux. Il dépose sur les lèvres de sa femme un baiser qui n'est nullement le chaste baiser de l'hymen ; il fait un geste de menace à l'ex-élève et s'éloigne.

A quelque distance de la maison, s'arrêtant dans une baisseur discrète, il rajusta sa moustache en brosse et sa chevelure noire.

Picounoc et l'ex-élève portèrent, sur un lit, madame Saint Pierre qui ne sortait de sa torpeur que pour s'évanouir de nouveau. Elle fut longtemps triste et malade.

XXIY

LE PELERIN A LOTBINIERE.

Le chef des voleurs s'en retournait pensif chez Asselin, lorsqu'il vit venir deux personnes qui causaient et gesticulaient avec animation. Il prêta l'oreille à leur discours. L'une disait : 11 va débarquer à la vieille église. Sa petite «œur est avec lui ; et le bateau de Paton est chargé de mon.de. Tout les passagers de

Mathurin ont voulu s'enrevenir avec le muet. Mathurin est arrivé presque seul.

Le chef interrogea ces personnes et leur demanda si elles parlaient du muet guéri miraculeusement à Sainte Anne.

— Oui, répondirent-elles. Il va arriver dans une demi-heure au plus : vous voyez la berge sur la batture, vis-à-vis Filet. Elle ne monte pas vite, la brise est faible.

— Ce qu'il y a de plus étonnant, reprit l'autre, c'est que sa petite sœur est avec lui.

— Merci ! dit le brigand qui partit d'un pas plus rapide. Il annonça la nouvelle à madame Eusèbe, qui fit prévenir aussitôt son mari par l'aînée de ses petites filles. Asselin travaillait au champ, mais assez près de la maison. 11 entra de suite, se rechangea, mit un cheval à la voiture et partit.

— Tu vas au devant de lui ? demanda la femme sans cœur, ce n'est pas moi qui me dérangerais pour cela

La nouvelle de l'arrivée des pupilles se répandit promptement ; et quand la petite berge amena sa voile et entra dans le rigolet, il y avait sur la grève un grand nombre de curieux.

Un immense hourra s'éleva du bateau : le peuple y répondit de la rive. Djos débarqua le premier, tenant par la main sa petite sœur, rieuse et ravie de ce qui se passait autour d'elle. M. Lepage suivait les pupilles et veillait sur son enfant adoptive. Plusieurs de ceux qui étaient sur le rivage vinrent serrer la main au pèlerin et embrasser Marie-Louise.

— Rendons-nous à l'église, dit le jeune homme, allons d'abord rendre grâce au bon Dieu.

Et toute la foule suivit les deux orphelins qui marchaient se tenant toujours par la main. Et cette foule formait une longue procession qui allait s'allongeant toujours à mestire qu'elle avançait. Le curé vint au devant du jeiine homme et le félicita d'avoir été l'objet d'une si haute faveur de la part de Dieu. Il l'invita à la reconnaissance. Et prenant l'enfant dans ses bras : D'où viens-tu donc aussi toi pauvre petite ? c'est ton ange gardien qui te ramène !..

Un bruit confus de voix montait du millieu de la foule. Chacun faisait les commentaires que lui suggérait l'événement. Les uns rappelant les jours d'enfance du muet, et les traitements inhumains qu'il avait reçus de son tiUeur, n'étaient pas fâchés de le voir revenir

248 LE PÈLERIN Viù SAINTE ANNE.

triomphant, comprenant qu'en efîet le triomphe de la victime fait la honte du bourreau. Les autres avaient hâte de voir la contenance de madame Asseliii, et d'entendre raconter à la petite Marie-Louise comment elle s'était égarée dans le bois du domaine, en allant aux framboises avec sa tante, et comment elle s'était trouvé transportée, comme soudainement, dans une paroisse éloignée. La surprise causée par l'arrivée de l'enfant, n'était pas moins grande que l'admiration du miracle de la bonne Sainte Anne ! Quelques bonnes femmes disaient : C'est la défunte Jean, c'est sûr, qui a veillé, du haut du Ciel, sur ses enfants.

— Je le crois bien, répondaient les autres. Car ceux qui sont au ciel peuvent voir et connaître ce qui se passe dans le monde.

— Et ceux qui sont dans l'enfer aussi.

— Je n'en sais rien, répondaient celles qui voulaient restreindre autant que possible la liberté des damnés.

Cela doit être, puisque les esprits immatériels, insaisissables, échappent nécessairement à l'étrainte et ne peuvent être enfermés. Ils volent rapides comme la pensée, passant à tra-

vers les corps opaques comme la lumière dans le cristal, et vont de mondes en mondes, portant partout en eux-mêmes la peine et les tourments, ou la gloire et l'ivresse de l'éternité.

La foule entra dans l'église. Les orphelins, passant par la grande allée, vinrent s'agenouiller sur les degrés du balustre. Le prêtre entonna d'une voix émue un cantique solennel : Dieu va déployer sa pmssance

et tout le monde chanta, dans un transport d'amour et de reconnaissance, avec le lévite pieux, les louanges du Seigneur. Et dans la voûte du temple éclatant de blancheur, l'on eut dit qu'une troupe d'auges invisibles répétait, en les rendant plus suaves et plus doux, ces cantiques joyeux. Au sortir de l'église, quelques habitants invitèrent le pèlerin et sa sœur à venir prendre une tasse de lait ou de thé, car le soir arrivait et les orphelins n'avaient peut-être pas fait un copieux dîner ;1 bord du bateau de Paton. Le curé dit : Qu'ils viennent tous deux au presbytère, avec le monsieur qui les accompagne : la servante trouvera bien quelque chose à mettre sur la table ; et s'ils désirent se rendre ailleurs ensuite, ma voiture sera à leur disposition.

Personne n'osa s'opposer au désir du curé, et, par respect, nul n'insista.

Au moment où les orphelins et M. Lepage, cédant à l'invitation du bon curé, prennent le chemin du presbytère, Asselin arrive en calèche à la porte de l'église, saute de la voiture, attache son cheval et rejoint le petit groupe qui s'en va lentement.

A la vue d' Asselin, tous les gens s'arrêtent curieux et se retournent pour voir le résultat de son entrevue avec ses pupilles. Plusieurs paraissent étonnés de cette démarche de sa part. D'autres, sachant qu'il était plus méchant que sot, affirment qu'ils s'attendaient à le voir arriver ainsi. Les uns pensent qu'il dissimule ; les autres reconnaissent qu'il ne peut pas agir autrement, sans s'exposer au blâme et au mépris de toutes les honnêtes gens.

Eusèbe salue le curé d'abord, ensuite l'étfanger, puis ses pupilles.

— Eh bien ! mon Eusèbe, lui dit le prêtre, le bon Dieu te rend les orphelins qu'il t'avait confiés déjà ; cette fois, il faut que tu les gardes avec soin.

Asselin est daus la confusion, et les remords de sa conscience le portent à croire que chacun peut deviner ce qu'il a fait.

Je tâcherai, monsieur le curé, balbutie-t-il.

Pais, s'adressant au pèlerin: Je te demande bien pardon, Joseph, dit-il, si je me suis défié de toi, et si je ne t'ai pas traité comme mon

pupille je ne te reconnaissais point. Je ne

te reconnais pas encore ; mais je suppose qu'il sera facile de prouver que tu es le fils de ma défunte sœur.

— C'était malaisé de le reconnaître, observe le prêtre ; quand il est parti, il babillait comme une pie, et quand il est revenu, cet été, il était muet comme un poisson.

— Avec cela qu'il a diablement grandi, monsieur le curé voyez-donc, c'est un homme,

à présent, et un homme richement découplé....

— Dieu ne ferait pas un miracle en faveur d'r.n renégat et d'un menteur, continue le prêtre.

— C'est ce que je pense, monsieur le curé.

Les curieux regardent toujours, s'efforçant de saisir des lambeaux de la conversation. Le

curé monte, suivi de ses hôtes, l'escalier de sa galerie. Asselia s'arrête sur la première marche.

— Monte, monte Easèbe, dit le curé.

— Merci ! monsieur ie curé, merci ! Je suis venu au devant de Joseph et de Marie-Louise, et je vais les emmener à la maison, s'ils veulent bien y venir s'ils veulent bien me pardonner le mal que j'ai pu leur l'aire

Le pèlerin se retourne vers lui, tendant sa main généreuse : Le bon Dieu m'a bien pardonné, pourquoi ne vous pardonnerais-je point ? J'étais intiiiiment plus coupable envers lui que vous ne l'êtes envers moi.

Eusebe serra la main de l'orphelin dans la sienne, et des pleurs mouilleront ses yeux rarement humides.

—C'est bien cela, repartit le prêtre attendri : c'est la parole, c'est l'action d'un vrai chrétien. Entrez, mes amis, entrez !... Viens, Eusèbe, viens, Kien ne me fait plaisir comme d'être témoin d'une conduite aussi en ra])port avec l'Evangile de Notre Seigneur.

On entre. La foule satisfaite s'écoUle bientôt.

Asseliii ne conduisit pas les orphelins chez lui, ce soir-là. Le curé voulut les retenir au presbytère afin de les faire causer et d'apprendre, de leurs bouches, ce qu'ils étaient devenus après avoir laissé la maison de leur tuteur, jusqu'au moment où la protection divine s'était, à leur égard, si visiblement manifestée.

Madame Asselin était d'une humeur insupportable depuis une heure, depuis l'arrivée d3S orphelins dans la paroisse, et elle refusa durement de prêter à sa petite voisine, Noémie Bélanger, un fer à repasser. Il se trouve des femmes, et des hommes aussi, que le dépit rend bétes. Madame Bélanger soupçonna bien la cause de l'insolente bouderie de la mégère, quand Noémie, toute étonnée de ce refus inqualifiable, revint sans le fer à repasser.

La jeune fille, en apprenant la guérison de son ami le muet, n'a pu retenir une exclamation de joie. Elle s'est abandonnée aux délices d'une espérance infiniment douce aux âmes aimantes. Tout devient souriant et gai dans son cœur et autour d'elle. Elle éprouve une étrange émotion en songeant à la première entrevue avec Joseph, en cherchant à deviner les paroles qui les premières tomberont de ces

lèvres qu'elle a vues si fatalement muette, si souffrantes, même dans leur sourire. Le soleil se lève dans l'âme de la vierge, et les vapeurs qui ont voilé ses premiers rayons, se dissipent

au souffle de la brise matinale Mais la

nuit descend dans l'âme coupable de la femme d'Asselin, et les derniers reflets de la grâce s'éteignent dans les ténèbres profondes de la cupidité. Elle fait un froid accueil à son mari :

— C'était bien la peine, dit-elle, d'aller

essuyer la honte d'un refus Pent^es-tu qu'ils

vont revenir ici ?

Oui, ils viendront domain, ré[)ond Ausèbe, et j'entends qu'ils soient bien reçus Au reste, que veux-tu faire ? De quoi peuvent te servir maintenant ton ressentiment et ta haine ? Je comprends qu'on puisse ne pas les aimer, et que fou soit contrarié de leur retour ; mais au moins, il faut savoir dissimuler

La femme, ne sachant que répondre, tourne les talons en faisant une grimace.

Le maître d'école et le vieux S;iint Pierre entrèrent en causant à voix basse. Ils venaient de faire une promenade dans le champ, sous

LE PÈLKRIN DE SATNTF, ANNE. 255

prétexte de visiter les javelles de blé que la hîirt n'avait pas encore liées en gerbes. Le chef dit, en entrant, qu'il allait partir pour Saint Jean, ne trouvant pas à Lotbinière de ferme à acheter. Racette s'offrit de le conduire en voiture, si leur hôte n'avait pas besoin de ses chevaux pour serrer du grain.

— Je n'ai pas de serrée à faire, avait rép~indu Asselin ; tu peux prendre Carillon, et mener monsieur où il désire aller.

Le maître d'école et le chef des voleurs se dirigèrent, en calèche, vers Saint Jean. Ils revinrent la nuit sans être vus de personne, et le vieux brigand, armé du fusil d'Eusèbe s'en alla se cacher dans la cave à p.itates» sur le bord du ruisseau.

L'EX-ÉLÈVb: OUBLIE SON LATIN.

Le lendemain de l'arrivée des orphelins à Lotbinière était un dimanche. Chacun s'achemina vers l'église, qui à pied, qui en

Toiture, en parlant de la récolte et du beau temps, des pupilles d'Asselin et du miracle de Sainte Anne. A la maison, pour prendre soin des enfants et faire le ménage, n'était restée que la gardienne indispensable. Ceux qui n'avaient pas encore appris la grande nouvelle du retour inespéré de la petite fille égarée dans les bois, et du jeune gars disparu depuis neuf ans, l'entendirent raconter cent fois. Et les deux orphelins furent l'objet delà curiosité et de l'admiration de tout le peuple. Et voilà pourquoi il y eut tant de groupes de jaseurs à la porte de l'église. Après les vêpres, les parents et les amis se rendirent chez le tuteur, La maison s'emplit : elle regorgeait de carieux. Madame Asselin paraissait mal à l'aise. Eusèbe dissimulait-il son dépit ? je l'ignore : mais sa grosse face rousselée souriait, et lui, d'ordinaire morose, il se montrait affable et causeur. Le subrogé tuteur, Gabriel Laliberté, n'avait pas été le dernier rendu.

Cependant les pupilles n'arrivent pas encore. Atout moment quelqu'un sort pour interroger, du regard, le chemin ; et c'est à qui le premier apercevra la voiture du curé qui doit amener le pèlerin. Tous les hommes peuvent recon-

naître, à une demi-lieue de distance, le grand cheval noir du curé. Tout à coup un gars se jette triomphant dans la maison : Les voilà ! les ^'^oilà ! je reconnais, le train long du cheval ! Ils passent devant chez France Gagné.

Tout le monde se précipite. La voiture prenait la route de Saint Eustache, la concession où demeuriiit Asselin. Il est imposible de la reconnaître d'abord. On attend avec patience, et quand elle est sur le petit coteau, vers le milieu de la route, chacun peut admirer l'ardeur de la bète qu'une main habile conduit Les maquignons, attirés les uns vers les autres par l'instinct ou l'unité de goût, se trouvent réunis en un peloton bavard et tapageur. Us étudient l'allure aisée du grand cheval, font le dénombrement de ses qualités, parlent de ses écarts guéris et de sa corne dure. Us reconnaissent que nul d'entre les plus beaux de la gent chevaline, ne se porte mieux la tête. Ils restent bien penauds quand arrive la voiture. Ce sont les orphelins attendus, mais ce n'est point le cheval du curé. Le prêtre, appelé auprès d'un malade, avait prié Amable Simon de mener Joseph et Marie-Louise ch-ez

leur oncle. Amable Simon s'était rendu avec plaisir au désir du curé.

Eusèbe se tient à la porte avec les autres hommes. Il prie tout le monde d'entrer. Les pupilles entrent les premiers, suivis de M. Lepage. Les femmes s'écrient en apercevant l'enfant : Cette chère petite ! voyez donc

comme elle est belle ! Elle a grandi ! C'est

un miracle aussi qu'elle soit sevenue !

Toutes l'embrassèrent avec une véritable émotion, et plusieurs, en pleurant. La femme d'Eusèbe n'eut pas l'énergie de dompter sa haine, et, la dernière, elle s'approche de l'enfant pour l'embrasser. Eusèbe qui l'épie, rougit d'indignation. En apercevant sa tante, Marie- Louise va vers elle et lui tend les bras : Tante, dit-elle, pourquoi donc ne m'attendais-tu pas ? pourquoi te sauvais-tu toujours ?

Cette parole que la naïve enfant dit en souriant, est comme un coup de poignard dans le cœur de la femme méchante. Madame Eusèbe pâlit, balbutie quelque chose comme : Tais-toi donc, petite folle ! puis effleure de sa bouche dédaigneuse le front radieux de la jeune orpheline. La parole de l'enfant surprend

tout le monde, et l'on entend un chuchottement pareil au premier bruissement du feuillage quand la brise se réveille. Marie-Louise, heureuse de se trouver dans cotte maison oii pourtant elle a bien souffert, ressemble à l'oiseau que l'on élève prisonnier dans une cage. 11 sort, ouvre gauchement ses ailes qui n'ont jamais nagé dans les flots de lumière, s'effraie de l'immensité qui l'environne et de cette liberté qui l'étourdit, ne comprend pas les appels voluptueux des compagnons qui l'invitent sur les cimes en fleurs, et revient se poser sur les humbles juchoirs de sa prison. Marie- Louise demande ses petites cousines. Les enfants ne dissimulent point : ils n'ont point de rancune et ne se souviennent pas des chagrins de la veille. Ils sont impressionnables, mais leurs émotions sont courtes : ils passent sans cesse du plaisir aux larmes et des chagrins à la joie. Les petites cousines de Marie-Louise se sont enuyées tout un joui de leur compagne de jeu, Depuis longtemps elles n'y pensent plus qu'avec indifférencp, mais en la revoyant elles sentent renaître dans leur jeunes cœurs l'amitié endormie, et, joyeuses, elles lui sautent au cou pour l'embrasser.

Le pèlerin rappelle, pour que l'on ne puisse mettre en doute son identité, des faits dont il a été témoin dans son enfance, et il répond avec une surprenante axactitude aux questions qu'on lui fait. Il a tant songé, pendant les six mois de mutisme dont la colère de Dieu l'avait frappé, il a tant songé à tout : à son enfance, à ses parents, à ses amis aux agissements et aux paroles de chacun, que les moindres choses sont gravées à jamais dans sa mémoire. Il y a déjà plus d'un quart d'heure que l'on cause ainsi quand le maître d'école arrive. Longtemps il a réfléchi avant de se décider à paraître devant le pèlerin. Mais sachant qu'il a prévenu les gens en sa faveur, et que le pèlerin ne peut lui reprocher autre chose que l'enlèvement de l'enfant, il paie d'audace et brave le ressentiment de son jeune ennemi. A sa vue Joseph se lève : — Comment, vous ici? dit-il, vous?

— Et pourquoi pas? repart le maître d'école en souriant.

— Je ne sais ce qui me retient ! continue le pèlerin qui prend feu... j'ai envie de vous!...

Il oubliait qu'il n'était pas chez lui et que le maître d'école était dans la maison de son

beau-frère. L'on fut étonné de ce mouvement de colère du jeune garçon.

Racette, habile à dissimuler, reprend, toujours souriant : Tu m'as cru méchant, ..... tu pensais que je voulais perdre ta petite sœur,

et je voulais la sauver! Je n'étais animé

que de bons sentiments Et puis je ne te

reconnaissais pas. Si je t'eusse connu, cher enfant, j'aurais été content de laisser ta sœur

bien-aimée sous ta protection Je croyais

que tu l'avais enlevée à ses parents, à ses tuteurs, et je voulais la leur rendre. "Voilà tout mon crime.

L'orphelin remarque, tout étonné, que le maître d'école reçoit des marques d'approbation de plusieurs.

— Pourquoi l'avez-vous enlevée de nuit et avec l'aide d'une bande de voleurs et de brigands ? Est-ce là le fait d'un honnête homme ? Quand on agit dans les ténèbres, c'est que l'on a peur do l'éclat du jour ; et quand on a peur de la lumière, c'est que l'on fait le mal.

Le maître d'école ne dit rien. Le pèlerin, enhardi, continue en lui lançant des re-

262 LE PÈLfcRlN DE SAINTE ANNE.

gard:; foudroyants : — Vous vous associez à des voleurs, donc vous ne valez pas mieux qu'eux ! L'un de ceux qui sont venus avec vous au Chàteau-Richer, Clodomir Ferron, que Dieu mt; pardonne si je médis, était l'un des voleurs qui se sont introduits ici Tété dernier ; je l'ai vu. C'est lui qui a demandé du lait à Noémie Bélanger, et qui l'a insultée en l'embrassant. Us étaient trois ; ils m'ont lié, garrotté et traîné derrière la grosse roche, au milieu du champ de Baudet. Ils m'ont ensuite mis dans une charrette et conduit à la grève, comme vous le savez. Clodomir est peut-être mort à l'heure qu'il est. Il porte la peine de sa faute. Voilà vos amis, vos compagnons, et vous voulez que je ne me défie point de votre amitié, de vos paroles ?

Cette révélation jette l'émoi dans la maison. La surprise se peint snr toutes les figures et le maître d'école, foudroyé par l'audace du jeune homme, perd la sympathie des gens. Mais bientôt son hypocrisie raffinée prend le dessus ; il retrouve son sourire d'occasion.

— Il n'est pas encore prouvé que Clodomir Ferron soit un voleur, repart-il, et tu devrais songer qu'il a des parents et des amis ici, qui

n'entendent pas sans regret et sans peine m\e pareille accusation.

^ C'est vrai ! répondent deux ou trois 7oix.

Le maître d'école reprenait la position d'où le pèlerin l'avait délogé. Le pèlerin perdait du terrain. Cependant il réplique : S'il n'y a rien de prouvé maintenant, dans quelques jours il n'y aura plus rien de caché, ni d'incertain. La justice informe, et mon témoignage en vaut bien un autre, je suppose !

— Sainte mère de Dieu ! repart la mère Lozet, un jeune homme qui vient. d'être guéri par un miracle de la bonne Sainte Anne peutil mentir ?

Cette réflexion opportune rendit à l'orphelin la confiance de tous.

A ce moment une exclamation enfantine et joyeuse s'éleva : Mon petit panier! mon i)etit panier !

C'était Marie Louise qui venait d'apercevoir, sur une armoire, le petit panier de frêne dont elle s'était servie pour aller cueillir des framboises avec sa tante, au mois d'août dernier. Elle monta sur le dossier d'une chaise et fit tomber, à l'aide d'une aune, le petit panier

qui roula dans la place. Elle le ramassa, l'examina avec curiosité : Je le garde, dit-elle ; ce sera un souvenir!

Les framboises avaient rougi le fond du panier, comme la honte ou le dépit rougissait en ce moment les joues de la femme coupable.

— Il était à moitié de framboises, reprit l'enfant, s'adressant à sa tante, quand vous m'avez

appelée au fond du bois iSi vous aviez

voulu rester dans l'abatis avec moi ! il y en

avait des framboises ! Dieu qu'il y en

avait! Dans le bois, elles étaient rares

J'irai encore aux framboises, mais quand même vous me diriez de vous suivre au fond de la forêt, je ne vous écouterai plus.

M. Lepage, comme to s les autres et mieux que les autres peut-être, voyait bien les tortures que ces innocentes paroles faisaient endurer à la femme d'Asselin, et, soupçonnant le crime dont cette méchante s'était rendue coupable, il dit à l'orpheline, qu'elle retournerait avec lui au Château Richer dès le lendemain, si ses parents voulaient bien le permettre, et que là elle ne s'éga-.erait point dans les forêts. Le subrogé tuteur témoigna le

désir de la recueillir chez lui. Lepage insista, promettant de l'entourer plus que jamais de tous les soins que demandait son jeune âge, et s'engageant à la placer dans un couvent pour la faire instruire. 11 eut été injuste de refuser à cet homme charitable une si bonne occasion de pratiquer la plus belle des vertus, et à cette orpheline les biens précieux dont on voulait la combler.

Tendant que l'on décide de laisser l'enfant à son nouveau protecteur, deux jeunes gens entrent : ce sont Picounoc et l'ex-éléve. Bien qu'il y eut du froid entre eux, ils étaient venus ensemble, voir leur camarade et s'assurer de sa guérison miraculeuse. L'ex-élève porte un visage radieux. Les chagrins ne laissent pas de longues traces sur cette nature folâtre et gaie. L'amour, comme un vin généreux, l'enivre. Picounoc n'a plus son air gouailleur de coutume, ni son rire sceptique, ni sa voix nasillarde, car il ne parle plus, pour ainsi dire. En revanche, dans sa pâleur ils parait plus long que la veille. Tous les regards se jBxent sur eux. Ils ne s'en émeuvent point : la timidité n'est pas le défaut d'habitude des gens de cage. A la vue de ses compagnons.

le pèlerin s'écrie : Paul ! Picounoc ! et il s'avance au devant d'eux en leur tendant la main. L'ex-élève, surpris d'entendre parler son ami, bien qu'il s'attende à ce prodige, oublie son son latin :

— C'est donc vrai ? dit-il... c'est donc vrai ?

— Et oui ! repart le pèlerin, seulement, je ne parle pas latin comme toi.

L'ex-élève sourit. Picounoc prenant la parole

— Tu n'étais pas mu^-t; c'est un tour que tu nous as joué.

Le pèlerin jette au garçon nasillard un regard de reproche :

— N'ai-je pas été assez méchant dans les chantiers pour mériter le châtiment qU'3 tu sais ?

Picounoc penche la tête. Le pèlerin ajoute : — Si Dieu, dans sa justice, a jugé nécessaire de faire un miracle pour me punir, ne peut-il pas, dans sa miséricorde, faire un autre miracle pour m'annoncer le pardon ?

— Je t'avoue bien, reprit le grand gars, que je suis dur de croyance ; et les discours d'un

LE PÈLEKIN UE SAINTE ANXE. 267

autre qui parlerait ainsi, m'entreraient par une oreille pour sortir par l'autre. Mais toi. ..

— Crois en ce que tu voudras ; moi je sais ce que je sais. Dieu te préserve de ses châtiments !

Les deux jeunes étrangers s'assirent auprès du pèlerin et se mirent à rappeler des souvenirs du chantier. Madame Bélanger passa devant la porte avec sa fille JNoémie. Elles revenaient de vêpres, à pied toutes deux.

— Vous n'entrez pas roir Joseph ? demanda Eusèbe qui sortait pour reconduire Amable Simon.

— Est-il ici ? fit madame Bélanger.

Noémie tressaillit comme la corde d'une lyre ; un doux serrement de cœur la fit soupirer ; ses joues s'empourprèrent comme la fleur de treffle au soleil de juillet.

— Nous entrerons bien un instant, dit madame Bélanger en s'avançant vers le perron.

Amable Simon, fier de son cheval, partit au grand trot, dans sa calèche verte.

— Voilà madame Bélanger et sa fille murmurèrent plusieurs femmes.

Tous les yeux se braquèrent sur le pèlerin. On savait qu'il éprouvait de l'amitié pour la brune Noémie. Le pèlerin ne put supporter sans rougir cet assaut de la curiosité, Noémie suivait sa mère et paraissait vouloir se dérober aux regards indiscrets. Le pèlerin voulut dompter sur le champ sa folle timidité. II souhaita le bonjour à madame Bélanger, et dit à la jeune fille qu'il était heureux de la revoir, surtout heureux de pouvoir lui parler comme aux jours déjà loin de son enfance, alors qu'ils allaient ensemble à l'école. Les

souvenirs de l'enfance! voilà le thème

facile, abondant, délicieux, sur lequel brode éternellement l'imagination vive de la jeunesse et la conception lente du vieil âge ! Voilà l'objet des plus charmantes causeries, et des retours les plus touchants ! C'est une oasis où l'on se repose en traversant les steppes arides

de la vie Ceux qui ont été amis dans

l'enfance ne peuvent plus jamais devenir étrangers les uns aux autres. Le pèlerin et Noémie parlèrent de mille incidents qui les avaient alors bien intéressés. Ceux qui les écoutaient ne pouvaient pas deviner tout le charme de cet entretien.

— Te souviens-tu, dit Noémie, de cette fois où Clodomir Ferron te jeta dans la vase, en allant à l'école ?

— Je ne l'oublierai jamais, Noémie, car tu me révélas alors ton bon coeur et ta sensibilité....

Noémie rougit. Elle continua : Le maître

injuste au lieu de punir Clodomir, te donna des coups de règle

— Et tu pleuras, acheva le pèlerin, avec un sourire un peu triste

Lajeune fille avait encore envie de pleurer.

— Il était bien injuste ce maître, dit-elle, après un moment de silence.

— Il est ici, observa le jeune homme à voix basse.

Noémie jeta un coup d'oeil dans la salle et reconnut le maître d'école, assis auprès de son beau-frère. Elle devint rouge de honte, et pencha la tête comme si elle eut été coupable d'une grande faute.

— Mon Dieu ! dit-elle, qu'ai-je fait ?

— Tu n'as dit, tu n'as fait rien de trop, reprit le pèlerin à haute voix. Ce maître était injuste et cruel et je le soutiens à sa face

Le maître d'école, plus confus que Noémie, surtout plus coupable, dévora cet afiront en silence.

Page 1