CE QUE C EST QUE D AVOIR BONNE MEMOIRE
Joseph passa quelques années dans la ville,
chMgeant de maître et d'emploi plus souvent
que de chemise. Il devint un gamin redou*
tablé. Les jours de miirché, il se glissait à
travers les coffres de fruits et les saies de grain
des habitants. Un moment après, il revenait
joindre ses compagnon&l et partager avec eux
des melons gravés d'une délicieuse senteur, ou
des pommes fameuses, ou' des prunes bleues
qui ne lui avaient rien coûté. Quelquefois,
pour gagner un sou, il marchait sur les mains
ou faisait la roulette. Il- jouissait d'un grand
renom chez les siens, et régnait en roi sur un
peuple d'enfants terribles. Il ne regrettait pas
son tuteur, pçis davantage la femme de son
tuteur; mais souvent il pensait à la petite
Marie- Louise, et cette pensée le rendait triste,
car il savait bien que la pauvre enfant souffrait
toujours; Parfois il avait envie de l'aller ravir
à ses gardiens cruels; mais où la cacherait-il ?
H n'avait pas perdu, non plus, le souvenir de sa mère, et gardait fidèlement, malgré sa malice et son étourderie, la promesse qu'il lui avait faite de dire, chaque jour, un Ave, Maria. C'était bien la seule prière qu'il récitât avant de se mettre au lit. Enfin, il se fatigua de la vie de gamin et il voulut voir du pays. Il partit avec une troupe d'hommes de chantier qui montaient dans l'Ottawa. Il s'engagea d'abord pour faire la cuisine. C'est généralement par là que l'on commence. Il passa tout un hiver en tête-à-tête avec la marmite et les chaudrons. Le printemps, il avait merveilleusement pris des forces et du développement. Une autre année, il battit les chemins, puis il s'arma de la hache et frappa dur. Il acquit du prestige dans les camps de l'Ottawa comme sur les quais de la ville ; sur les quais, parcequ'il avait été filou, gouailleur et querelleur, dans les camps, parcequ'il était fort, jurait et buvait comme deux.
Un jour, c'était à la fin de septembre, il entre à l'auberge de ï Oiseau de Proie. On ne le reconnaît point, car il n'est'pas venu boire dans ce bouchon depuis plusieurs années. Il reconnaît bien, lui, la plupart de ceux qui se
trouvent là. L'un de ces derniers paie à boire: les autres boivent. Il s'approche du comptoir, prend, sans plus de gêne, lo verre de celui qui défraie la compagnie, et le boit d'un trait. Tout le monde demeure stupéfait. On n'a jamais vu pareille insulte. Lui, Joseph, reste impassible, regardant chacun tour à tour et cherchant à deviner les impressions de tous. Le jeune homme insulté sort enfin de sa «tupeur, et, jetant un cri strident et nasillard : Sacré !
Je ne redis pas la kyrielle de blasphèmes qui jaillit du nez autant que de la bouche du jeune monstre.
—On va voir, continue-t-il, maudit ! si tu vas venir, une seconde fois, m'insulter de la pareille façon ! Mère Labourique, remplissez mon verre !
—La vieille hôtelière obéit. Avant que celui qui demande le verre puisse le porter à ses lèvres, Joseph l'a de nouveau pris et vidé. TJîi murmure court dans la pièce On a le pressentiment d'une querelle sérieuse • Chacun
se retire. La mère Labourique dit : Pas de <îhicane ici! Attention à mes verres !.
76 I*£ Viih^B^V :l>li HMNTIi' ANNE.
Mais elle n'a pas achevé, que le jeune hoosime iusulté s'est rué d'un b^|îd, le poing fermé, sur sou agresgeur, Joseph, prévoyant le coup, se tient prêt. Il ne recule point, pare faciiement, de son hras gauche, la taloche qui lui est adressée, et, de son poing (kolt, dur cainine ;une piasse, il frappe en pleine figure, le madheureux jeune homme qui roule sur le plancher m^lpropr^i à dix; pas au moins. . D'aulares veulent prendre la défwsede leur coiaipagnon. Joseph s'écrie: Si vous vous mettez tous contre moi, vous êtes des lâches !^.... Venez, un par un, deux par deux, si vous le voulez, et je vous sors tous par la feûêtfe !....,.
Personne ne bouge plus ; personne ne dit rien. Oèluiqui a reçu le coup de poing se relève tout' abasourdi. Faisant contre fortune bon cœur, il dit à Joseph : Pourquoi, me maltraitestu de la sorte ? pourquoi m'insultes-tu ? je ne t'ai jamais fait de mal.
— Jamais fait de mal, dis-tu? voleur de bourse ! '
— Voleur de bourse, moi ?
— Vx)leur de bourse ? répètent les autres.
—Oui ! continue Joseph Te souviens-tu,
LIS PÈLKBIN DS BAIMTS AVNE. 77
il y a huit ans de cela, tu payas le dîner et le rhum à tes amis, ici même, aux dépens d'un malheureux enfant que tu avais débarrassé de sa bourse ?
— Ah ! oui ! repart i'uîx des jeunes gens, pendant que cet enfant achetait, d'une reyendeuse,^ . des petits chevaux sucrés ?
-^Ah ! fait le battu qui retrouva ses
souvenirs !
— Eh bien ! reprend Joseph c'est mcri qui
étais le volé, c'est toi qui étds le voleur
comprends-tu ?
Plusieurs se mettent à rire, Picounoc le premier,
— Alors faisons la paix, propose Fourgon, et prenons un coup ensemble.
— C'est bon ! dit Joseph, je ne demande pas mieux, maintenant je suis satisfait.
— Batîscan î tu tapes dur !
— Tous donnent la main à Joseph, et luttent de politesse à son égard : Où vas-tu ? Que faistu ?....;. Les questions pleuVent.
— Monte donc avec nous dans les chantiers de M. Mackttitosh. Ntrtts partons ce soir, dit* Pîcounoc: - ' .
Autant vaut aller là qu'ailleurs, répond Joseph, partons !
En devenant le beau-frère d'Asselin, le maître d'école, José Racette, n'en était devenu que plus détestable et plus détesté. Les enfants se plaignaient disant qu'il les battait pour rien; les parents se plaignaient disant que leurs enfants n'apprenaient point. L'un des principaux habitants de l'arrondissement alla trouver ses voisins. 11 leur parla si bien, que tous promirent de le supporter dans la lutte qu'il voulait entreprendre contre le maître d'école. Celui-ci, comme son beau-frère régnait plus par la peur que par l'amour. Il était intrigant et habile: il savait se mettre dans la manche des commissaires ; et chaque année, ces messieurs le réengageaient, sans se soucier de son savoir ou de ses mœurs. Mais enfin une ligue se forma. Jean Poudrier en était le chef. Le maître le sut, et les enfants des ligueurs en souffrirent.
L'élection des commissaires eut lieu. La nouvelle ligue du bien public l'emporta, et la majorité des commissaires élus sut lire. Le maître d'école se sentit perdu. Il alla voir pla-
sieurs de ces hommes importants qui tenaient, dans leurs mains, la balance de ses destinées ; mais deux seulement lui firent bon accueil. Alors il se décida de ne plus faire l'école. IL écrivit en conséquence, au président des commissaires une lettre pleine de fautes, qu'il signa Rosette, et, quelques jours après, il quitta la paroisse.
Dans le même temps une jeune fille disparaissait. Les commérages allèrent leur train.
—Ah !— disait Rosalie Dumai?, qui travaillait au métier chez la Paul Durand, où il y avait réunion de voisines, — cela ne me surprend
pas ! cela ne me surprend pas!... 11 y avait
quelque chose, je le savais bien ,
—Qui a bu boira ! eh bien ! ça c'est pareil ! observait d'un ton judicieux la mère Lozet.
Une autre, la veuve Bernier, reprenait : Si cette pauvre Tellier n'était pas morte, cette fille-là ne serait pas retombée.
— Tu crois ? ah ! va* c'est malaisé à dire, glapissait une voix grêle : je pense comme la mère Lozet : qui a bu boira ! qui a.....i
—Encore, si c'était ym bel homme ! mais il n'est pas si drôle ce maître d'école, risqua, à son
tour, une jeune fileuse qui tournait le rouet d'un pied fiévreux
Et (]^uand même, reprit la mère Lozet, quand même cet homme aurait toute la beauté d'un ange, et toutes les qualités du monde, tu sais bien que des chrétiens ne devraient pas connaître ces choses-là.
— C'est bien dit, ça, la mère Lozet ; c'est ce que M. le curé nous répète souvent. Ah 1 si la pauvre iille était venue plus régulièrement à la messe et au catéchisme ! Mais que voulezvous? Laissée à elle-même, avec une mère
qui ne vaut guère mieux Je ne médis pas,
vous la connaissez comme moi
—Oui, oui, on la connaît la Bergeron!
dirent toutes les autres à la ibis....'..
— La malheureuse enfant, je la plains.
. — Elle est bien à plaindre.
— Et qui sait ? il Tépousera peut-être.
-rSe marier avec eue? l'épousiar? Ah!
-c'est alors que l'amitié sera finie, el que le châtiment commencera.
-i-Des mariages de même, on en a vu^ et vbu« savez quel enfer c'était.
LE PfeLBRtN DE SAINTE AÎWE. 81
-=-La paix et le bonheur ne peuvent exister dans le ménage qu'à une condition, c'est que la vertu y règne d'abord.
— C'est cela, la mère Lôzet, vous avez raison. L'amour qui n'est pas appuyé sur la vertu est bien capricieux 11 peut disparaître en un jour comme il est venu. C'est la mat-guetite qui fleurit dans les champs, un jour de soleil, et qui tombé sôus les pieds du passant.