LES FRAMBOISES
Madame Eusèbe Asselin avait dit à son époux en se mettant au lit, le soir du seize août, qui était un jeudi : S^il fait beau demain, je vais aux framboises dans le bois du domaine.
— En voilà une idée ! avait répondu Eusèbe.
— C'est une bonne idée, tu verras ! J'emmène la petite Marie-Louise.
— Ah ! tu emmènes l'enfant ?
— La petite gueuse, si elle revient !
— Bah ! tu n'es pas capable de l'écarter assez bien .
—Laisse-moi faire ! Ce fur en parlant ainsi que les époux cédèrent peu à peu au sommeil .
Ils n'avaient pas prié avant de s'endormir. On ne prie pas quand on veut faire le mal ; et l'on fait le mal aisément quand on ne prie point.
Le lendemain le temps était beau. Les champs ruisselaient de soleil, l'ombre des noyers était d'une fraîcheur agréable. Asselin mit son javeliersur son épaule, et, vêtu de toile, il s'en alla couper son blé. En fauchant, il pensait à ce que sa femme lui avait confié la veille : Elle est hardie et fine, se disait-il, elle se tirera bien d'affaire. Si l'enfant ne revient plus, quel bon débarras ! Joseph n'est pas revenu. 11 ne reviendra jamais, j'espère. Je suis le plus proche parent, l'héritier par conséquent , Je vendrai la terre, de crainte que
les morts ne ressuscitent Une fois l'argent
dans ma poche
Dans l'après midi, madame Eusèbe, accompagnéc de l'orpheline, s'en alla cueillir des framboises. La femme portait un plat de fer blanc, l'enfant, un petit panier. Eusèbe qui les vit traverser les prairies et monter sur les
clôtures de cèdre, se dit : Bon ! les voilà !
Que le diable emnprte la petite tille !.... Que je ne la revoie jamare ! ni elle ni son frère. 1
La femme et l'enfant arrivent au bois.
La petite est déjà bien fatiguée, n'ayant rien mangé depuis la veille. C'était à dessein que sa tante l'avait condamnée au jeûne. Elles s'amusent quelque temps à cueillir de belles framboises qui sortent comme des rubis à travers les clos Rembarras. L'enfant mange avec avidité les baies succulentes quipourprent ses lèvres et ses doigts ; la femme semble ne rien voir.
—Ici, tante! s'écrie la petite, d'une voix fraîche et gaie, dès qu'elle aperçoit une talle rouge ; et, en s'é criant ainsi elle court vers le fruit délicieux : Dieu ! qu'il y en a ! Dieu ! qu'elles sont grosses ! ajoute- t-elle On va en emporter pour Fifiûe, pour Doudoune, pour Bébé ! C'étaient les enfants de la Eusèbe,
Madame Asselin répond, s'avançant toujours dans le bois : Par ici ! Là-bas on en trouvera beaucoup plus et de bien plus belles.
L'enfant va de buissons en buissons comme les petits oiseaux que le bruit de ses pas effiraie. Le bois devieiit plus épais et plus élevé ; les framboises sont plus rares. L'enfant risque un mot : Tante, il y en avait davantage dans l'abatis.
— Viens! viens! réplique la tante inhumaine !
L'enfant suit à regret. De temps en temps elle se détourne pour cherchier encore, des yeux, sejs talles rouges et fournies.^ La fecame et reufant disparaissent . daos, les entrailles de la forêt.
Quand Madame Asseliu revint au logis elle était seule, et il faisait nuit. Son mari Tatten-. d^it avec impatience*
— L^ petite? dit-il,
-^Bien égarée, répondit la femme en sou-, riaut.
-rrOn fera croire que. tu t'es perdue toi-même. Attendons à demain pour, donner l'éveil. Je dirai que tu devais aller coucher au WpuUn à farinç, chez ta nièce.
— Et que tu ne pouvais pas avoir d'inquiétude au sujet mon absence.
— C'est cela. !
Le lendemain matin Eusèbe Asselin courut che^, Pierre Biais, lui dire que l'orpheliaie et sa tante, s'^tant égarées dans le bois, avaient passé laxiuit dehors, et que l'enfeat. n'était pas revenue. Pierre Biais avertit garçon Pérusse, qui
LE PÂLKaiN DE SAlf^TE AN^E. 97
le dit à Nazaire Filteau. Eu un instant, tout le village fut sur pied, et une troûfpe d'hommesdévoués descendit vers le boiJdu domaine. Cç. bois assez, peu large s'étendau sur une longueur de plusieurs milles.
Pendant que les hommes battent la forêt, les- femmes, à la maison^ d'Asselin, jasent ensemble.: Madame Eûsèbe essaie de pleurer: elle révisât mal. Miais les autres femmes, la Pérusse, la Filteau; la Etais, la Bélanger et* lesr jaunes filjle^, ressentent, une. douleur réelle, ont de. vraiej& iarmies dans, les yeux,
— Quand la mère Jean Lozet apprit cette' triste nouvelle, elle dit en branlant la: tête :
Pauvre petite! je m'y attendais Ah! que
n'es-tu déjà avec ta sainte mère !
Et elle pleura beaucoup, car elle se souvint de son Léon qui lui avait été ravi alors qu'il n'avait encore que. cinq ans, et qui ne lui fut rendu que vingt ans après..
Les hommes se sont' dispersés sou&l&a boisy cherchant, ciyucnn dèsoncoté, la: petite iille égarée^ Ils ouvrent avec soin tWs les taillis, soulèvent le^^iBas de branche^ sèches et regardenidemi^e les •sou^hcs'.
Ils marchent quelques instants, puis, s'arrêtent, criant |iien haut : Marie-Louise ! Marie- Louise ! D'autws voix répètent dans le lointain : Marie-Louise ! Marie-Louise ! Ce sont les échos de la forêt ou les autres chercheurs. La pluie tombée la veille ne s'est pas desséchée; et rien n'est plus désagréable que de marcher sous les bois humides. Chaque branche, chaque feuille que vous dérangez, égraine sur votre tête les froides gouttelettes dont elle est chargée.
ils cherchèrent tout le jour. L'obscurité devint profonde sous les les rameaux des sapins et des érables.
Plusieurs des hommes revinrent, croyant qu'il serait aussi bon d'attendre le retour du soleil, ou pensant que l'enfant, sortie de la forêt par un autre côté, s'était réfugiée, pour la nuit, chez quelque brave habitant du village on du bord de l'eau.
Pendant que la petite Marie-Lonise, avide et contente, cneille de ses mains empressées une riche talle de framboises, sautante cruelle s'éloigne, et se cache derrière le tronc d'an érable. Elle épie les mouvements de sa victime. EUe n'attend pas longtemps. L'enfant
lève la tête, regarde autour d'elle avec inquiétude, comme une alouette qui a cru entendre les pas du chasseur. Elle monte sur une souche pour mieux voir, et, en montant elle renverse son panier demi-plein de rouges baies.
— Tante ! dit-elle, — et sa petite voix tremble, tante ! où es-tu ? Tante!
Sa voix devient de plus en plus tremblantes et brisée. Elle porte la main à ses yeux, et le jus pourpré des fruits se mêle à ses larmes. Elle descend de la souche brûlée et se met à courir. Per bonheur elle se dirige vers la lisière du bois. Alors ! la femme maudite lui crie : Par ici, petite ! par ici !
L'enfant tressaille de joie et s'arrête.
— Par ici ! reprend la damnée.
L'enfant retourne sur ses pas et court en sens contraire, s'enfonçant de plus en plus sous les bois. La femme, voyant cela, quitte sa cachette, et marche toujours, appelant sa victime pour mieux la perdre. On entend sa voix de plus en plus lointaine qui crie : Par ici ! par ici ! Puis Ton n'entend plus rien.
L'enfant court longtemps, disant : Tante, attends-moi donc! Elle est toute mouillée
car il pleut...Ses pieds mal chaussés se déchirent sur les rameaux secs et noueux dont le soi est
jonché Sa poitrine est tout haletante. Elle
recommence à pleurer. Elle veut revenir sur ses pas, et se perd davantage. La riuit descend sur les bois. Les rameaux prennent des formes effrayantes. Les bouleaux, dans leur écorce blanche, ressemblent à des fantômes qui traînent leurs linceuls ; la pluie fait crépiter les feuilles, et l'enfant croit que les oiseaux font claquer leur bec, et veulent la mordre. Elle s'accroche Jaux épines et déchire sa robe, dont les lambeaux restent là comme des flocons de laine arrachés aux agneaux. Elle se heurte aux arbres morts que le temps a renversés, et tombe sur la mousse spongieuse ou dans les flaques d'eau. Elle s'imagine que les ours ou les loups s'élancent sur ses paspour la dévorer. Ce sont les hurlements des bettes féroces qu'elle entend, dans les longs soupirs des ormes qui se bercent au vent Elle comprend son nom, ^t pense que ce sont les sorcières qui l'appellent pour l'enchanter avec leur baguette. Elle se sauve toujours ! 0 la pauvre enfant comme elle souffre ! Comme ses pieds mignons, comme ses mains délicates, comme ses joues pâles sont en sang! , Elle
LJB BÈL1SRIN DE SAINTS ANNE. 101 !
arrive sur le bord d'un; petit ruisseau, roule en bas de la berge, ee déchire le front sur uue pierre et ue bouge plus !