L*AVE, MARIA
Le 24 mai 1837, Eusèbe Asselin arrivait de la ville, et nous apprenait que le bateau de J eau- Baptiste Daigle, que Ton appelait toujours Paton, chez nous, avait chaviré et que plusieurs personnes de la paroisse s'étaient noyées. Yoi^s savez que Ton n'allait guère à Québec qu'en bateaux à voiles ou à rames, il y a quarante
ans. On voyageait encore de la même façoiï primitive il y a vingt-cinq ans ; et le premier vapeur qui vint chez nous, le Rob Roy^ — un nom formidable— eut une rude concurrence à soutenir contre les petits vaisseaux de Mathurin et de Paton. La routine, voyez-vous, est toute puissante, et nos habitants sont prévenus contre le progrès.
Le bateau de Paton avait laissé Lotbinière l'avant-veille, avec treize passagers, nombre nécessairement fatal. Dans la rade de Québec, mal gouverné, il vient se jeter sur le câble d'un navire. La mer baisse : le courant est rapide. Il penche, il penche. L'eau monte jusqu'aux pavois. Les passagers poussent un grand cri. Comme une grappe serrée ils s'accrochent au flanc qui sort de l'eau. Mais en vain, le courant est plus fort. Le bateau ne retrouve plus son équilibre ; l'eau fait irruption dans la cale ; le mât frappe l'onde ; la grappe humaine disparaît dans les flots ; et la quille légère de la petite berge chavirée apparaît au-dessus du fleuve paisible.
Un seul des passagers, alerte et vif, a eu le temps dé se cramponner à la chaîne du navire. Il donne l'éveil à l'équipage qui n'a rien vu.
Les matelots du grand bâtiment se précipitent dans la chaloupe et réussissent à sauver cinq des victimes de l'imprudence du capitaine Daigle. Or voici comment la Gazette de Québec , du vingt trois de mai 1837, rapporte ce pénible événement.
"Un accident qui a plongé plusieurs fa- ^' milles dans Taffliction, a eu lieu hier dans ce " port. Un bateau de Lotbinière appartenant à ** Jean-Baptiste Daigle, et contenant treize per- " sonnes, savoir neuf hommes, parmi lesquels se ** trouvaient MM. Moraud, notaire, et le docteur " Q-renicr, de Lotbinière, et quatre femmes, " venant à passer sur le câble d'un bâtiment à " l'ancre dans le port, . a chaviré, et sept des " personnes qu'il contenait se sont noyées. ^* Voici leurs noms, autant que M. Moraud, " qui nous donne ces détails, les connaît. ou " peut se les rappeler : François Rivard, Chry- " sostôme Roiratix dit Laliberté, Frédéric La- *' liberté, tous père de famille, la véùve Beaudéti, " mère de quatre énfâiits ëii bas âgé, [Madame " Beandet était la mère de M.-' FMdé Louis ''' BejUiidetjidu Séminaire' de: Québec^) et Hois '^ fiHesi dont les nomi^.sont inconnus; Les. sur- !* vivants ont gagné à la nage la barque Thàme^
^* Capitaine Allen, où ils ont été recueillis par sà " chaloupe. Monsieur Moraud nous prie, tant " en son nom qu'en celui de ses compagnons " d'infortunes, de témoigner leur profonde " reconnaissance au Capitaine Allen et à sou " équipage, dont les généreux efforts les ont " sauvés.
" P. S. Une note qui nous est communiquée " donne ainsi les noms des personnes qui se " trouvaient à bord du bateau.
" Personnes noyées : François Rivard, Fré- " déric Laliberté, Joseph Lalibcrté et Théo- " phile Lemay, Marie Blanchet, Rosalie Rous- " seau, Sophie Pérusse (la veuve Beaudet) et " un autre dont le nom est inconnu.
" Sauvés : Le docteur Grenier, M. Moraud^ " notaire, Jean-Baptiste LeMay et un autre *' dont le nom est aussi inconnu."
La nouvelle de ce pénible accident se répandit chez nous comme une trainée de poudre ^aflammée. Chacun voulut voir Eusèbe AsseJiii et l'interroger.
La femme de Jean Letellier allait devenir mère encore. Jeune, belle et bonnes elle était mariée depuis neuf ans. Elle avait un petit
garçon de huit ans, frais et mignon comme ces petits anges que les grands artistes savent . peindre. Trois autres enfants, morts au berceau, . l'attendaient au ciel. Ce n'était pas à qui lui annoncerait le naufrage du bateau de Paton, car on savait que sou mari était au nombre des passagers et qu'il avait péri. Les femmes, les mères surtout ont un instinct merveilleux. Madame Jean Leteilier s'aperçut bien qu'il y avait du mystère autour d'elle. Tous les visages étaient tristes, toutes les voix, muettes ou tremblantes, tous ..les yeux, mouillés ou rougis.
La mère Lozet fut choisie pour être la messagère de la douleur. La pauvre bonnefemme tremblait comme si le froid l'eut glacée. Elle mit sa jupe neuve et son mantelet d'indienne à fond blanc, tout comme pour un jour de dimanche. Elle s'agenouilla devant sou crucifix, pour demander la force et la prudence, puis s'envint chez Leteilier qui demeurait à une demi-lieue de chez elle.
— Excuse, dit-elle en enîtrarit, excuse, Julie, si j'entre sans cogner.
— Pas d'offense I mère Lozet, pas d'offense ! répond 'de sa voix douce la jeune femme
Venez vous asseoir. Disant cela, elle apporte une chaise à son ancienne voisine : Il fait beau, reprend-elle, et nos hommes, je l'espère, se sont rendus heureusement à Québec.
La mère Lozet ne peut retenir une larme qui roule sur sa joue. Elle n'ose parler, car sa voix brisée par l'émotion la trahirait trop vite. Elle s'assied, tire sa tabatière d'argent et son mouchoir de poche, et, pour se donner de la contenance, elle hume une prise de tabac. Lajeune femme continue : — Je n'ai pas été bien la nuit dernière. J'ai mal dormi. Des rêves fatigants m'écrasaient la poitrine sitôt que je fermais les yeux. Puis l'heure approche je crois. Si le vent d'en haut retardait la berge, je pense qu'à son retour Jean trouverait sa
famille augmentée Si je lui donnais une
fille, comme il serait content !
En entendant cela la mère Lozet perd toute contenance et les sanglots l'étoufFent.
— Mon Dieu ! qu'avez-vous donc, madame Lozet ? Qu'y a-til ? vite! parlez ! repart lajeune femme. Est-il arrivé quelque chose à Jean ? Se
,serait-il noyé ? Mon Dieu ! Mon Dieu!
Et la pauvriQ créature, en proie à la plus
LE lÈLERlN DE SAINTE ANNE. 21
mortelle inquiétude, se laisse choir sur une chaise.
La mère Lozet allant vivement prendre les deux mains de sa jeune amie, lui dit alors : Julie, Julie, ne te décourage point : il faut se soumettre à la volonté de Dieu.
— Ah ! mon mari est mort ! mon mari est mort ! C'est donc vrai, mon Dieu ! c'est donc vrai ! Et, jetant ce cri de douleur, elle s'évanouit.
Au même instant plusieurs personnes arrivent : ce sont M. le curé, Pierre Biais et sa femme, la mère Chénard et la José-Baptiste.
' Le curé s'était hâté d'aller voir tout à tour ceux de ses paroissiens que le ciel venait d'éprouver si cruellement. Jean Letellier demeurait un peu loin de l'église : ce ne fut pas là qu'il dût venir en premier lieu.
On dépose la jeune femme sur son lit. Elle est prise bientôt des douleurs de l'enfantement, et donne le jour à une petite tillé. Une fièvre terrible qui dévore, le plus souvent, les victimes dont elle s'empare, la met dès le même soir aux portes du tombeau. Comme la lampe qui se ranime avant de s'éteindre pour jamais, et
jette un dernier rayon dans l'appartement assombri, la mère infortunée se réveille dans les ombres de la mort. Elle a un éclair d'intelligence, un instant de force. Elle prend sa fille, l'enveloppe d'un long regard d'amour et la presse sur ses lèvres blêmes. Elle appelle son petit garçon qui joue à la porte. L'enfant s'approche du chevet de sa mère.
— Embrasse-moi, dit-elle de savoix mourante,
tu ne me verras plus, pauvre enfant! je
vais mourir !....*.. je vais mourir!
L'enfant entoure de ses petits bras le cou de sa mère et la couvre de baisers et de larmes :
Reste ici! dit-il, ne t'en va pas ! Je ne
veux pas que tu meures ! je ne veux pas
rester seul ! Attends que papa soit revenu ! Papa va revenir ! Maman, ne
meurs pas ! maman, ne meurs pas !
Tout le monde pleure. Et c'est, en effet, un tableau navrant.
— Je m'envais avec le bon Dieu, continue la mourante. Tu y viendras aussi toi, si tu es un bon enfant. Dis tous les jours un Ave, Maria, en l'honneur de la Sainte Vierge, et tu viendras
au ciel nous rejoindre un jour Le diras-tu,
mon cher ?
—Oui, mère, répond l'enfant, je vais le dire de suite ; mais ne meurs pas !......
Et se jetant à genoux il récite dévotement, les yeux levés sur une image de la Sainte Vierge: Ave, Maria, gratia plena; Dominus
^^cum Et pendant qu'il prie ainsi sa mère
expire ; et l'âme pure de cette humble femme s'envole aux cieux.