LE MAUDIT
Zidore Rossette avait donc laissé Lotbinière, après avoir fait remettre au président des commissaires d'école, cette lettre signée Rosette, dont nous avons parlé déjà. Il avait emmené Geneviève qui se croyait aimée et se consolait par la pensée d'un prochain mariage. La pauvre fille éprouva un serrement de cœur quand elle «ntra chez la modiste de la rue St-Joseph. Elle Toulut s'en retourner, mais il la rassura par de mielleuses paroles. Il revint à la basse-ville, descendit l'escalier de la Côte de La Montagne, et suivit la rue Champlain. Il entra à l'auberge de r Oiseau de proie. Deux hommes étaient accoudés sur le comptoir et causaient à voix basse. C'étaient le docteur et son malade, le disloqué,
— Bonjour, M. le maître, fit le charlatan ; c'est comme cela qu'on vous appelait au village.
— Bonjour, mon garçon. Eh bien ! suis-je assez fidèle au rendez-vous ?
--Je V(jus attendais ; approchez. Je vous pré-
sente M. Saint-Pierre, — Saint-Pierre salua d'un coup de tête, — c'est un homme incomparable, continua le docteur ; un agent sans pareil, pour le mal. Confiez-lui votre bourse ou votre femme, il ne vous rendra ni l'une ni l'autre. — Le brigand eut un rire cynique. — Il est doué d'une santé de fer et vous le croyez prêt à s'éteindre. Il est droit et fort, alerte et musculeux. Vous l'avez vu près du bateau, se traînant comme un fantôme, hurlant de douleur ; vous le voyez maintenant cambré comme un jeune cheval et prêt à chanter le couplet égrillard. Vous le verrez encore, puisque vous êtes des nôtres, changer de figure, de forme et d'aspect, pour se rendre méconnaissable aux yeux des gens trop curieux. C'est notre maître à tous, baisez-lui la main en signe de soumission.
Rossette colla ses lèvres minces sur l'épaisse main du bandit.
— Bien ! continua le charlatan, puis s'adressant au vieux chef : Maintenant, maître, je dois vous déclarer que vous avez devant vous la plus belle canaille que je connaisse, après vous et moi. Les personnes présentes sont toujours exceptées. Maître d'école, il ne sait
pas lire ; garçon, il est père de famille ; précep-^ teur d'enfants, il dresse des chiens et fait battre les coqs ; jeune, il est chauve ; pauvre, il vole ; riche, il gaspille. Il est digne d'entrer dans notre compagnie ; et vous pouvez lui donner un rôle à jouer.
Le maître d'école riait. Le bonhomme Saint- Pierre lui demanda :
— Avez-vous peur du bon Dieu ?
— Peur, non. Je le salue mais on ne se parle point.
— Avez-vous peur du diable ?
— Le diable ? c'est un ami d'enfance.
— Bravo ! Vous appartenez à une société de voleurs bien honnêtes qui ne font de mal à personne.... sans nécessité.
— Merci, chef ; c'était le rêve de ma vie. Les trois nouveaux amis s'assirent à une
table et burent en causant, quelques verres de rhum frelaté.
— Le seul élève dont je puisse me louer, disait
Possette, c'est ce brave docteur, notre ami
Aussi, vous voyez comme il court sur le chemin de la fortune.
— Et le petit Joseph, donc ! insinua le charlatan.
— Le petit Joseph, oui ! je l'oubliais celuilà. L'avons-nous caressé du bout de notre
règle de bois franc ! Ses larmes me faisaient
rire. Il pleurait de si bon cœur.
— Savez-vous ce qu'il est devenu ? demanda le docteur à barbe rousse.
— Non, mais je sais qu'Eusèbe est fort content d'en être débarrassé. Et si la petite fille disparaissait maintenant....
— Diable ! que renotez-vous-là, vous autres ? interrogea le chef ; je n'y comprends rien.
— Voici, chef, répondit le charlatan, Joseph et Marie-Louise sont deux orphelins, et ces deux orphelins ont en héritage la plus belle ferme de Lotbinière.... Ils sont sous la tutelle de leur oncle Eusèbe Asselin. Eusèbe Asselin est le beau-frère de E-ossette, notre nouveau compagnon.... Voilà pourquoi ils feraient bien, ces marmots, de glisser inaperçus. Je me place au point de vue du tuteur.
— Connu ! observa le vieux : nous y verrons... si la reconnaissance existe encore chez les tuteurs.
Après un instant de silence, Rossette dit au chef :
— Ce que mon ancien élève m'a raconté de vos talents est bien propre à piquer ma curiosité, et je serais aise de vous connaître mieux. Qui êtes-vous donc ?
— Moi ? fit Saint-Pierre, je suis un maudit l entendez-vous ? un maudit.
— Eh bien ! le diable vous emportera, voilà tout.
Le vieillard se dressa soudain et fixa sur Rossette un regard effrayant :
— Je suis un maudit, grinça-t-il, un maudit ! C'est mon père qui m'a maudit, et moi, j'ai maudit mes enfants
Rossette était épouvanté ; le charlatan souriait. Le vieillard continua :
— J'aimais le plaisir dans ma jeunesse, et je^ le cherchais partout : dans les promenades^, dans les jeux, dans la danse ; je me moquais du curé et des jeunes gens qui suivaient ses conseils. Je devins paresseux. Mon père me fit des remontrances ; je lui répondis durement. Il en ressentit une grande douleur, puis il me menaça de me déshériter. J'aimais uner^
jeune fille. Ses parents ne voulurent pas me la donner en mariage, je l'enlevai. Nous nous sauvâmes aux Etats-Unis oii un ministre protestant plein de complaisance nous unit pour la vie. Le lendemain, le lien de l'hymen était rompu ; ça ne tient pas plus qu'un fil. Quelques années plus tard je revins dans ma famille. Mon père était mourant. Le chagrin avait abrégé ses jours. Je l'embrassai et lui demandai sa bénédiction et ses biens.
— Ma bénédiction, je te la donne de tout mon cœur ; puisse-t-elle te rendre heureux et bon chrétien ! mes biens, je les ai donnés à ta sœur.
— Alors, que je dis, vous pouvez garder votre bénédiction. Portez-vous bien.
— Arrête, mon enfant, murmura-t-il d'une voix étranglée, j'ai donné à tes enfants ma terre du troisième rang.
— A mes enfants ? voilà qui est drôle. Est-ce que j'ai des enfants, moi ? ma femme est-elle revenue ?
— Lâche, râla mon père.
Je sentis la honte me monter à la figure.
— Lâche ! Abandonner ainsi une femme, seule et sans soutien, dans un pays étranger.
— Je ne suis pas venu pour écouter vos sermons, m'écriai-je.
— Tu m'entendras, car c'est pour la dernière fois. A^ois et songe à ta vie.
— Vous m'ennuyez.
— As-tu été heureux dans le crime ? continua mon père.
— C'est mon affaire, vous dis-je !
— Songe que tu mourras un jour. . . ,
— Mourez donc tout de suite, vous !
Mon père, saisi d'horreur et de colère, se dressa sur son lit comme un mort qui se serait levé du tombeau, et me touchant presque de sa main décharnée, il me cria :
— Je te maudis.
Je partis : la tête me bourdonnait. A quelques pas de la maison je rencontrai ma mère qui pleurait et conduisait par la main deux jeunes enfants, un petit garçon et une petite fille.
Pierre-Enoch, dit-elle, tes enfants, tes jumeaux.
— Mes enfants ? je leur transmets la malédiction que je viens de recevoir.
Je m'éloignai de ma paroisse pour n'y retourner jamais.
— Et vous n'avez jamais revu vos enfants,, demanda E-ossette ?
— Jamais ! J'ignore s'ils vivent encore, j'espère qu'ils n'ont pas ce malheur.
Un silence plein d'horreur suivit. Le charlatan le rompit le premier.
— Il me tarde de voir revenir Robert et Chariot, fit-il, et de connaître le résultat de leur tentative.
— Robert et Chariot ? répéta Rossette, avec un point d'interrogation.
— Oui, deux des nôtres, qui sont à la recherche d'un radeau de bois carré. Des rusés,, vous les connaîtrez tout à l'heure.
Le maître d'école comprit.
— Nous avons rencontré un canot montépar deux hommes, continua-t-il, deux vestons de coton bleu, deux chapeaux de paille à larges bords.
— C'est cela. Ce sont nos écumeurs. Ils^ savent leur métier.
A ce moment, des coups répétés retentirent dans la porte,