LES DEUX BATEAUX
Le vent soufflait de l'est, et de légers nuages^ pareils à des cardées de laine, se dispersaient au firmament. Le fleuve s'agitait dans son lit. Debout sur l'avant de leurs barges, les bateliers criaient aux passagers de se hâter.
Il y avait de la gaieté sur ces petits bateaux. C'était un bourdonnement de voix incessant^ et des éclats de rire francs et joyeux. Alors comme aujourd'hui il y avait deux partis politiques : l'un bon et l'autre mauvais. Le bon^ c'était le mauvais pour ceux qui n'y appartenaient pas, et le mauvais, c'était le bon pour ceux qui y appartenaient. Il en est toujours un peu ainsi. On discutait avec verve, et souvent on se rangeait de l'avis de celui qui parlait le plus haut.
Les bateaux de Mathurin et de Paton partirent ensemble. Le souvenir de la noyade s'était altéré dans le passé brumeux. Tout
s'oublie, les jours de peine comme les jours de joie, les malheurs comme les félicités. Le& voiles gonflées qui volaient sur les vagues ressemblaient au croissant de la ïune que l'on voit courir par une nuit venteuse, à travers les grands nuages. Les habitants se hélaient d'une barge l'autre.
— Holà ! jetez-nous une amarre que l'on vous remorque.
— Retournez-vous à la ville ?
— Etes-vous à l'ancre ?
Les autres répliquaient :
— Vous êtes lèges, vous autres.
- — Tous tant que vous êtes à bord, vous ne pesez pas une plume î
— Vous êtes trop lourds, vous autres, vou& allez sombrer.
Et le flot du montant, soulevé par la brise, berçait les légers vaisseaux. Au mouvement du tangage, poupes et proues plongeaient tour à tour dans l'écume avec un bruit qui ressemblait au froissement des feuilla2:es secs.
— Connaissez- vous ce jeune homme, demanda Bélanger à ceux qui étaient près de lui, dans le bateau de Mathurin. Il montrait, des yeux^
un garçon bien découplé qui regardait mélancoliquement les vagues se briser sur la joue de la barge. On répondit négativement.
— Il n'est pas de chez nous, reprit Bélanger; ou je ne le remets point.
Eusèbe Asselin parlait avec les femmes, en arrière, Bélanger lui fit signe de venir. Quand il fut près :
— Laisse un peu les femmes en paix, jase avec nous. Ou bien va désennuyer ce joli gaillard qui semble compter les vagues à mesure qu'elles se déroulent.
Il montrait le muet. Asselin dit :
— C'ert un étranger, je vais l'accoster et TOUS tirer d'inquiétude.
Il se dirigea vers le jeune homme.
— Il vente une bonne brise, commenca-t-il. Pour ouvrir une conversation toutes les
phrases sont bonnes, pour la finir, les bonnes sont rares. L'inconnu leva sur son interlocuteur un regard doux et fit un signe de tête en souriant.
— Vous allez à Lotbinière ?
Même geste, même sourire.
— Vous n'êtes pas de la paroisse ?
Toujours un signe. Le jeu devenait ennuyant. Bélanger et quelques autres regardaient Asselin et riaient de son dépit.
— Quel est votre nom ? reprit Eusèbe, qui ne voulait pas s'avouer vaincu.
Le jeune homme prit une grande expression de tristesse et, mettant un doigt sur sa bouche, il fit comprendre qu'il ne parlait pas.
— Vous êtes muet ?
Il affirma de la tête.
— C'est une grande affliction.
Le muet baissa les yeux et pensa que c'était une grande punition. Eusèbe Asselin se rappela tout à coup la lettre de Rossette, et le garçon de cage muet qui emmenait avec lui la petite Marie-Louise. En un instant tout le monde sut que le beau garçon qui se tenait à l'avant de la barge était muet. Les jeunes filles trouvaient des prétextes pour laisser leurs places et passer près de lui. Il se leva.
— Avez-vous des parents à Lotbinière ? lui demanda Bélanger.
Il fit signe qu'il en avait, et des larmes remplirent ses yeux.
— C'est un fier garçon, c'est dommage qu'iF
ne parle pas, murmura Philomène Pérusse à l'oreille de Noémi Bélanger.
Au même instant les yeux mouillés de pleurs du muet rencontrèrent les yeux noirs de la jeune fille qui baissa la tête.
— A 'ous venez en promenade, sans doute ? demanda Asselin.
— Non, fit comprendre le muet.
— Vous cherchez de l'ouvrage ?
Il approuva.
— J'ai besoin de quelqu'un pour finir mes récoltes, si vous voulez venir chez moi, je vous
engagerai.
Un sourire de satisfaction passa sur la figure du jeune homme, et il tendit sa main à l'habitant qui la serra en disant :
— C'est conclu ; je vous paierai bien.
Les barges se rendirent heureusement. Le mu-et s'en allait déjouer le complot des voleurs.