CHAPITRE XX
Saint-Anne.
Piscine Probatique, — Couvent des Dames de Sion. — Pèlerins musulmans au tombeau de Moïse.
J’avais un grand désir de visiter Sainte- Anne, cette"’ église restaurée par la France à la suite de la guerre de Crimée. Elle est située près de la porte Saint-Etienne, en face de la piscine Probatique. C’est là que, suivant d’anciennes traditions, saint Joachim et sainte Anne avaient leur maison ou seulement leur demeure temporaire, quand ils venaient à Jérusalem. Au vi“ siècle, une église fut bâtie sur l’emplacement de cette maison où habita sans aucun doute, la sainte Famille. Que la sainte Vierge soit née là, comme l’attestent généralement les traditions orientales où à Nazareth, dans la maison qu’on vénère aujourd’hui à Lorette, comme l’affirment plusieurs Papes, le
LE PÈLEKIN
lieu qui nous occupe n’a pas moins été honore de sa présence et doit nous être cher et sacré.
Sans doute, c’est une pieuse et légitime curiosité de rechercher le berceau de la Vierge Marie ; mais, puisque l’Ecriture garde le silence et que les autorités les plus respectables ne peuvent s’accorder entre elles et avec les traditions, honorons la sainte Vierge dans tous les lieux qui lui sont consacrés, et gardons-nous de vouloir soulever le voile mystérieux de modestie, d’humilité et de sainteté qui enveloppe les premières années de Celle dont le nom devait resplendir avec plus d’éclat que le soleil (1).
Pendant les croisades, l’église de Sainte-Anne fut agrandie, entièrement rebâtie et ornée de peintures qui se sont eii partie conservées jusqu’au milieu du xviP siècle. Des religieuses gardaient ce sanctuaire, et un auteur sérieux raconte que, quand les Sarrasins prirent Jérusalem, elles se coupèrent le nez les unes aux autres, pour se défigurer et échapper aux outrages des musulmans : mutilation affreuse qui a bien son excuse dans les circonstances cruelles où elles se trouvaient et dans leur amour de la pureté.
Ce fut alors que l’église Sainte-Anne fut convertie eu mosquée et que le couvent devint une école musulmane. Dans les siècles suivants, on laissa tomber en ruines l’église et le couvent. Eu 1842, un pacha de Jérusalem en fit déblayer une partie et en jeta les décombres dans la piscine Probatique.
Après la guerre de Crimée, Sainte-Anne devint la propriété de la" France ; et, depuis cette époque, de grands travaux de restauration y ont été exécutés avec une rare
(1) Depuis l’iimiée 1880,— sur un ]irivilège (juc Notre S. P. le Pape l.éon XIll n’ii J as hisité Ji accorder, — a lieu la célébration quotidienne (le la messe votive de la Nativité de la sainte Vierge ou de celle de l’iuimaeulée Conception, dans la cryjite de l’église actuelle de Sainte-.\nne, eonlinnant ainsi la eroyancr oiii iitidr sur le lieu de la naissance de la sfiinU Vierge.
intelligence. L’église reparaît brillante comme aux jours de sa jeunesse. On a de la peine à distinguer les nouvelles assises des anciennes. Trois nefs formant un parallélogramme allongé vont du couchant au levant, et le chœur se termine par une enceinte demi-circulaire.
L’entrée principale, avec ses trois portes en ogive, comme au temps des croisades, présente un aspect imposant On n’a pas négligé de réparer la crypte de l’église, et on a scrupuleusement respecté les traditions sur les tombeaux de saint Joachim et de sainte Anne et sur la grotte de la Nativité de la Vierge.
On croyait que les parents de la sainte Vierge avaient été ensevelis dans ce lieu avant leur translation dans la vallée de Josaphat. Il ne manque plus à cette église ressuscitée que des autels, des prêtres pour y célébrer les offices, ou plutôt une communauté qui représente dignement la fille aînée de l’Eglise (1).
En face de Sainte- Anne, de l’autre côté de la rue, on voit les ruines de la piscine Probatique (2). Cette piscine a environ cent mètres (près de trois cent trente pieds) de long sur quarante (cent trente-deux pieds) de large. Elle est à sec et à moitié comblée. On n’en connaît guère la profondeur. Elle avait autrefois cinq portiques, où gisaient une foule de malades. C’est là que Notre-Seigneur guéi'it le paralytique de trente-huit ans.
Du temps de saint Jérôme, les cinq portiques avaient disparut, et il ne restait plus que deux petits lacs, dont
(1) Aujourd’hui, (1887) cette égli.se (jui a été confiée à la garde dea missionnaires d’Alger — a le liouheur de po sé<ler deux autels |irivilégiés élevés dans la grotte niênie où est née la Vierge Immaculée, la mère de .lésUs-Chri.st. Ainsi les prévisions du bon aldjé Dela[danelie se sont pleinement i Ceorn plies et la fille aînée de ^Egli^e, la Frain-e de saint Louis, v est maintenant dignement représentée.
ci) Jean, U. . . .
l’un se remplissait parles eaux de l’hiver, et l’antre par un aqueduc.
Selon toute apparence, cette piscine fut construite par Salomon, et elle servait à laver les animaux que l’on devait immoler dans le Temple. Quelques - uns ont prétendu qu’il y avait là une source d’eau saline, qui ne coulait que le matin, de trois à six heures. Cette opinion n’est pas admissible ; il est bien plus probable que cette vaste piscine était alimentée par les aqueducs qui amenaient l’eau de la fontaine Scellée dans les réservoirs du Temple.
Aujourd’hui cette piscine est entourée d’un mur, pour empêcher qu’on y jette des décombres ; mais c’est encore un lieu immonde, où il ne croît que quelques grenadiers et une espèce de tamarin sauvage, et, plus loin, quelques arbres et quelques pieds de nopals.
Disons un mot d’une communauté nouvelle établie à Jérusalem et dont la maison-mère est en France. M. Eatïsbonne, ce juif converti avec toute sa famille, a consacré sa fortune à fonder une communauté, les Dames de Sion, dans le but de recueillir quelques restes de sa malheureuse nation pour les faire entrer dans la sainte Eglise.
A Jérusalem, sur la voie Douloureuse, on admire aujourd’hui un des plus beaux établissements de la cité sainte, où le vénérable abbé Katisbonne passa sa vie à diriger quelques religieuses et un bon nombre de jeunes filles juives et chrétiennes, qu’elles instruisent et forment à la pratique de la vertu.
J’ai voulu faire une visite à ce saint prêtre, et il m’a reçu et entretenu avec tant de bonté. et d’affabilité que je n’en perdrai jamais le souvenir. J’ai assisté à plusieurs offices dans son église, et combien n’ai-je pas été édifié de la modestie des religieuses et du recueillement de leurs ^infants. Eeups chants si doux^ si mélodieux, vont au cœur j
Jl£ TERRE SAINTE
on se croirait dans une des communautés les ])lus ferventes de Paris.
Et quand on pense qu’on est sur la voie Douloniense, quand on lève les yeux et qu’on aperçoit l’arc de VEcce hovio, qui vient s’appuyer près de l’autel de cette église,, combien on est heureux de voir Notre-Seigneur dignement honoré là où il a versé son sang et ses larmes ! Si je ne me trompe, cette belle institution est destinée à établir la vraie piété dans cette pauvre Jérusalem, travaillée par tant d’erreurs, déchirée par tant de sectes rivales ; et sans doute plus d’un enfant d’Israël y trouvera le salut, avant qu’ils plaise à Dieu d’en recueillir les restes.
J’étais encore tout rempli de douces émotions, et je rêvais la conversion d’Israël, lorsque, en me retirant, j’apprends qu’une caravane de pèlerins musulmans va sortir en grande pompe de la ville. Je vais à la porte Saint-Etienne, pour assister à ce spectacle religieux, tout nouveau pour moi.
La ville entière était en mouvement ; la porte était encombrée ; la foule se répandait au dehors, sur les cimetières et se reposait sur les pierres tumulaires. La moitié de la population de Jérusalem était là et présentait le coup d’œil le plus bizarre : des costumes de toute nation, depuis l’Arabe déguenillé jusqu’aux riches Arméniens, aux vastes et amples manteaux, qui contrastaient avec les habits étriqués des Européens.
Toutes les religions étaient confondues, juifs, chrétiens, rnahométans, et tous n’avaient qu’un même sentiment, la curiosité. Le moment solennel arrive. Le canon gronde ; l’écho des vallées et des montagnes le répète dans le lointain. Les murailles de l’antique cité en sont ébranlées ; et les morts de la vallée de Josaphat semblent tressaillir dans leurs tombes.
Quelques instants apr,' s, je vois sortir de la ville une sorte de procession. Des hommes aux vêtements bigarrés,
aux figures re|ioussanles, s’avancent ])ortaut dans leurs mains des oriflammes et des drapeaux aux couleurs bariolées, sans autre signe religieux que le croissant. Tous semblent fiers des honneurs qu’on leur rend, et leur démarche annonce qu’ils ont une hauUi idée de leur importance. Et, en effet, le gouvernement turc, qui traite ordinairement ses sujets comme des eschives, se met ù leur tête dans les cérémonies religieuses. Le pacha de Jérusalem, en grand costume, monté sur un beau cheval, entouré de ses principaux officiers, vient conduire les pèlerins jusqu’au delà des murs de la ville. Ce spectacle a bieu quelque chose d’imposant, et il y eut un moment qui ne manqua pas d’une cei'taine solennité.
Le versant du mont des Oliviers présentait une longue ligne de drapeaux portés par les pèlerins ; les spectateurs paraissaient animés ; le fond de la vallée offrait une masse compacte de curieux. Le canon envoyait à chaque instant ses joyeuses bordées, la musique turque faisait entendre ses sons discordants. Tous les fonctionnaires en costume précédaient le pacha, qui apparaissait au milieu de son cortège et marchait lentement, avec toute la gravité musulmane. Il y a une borne qu’il se garde bien de dépasser. Il rentre à Jérusalem ; la foule se disperse ; les pèlerins disparaissent sur le |)enchaut de la montagne et s’acheminent vers le tombeau de Moïse, dont nous parlerons plus loin.
Leur pèlerinage durera trois jours. Presque tous emportent de qretites provisions. Arrivés à leur but, ils ne trouveront pour lit que la terre ou la roche nue ; mais pour un Arabe, c’est un bieu petit inconvénient. Les musulmans ont un grand respect pour Moïse ; l’houorent^ pour ainsi dire, à l’égal de Mahomet.
En me retirant, je pensais à nos pèlerinages chrétiens, que beaucoup de gouvernements ont aujourd’hui tant de peine à tolérer, et qui cependant entretiennent dans le
DE TERRE SAINTÉ
creur de nos poi^nlations de si beaux et de si généreux sentiments.