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C’est un spectacle éblouissant, une véritable surprise. Tout à coup apparaît à nos pieds le beau lac de Génézareth ; il se présente dans toute son étendue qui est d’environ cinq lieues sur deux. 11 est entouré de montagnes hautes et resplendissantes. L’eau ressemble à un pur cristal. Claire, tranquille, trans])arente, elle est inondée d’une lumière qui exerce sur les sens une sorte de fascination.
Sur le rivage se détache la seule ville qui subsiste encore. Tibériade entourée de murailles eu ruines. Cette ville fondée seize ans avant Jésus-Chiist, par Hérode Antipas, parvint bientôt à un haut degré de prospérité. Fdle devint la capitale de la Galilée ; elle conserva longtemps sa prééminence. Après la ruine de Jérusalem, elle fut un lieu de refuge pour les Juifs, le siège du Sanhédrin. Il s’y forma une école célèbre d’où sortit le Talmud qui est aujourd’hui le Code des Israélites dispersés.
Les chrétiens ne purent s’y établir que sous Constantin lors [u’un habitant de Tibériade, ayant découvert dans le trésor de la nation j uive l’Evangile de saint Jean et les Actes des Apôtres traduits du grec en hébreu, et l’Evangile de saint Matthieu écrit en hébreu, se convertit et y bâtit une église. Aujourd’hui, Tibériade a subi tant de désastres dans le cours des siècles, que ce n’est plus la ville d’ Hérode ; c’est plutôt celle des croisés, et encore elle est bien déchue de l’état de splendeur qu’elle avait un moment reconquis.
Nous avons voulu connaître l’emplacement et les ruines de la vieille cité. En traversant la ville actuelle, nous rencontrons une foule de Juifs ciui se rendaient à la synagogue ; c’était un samedi. Les hommes étaient, pour la plupart, vêtus de costumes brillants, de vastes robes de soie sur lesquelles descendait une barbe longue et soignée. Les femmes n’étaient pas moins richement parées. Tous portaient sous le bras un bel exemplaire de la Bible ou du Talmud, qui annonçait le respect qu’ils conservent pour les
LK PÈLERIN
saintes Ecritures. Leur démarche avait quehiue chose de qi'dve, de digne, de sérieux. Dans leur attitude, rien d’hostiles pour les chrétiens.
En général, les habitants se montrèrent polis, même complaisants envers nous. Plusieurs nous indiquaient les ruelles et les sentiers que nous devions suivre. Quelques-uns même nous firent passer à travers leurs habitations pour arriver à l’angle de la ville près du lac, dans un endroit où il y a encore une vieille forteresse assez remarquable et une brèche aux murailles. A Tibériade, il n’y a qu’une seule porte ; mais on jtasse en divers endroits par les brèches des murailles qu’on ne répare pas. Sortis de la ville, au sud, nous sommes sur les bords du lac, et à côté de nous est l’emplacement de l’ancienne ville.
Sur une vaste étendue, nous n’avons rencontré que des tronçons de colonnes, des fondements d’édifices, des monceaux de débris de toute espèce, à travers lesquels croissent des arbustes épineux qui obstruent les passages et répriment la curiosité des visiteurs. Au nord même de la ville actuelle, on retrouve aussi des ruines, ce qui fait voir combien était étendue l’ancienne capitale de la Galilée.
Après cette course, nous sommes rentrés à l’hôtellerie des PP. Franciscains, où un jeune Père italien nous avait accueillis avec la plus douce et la plus franche cordialité. Auprès de l’hôtellerie est une jolie église bâtie sur le lieu où, suivant la tradition, Notre-Seigneur se manifesta pour la troisième fois à ses apôtres.
Ce fut là que Jésus adressa à saint Pierre ces paroles si remarquables : “ Pierre, m’aimez-vous ? Paissez mes agneaux... paissez mes brebis (1). ” Avec quel bonheur je lisais toutes ces paroles écrites en lettres d’or sur une large bande qui circule autour de l’autel, et quand j’y célébrai le
(1) Jean. xxi. 15.
saint sacrifice, ces paroles retentissaient sans cesse à mes oreilles, et je répondais comme Pierre : Oui, Seigneur, vous savez que je vous aime, et dans ce lieu sacré je vous le répète mille fois.
Après avoir célébré la sainte messe, je me rends à quelque distance de la ville pour prendre un bain dans le lac. Dès la veille, le soir, j’en avais pris un, et j’avais trouvé l’eau si douce, si tiède que je voulais en prendre un second et considérer à loisir cette petite mer dont les eaux sanctifiées rappellent de si précieux souvenirs. Le rivage est bordé de grosses pierres qui rendent l’accès de l’eau difficile- Des rochers énormes s’élèvent çà et là à fleur d’eau.
Je m’avance avec précaution ; mauvais nageur, je craignais de tomber dans quelque précipice, et cette précaution n’était pas inutile, car depuis, j’ai lu, dans quelques voyageurs, qu’à une faible distance du rivage l’eau atteint tout à coup une grande profondeur. J’arrive à une roche et je l’embrasse fortement ; car je sentais que l’eau menaçait de m’entraîner. Je regagne le rivage, je gravis une petite élévation, et de là, je contemple à loisir ce beau lac auquel l’Evangile donne le nom de mer.
Voilà donc, me disais-je, cette mer privilégiée autour de laquelle Notre- Seigneur a prodigué ses miracles. Les apôtres qu’il choisit étaient de pauvres pêcheurs dont la barque sillonnait ces flots. C’est ici que Jésus, au milieu d’une tempête, commanda aux vents et à la mer (1). C’est ici qu’il marcha sur les eaux, et que Pierre, voulant aller à lui et se sentant enfoncer, s’écria : “O Seigneur, sauvezmoi (2.) ”
Comme elle devait être belle cette petite mer, alors que quinze villes l’entouraient, comme une couronne vivante, embellie par la plus riche et la plus magnifique végétation.
(2) Ibid. XIV. 28. — Luc. x.l3 et 15.
(1) Mut. viii.
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.S’il y il lin i.aiadis sur la terre, dit le Tuliimd, c’est Génézi.retli.
Caiihuriiaiini, Corozain, Hethsaïda et les villes au-delà du lac aiijiaraissaieiit cclieloimées sur ses bords fortunés, au milieu de foiêts de noyers, de p limiers, de figuiers. Les sources limpides qui descendent des montagnes sillon- ]iiueiit la plaine, et portaient partout l’abondance. Une population nombreuse s’agitait sur ces riantes plages, goûtait la délicieuse fraîcheur des oinbragies et se nourrissait (les plus excellents fruits pendant presque toute l’année; mais aujourd’hui cette belle végétatio i a disparu ; on n’ajierçoit plus que les roseaux et les lauriers-roses du rivage et quelques jialmiers qui s’élèvent au-dessus des masures de Tibériade, Les villes sont détruites, les populations'ont disparu ; c’est un véritable désert.
En vain vous cherchez Capharnaùm, Corozain, Bethsaïda: la prophétie du Sauveur s’est accomplie. On retrouve encore la place qu’elles occupaient, quelques ruines, et c’est tout. Les souvenirs évangéliques, marqués partout ailleurs par quelque signe ou mon unent, n’y ont laissé aucune trace.
Malgré cette désolation, quelle différence entre la mer Morte et ces rivages ' A Génézareth, c’e.st une mer de bénédiction ; à Sodome, une mer de malédiction ; et cependant c’est la même vallée, c’est le même Meuve du Jourdain qui alimente les deux lacs. E, l’eau de Génézareth est douce et vivifiante, abondante en poissons de toute espèce, tandis que l’eau de la mer d ■ So ’.ome est excessivement salée, pleine d’amertume et ne nourrit ])as un être vivant.
Tout plein de ces pensées, je revemii.s doucement vers notre hôtellerie, où le bon Père v )ulut nous faire une agréable surprise en nous servant di joli^ poissons pêchés dans le lac, et de ceux qu’on appelle le poisson de Saint- Pierre.
DR TERRK SAINTE
Mais le temps nous presse; nous voulons renlrer ;V Nazareth et visiter en passant Cana ; nous partons et noes suivons une autre route.
Après avoir gravi, par un elieiain noir et pierreux, la mon tagne qui borde le lac, nous arrivons dans la célèbre plaine d’Hittine, théâtre de cette malheureuse bataille où les chrétiens perdirent, avec la vraie Croix, la ville sainte et, bientôt api’ès, la plus grande partie de la L’alestine. 11 est inipo.ssible de traverser ce champ de mort sans verser une larme sur tant de généreux guerriers qui succombèrent après les efforts les plus héroïques, décimés par la soif et la chaleur encore plus que par le cimeterre des féroces soldats de Saladin.
Bientôt nous sommes dans ce lieu désert où Jésus fit le miracle de la multiplication des pains (1). Dans la partie la plus élevée, où étaient Notre-Seigneur et les apôtres, on remarque de grands blocs de basalte qu’on dit y avoir été l)lacés par sainte Hélène et qu’on appelle les douze trônes des Apôtres. Saint Jérôme raconte que sainte Faule vint vénérer ce lieu où Notre-Seigneur avait opéré un si grand prodige.
Nous continuons notre course, puis, après trois quarts d’heure, nous sommes sur une autre montagne non moins célèbre ; c’e.st celle où Notre-Seigneur ht cet admirable .sermon qu’on appelle le Sermon sur la montagne, et où il commence par proclamer les huit béatitudes (2). Il est assez probable que Notre-Seigneur, parlant à la foule réunie autour de sa divine personne, n’était pas au sommet, mais sur une petite butte qui se trouve sur le penchant et autour de laquelle pouvait se grouper une grande multitude.
Le mont des Béatitudes est divisé en deux plateaux dont l’un, assez grand, est entouré de fragments de rochers qui ressemblent à des ruines, et l’autre, plus petit, est très-uni ; ils
■ (1; Mal. XV. 29.
(2 J Mat. v....
forment donc deux pointes que les indigènes appellent les cornes d’Hittine. On voit ces cornes de fore loin, et elles ont un singulier aspect. Quoique le sommet d’Hittine soit moins élevé que le Tliabor, on y jouit d’une très-belle vue. Le lac de Tibériade, l’Ituiée, la Trachonite, les déserts de Bosra, les tribus de Zabulon et de Nephtali, l’Hermon, le Liban, les montagnes de Galaad se déroulent sous vos regards et forment un magnifique tableau.
De loin, nous apercevons la ville de Sephet, suspendue, pour ainsi dire, au point le plus élevé de cette contrée. Cette ville, située au nord et près de la ville de Nephtali, patrie de Tobie, est célèbre par ses malheurs. Les croisés en firent une forteresse qui résista deux ans à Saladin, et ne se rendit qu’après la funeste bataille d’Hittine.
En 1263, deux mille martyrs furent égorgés à Sephet par les ordres.de Bibars, sultan de Babylone. Dans la suite des temps, elle eut encore à subir plusieurs exécutions sanglantes. Plus d’une fois victime des tremblements de terre, elle fut complètement détruite par celui de 1837, dont les oscillations durèrent plusieurs semaines et se firent sentir sur une longueur de près de deux cents lieues. A. peine sortie de ses ruines, cette ville compte aujourd’hui environ quatre mille habitants.
Apiiès une heure de marche, nous passons près du village de Loubieh, où le général Junot fut attaqué par des mamelouks supérieurs en nombre. Après un combat opiniâtre, les Français rentrèrent à Cana où le général Kléber arriva à leur secours et refoula les musulmans jusqu’au delà du Jourdain. Ceci se passait en 1799.
Nous poursuivons notre route et nous traversons le champ des Epis, ainsi appelé parce que les disciples de Jésus, ayant faim, y arrachèrent des épis pour en manger le grain. La même coutume subaiste encore aujourd’hui parmi les Arabes. Personne ne le trouve mauvais. Prendre des épis
pour les manger est considéré comme un droit que confère la charité. J’ai remarqué même que les Arabes, traversant les plaines cultivées de la Palestine et de la Syrie, ne se font aucun scrupule d’arrêter un instant leurs chevaux pour leur donner le temps de brouter le blé qu’ils rencontrent sur la route, et je n’ai jamais vu aucun propriétaire s’en plaindre.
Cependant il nous tardait d’arriver à Cana (1), ce lieu que l’Evangile a rendu si célèbre et où Notre-Seigneur a opéré plusieurs prodiges. Ce n’est qu’un village dans une belle position. Il est bâti en gradins sur le penchant d’une colline, et la première construction qu’on y rencontre est une mosquée en ruines indiquant remplacement de la maison de Nathanaël qui fut amené à Jésus par Philippe.
C’est à Cana qu’un officier de Capharnaüm vint prier Jésus de guérir son fils mourant ; mais un miracle éclatant, celui qu’il opéra le premier pour exciter la fui de ses disciples, ce fut le changement de l’eau en vin, à la jarière de sa très-sainte Mère. Nous avons examiné le lieu où il fit ce prodige symbolique. Une grande église y avait été construite. On en voit encore les ruines. Des colonnes brisées marquent la place du miracle.
Tout près de là, dans une église grecque non unie, on montre deux des urnes dans lesquelles Notre-Seigneur a changé l’eau en vin. Elles sont en pierre du pays, assez gro.ssièrement travaillées. Leur forme est conique, et en calculant ce qu’elles peuvent contenir et le comparant avec les mesures indiquées par l’Evangile, on trouve un rapport exact. Tout porte à croire ([u’elles sont anthentiiiues, et c’est une vraie satisfaction de pouvoir contempler, sur les lieux mêmes, ces vieux témoins du premier miracle que Jésus opéra en présence de .ses disciples et de la foule réunie dans une circonstance si solennelle.
(1) .liim. 1 1. — ( l’ii[iiilMtioii, i.idd hiiliitiints).
A quelque distance du village, dans une petite valide, est une excellente source, la seule qui existe, et, par conséquent, celle où fut puisée l’eau changée en vin. Ce lieu est extrêmement fertile, tout planté de figuiers, d’oliviers, de caroubiers et surtout de grenadiers. De là, par une route très-ondulée, à travers des montagnes nues et crayeuse=!, nous arrivons en une heure et demie à la fontaine de la A^ierge de Nazareth.