‹ Le pèlerin de Terre SainteChapitre 84 sur 100 · ORIGINE DE LA VIE MONASTIQUE · texte numérisé non relu

ORIGINE DE LA VIE MONASTIQUE

S’il est vrai, comme ou pourrait le croire, qu’une chose soit poétiquement belle en raison de l’antiquité de son origine, il faut convenir que la vie monastique a quelques droits à notre admiration. Elle remonte aux premiers âges du monde. Le prophète Elie, se retira le long du Jourdain, où il vécut d’herbes et de racines, avec quelques disciples. Sans avoir besoin de fouiller plus avant dans l’histoire, cette source des ordres religieux nous semble assez merveilleuse. Que n’eussent point dit les poètes de la Grèce, s’ils avaient trouvé pour fondateuv des collèges sacrés un homme ravi au ciel dans un char de feu, et qui doit reparaître sur la terre au jour de la consommation des siècles ?

De Icà, la vie monastique, par un héritage admirable, descend à travers les prophètes et saint Jean- Baptiste jusqu’à Jésus-Christ, qui se dérobait souvent au monde pour aller prier sur les montagnes. Bientôt les Thérapeutes, embrassant les perfections de la retraite, offrirent, près du lac Mœris, en Egypte, les premiers modèles des monastères chrétiens. Enfin, sous Paul, Antoine et Paeôme, paraissent ces saints de la Thébaïde qui remplirent le Carmel et le Liban des chefs-d’œuvre de la pénitence. Une voix de gloire et de merveille s’éleva du fond des plus affreuses solicudes. Des musiques divines se mêlaient au bruit des cascades et des soui’ces ; les Séi’aphins visitaient l’anachorète du rocher, ou enlevaient sou âme brillante sur les nues ; les lions servaient de messager au solitaire, et les corbeaux lui ap[iortaient la manne céleste. Les cités ja-

louses vireut tomber leur réputation antique : ce fut le temps de la renommée du désert.

Marchant ainsi d’enchantement en enchantement dans rétablissement de la vie religieuse, nous trouvons une seconde sorte d’origines que nous appelons locales, c’est-àdire certaines fondations d’ordres et de couvents : ces origines ne sont ni moins curieuses, ni moins agréables que les premières. Aux portes mêmes de Jérusalem, on voit un monastère bâti sur l’emplacement de la maison de Pilate ; au mont Sinaï, le, couvent de la Transfifiuration marque le lieu où Jéhovah dicta ses lois aux Hébreux ; et plus loin s’élève un autre couvent sur la montagne où Jésus-Christ disparut de la terre.

Et que de choses admirables l’Occident ne nous montret-il pas à son tour dans les fondations des communautés, monuments de nos antiquités gauloises, lieux consacrés par d’intéressantes aventures ou par des actes d’humanité ! L’histoire, la bienfaisance, se disputent l’origne de nos monastères. Dans cette gorge des Pyrénées, voilà l’hôpital de Ponce vaux, que Charlemagne bâtit à l’endroit même où la fleur des chevaliers, Roland, termina ses hauts faits : un asile de paix et de secours marque dignement le tombeau du preux qui défendit l’orphelin et mourut pour sa patrie. Aux plaines de Bovines, devant ce petit temple du Seigneur, j’apprends à mépriser les arcs de triomphe des Marius et des César ; je contemple avec orgueil ce couvent qui vit un roi français proposer la couronne au plus digne.

On nous accuserait de chercher à surprendre l’oreille par de doux sons si nous rappelions ces couvents d'Aqua-Bella, de Bel-Monte, de Valloiuhreuse, ou celui de la Colombe, ainsi nommé à cause de sou fondateur, colombe céleste qui vivait dans les buis.

DR TERRE SAINTE

Enfui, les bons cœurs auront dans les origines de nos couvents de quoi se satisfaire, comme l’antiquaire et le poète. Voyez ces reti'aites de la Charité, des Pèlerin)^, du Bien- Mourir, des PJnterreurs des Morts, des Insensés, des Orphelins ; tâchez, si vous le jiouvez, de trouver dans le long catalogue des misères humaines une seule infirmité de l’âme et du corps pour qui la religion n’ait pas fondé son lieu de soulagement ou son hospice !

Au reste, les persécutions des Romains contribuèrent d’abord à peupler les solitudes ; ensuite, les Barbares s’étant précipités sur l’empire, et ayant brisé tous les liens de la société, il ne resta aux hommes que Dieu pour espérance, et les déserts pour refuges. Des congrégations d’infortunés se formèrent dans les forêts et dans les lieux les plus inaccessibles. Les plaines fertiles étaient en proie à des Sauvages qui ne savaient pas les cultiver, tandis que sur les crêtes arides des monts habitait un auti’e monde

qui, dans ces roches escarpées, avait sauvé comme d’un déluge les restes des arts et de la civilisation. Mais, de même que les fontaines découlent des lieux élevés pour fertiliser les vallées, ainsi les premiers anachorètes descendirent peu à peu de leurs hauteurs pour porter aux Barbares la parole de Dieu et les douceurs de la religion.

On dira peut-être que les causes qui donnèrent naissance à la vie monastique n’existant plus parmi nous, les couvents étaient devenus des retraites inutiles. Et quand donc ces causes ont-elles cessé ? N y a-t-il plus d’orphelins, d’infirmes, de voyageurs, de pauvres, d’infortunés? Ah ! lorsque les maux des .siècles barbares se .sont évanouis, la société, si habile à tourmenter les âmes, et si ingénieuse en douleur, a bien su faire naître mille autres raisons d’adversité qui nous jettent dans la solitude ! C’était une

chose fort belle que ces maisons religieuses où l’on trouvait une retraite assurée contre les coups de la fortune. Une orpheline abandonnée de la .société, savait qu’il y

LK rÈLElilN

avait un asile pour elle. Coiinne il dtait doux ]iour cette ])auvre étrangère sans parents d’entendre retentir le nom de sœur à ses oreilles ! Quelle nombreuse et ]>aisible famille la religion ne venait-elle pas de lui rendre ! un Père céleste lui ouvrait sa maison et la recevait dans ses bras.

C’est une philosophie bien barbare et une politique bien cruelle que celles-là qui veulent obliger l’infortuné à vivre

au milieu du monde S’il est des dieux pour la santé du

corps, ah ! permettez à la religion d’en avoir aussi jjour la santé de l’âme, elle qui est bien plus sujette aux maladies, et dont les infirmités sont bien plus douloureuses, bien plus longues et bien plus difficiles à guérir.

Des gens se sont avisés de vouloir qu’on élevât des retraites nationales pour ceux qui pleurent. Certes, ces philosophes sont profonds dans la connaissance de la nature, c’est-à-dire qu’ils veulent confier le malheur à la pitié des hommes, et mettre les chagrins sous la protection de ceux qui les causent. Il faut une charité plus magnifique que la nôtpe pour soulager l’indigence d’une âme infortunée ; Dieu seul est assez riche pour lui faire l’aumône.

On a prétendu rendre un grand service aux religieux et aux religieuses en les forçant de quitter leurs retraites : qu’en est-il advenu ? Les femmes qui ont pu trouver un asile dans des monastères étrangers s’y sont réfugiées ; d’autres se sont réunies pour former entre elles des monastères au milieu du monde ; plusieurs enfin sont mortes de chagrin; et ces Trappistes si à plaindre, au lieu de profiter des charmes de la liberté et de la vie, ont été continuer leurs macérations dans les bruyères de l’Angleterre et dans les déserts de la Russie.

Il ne faut pas croire que nous soyons tous également nés pour manier le hoyau ou le mousquet, et qu’il n’y ait point d’homme d’une délicatesse particulière, qui soit formé poulie labeur de la pensée, comme un autre pour le travail des

DK TERRK SAINTE

mains. N’en doutons point, nous avons au fond du cœur mille raisons de solitude : (juelques-uns y sont entraînés par une pensée tournée à la contemplation ; d’autres, par une certaine pudeur craintive qui fait qu’ils aiment à habiter en eux-mêmes ; enfin, il est des âmes trop excellentes, qui cherchent en vain dans la nature les autres âmes auxquelles elles sont faites pour s’unir.

C’était surtout pour ces âmes solitaires (pie la religion avait élevé ses retraites.

Page 1