‹ Le pèlerinage à la maison sacrée d'AllahChapitre 3 sur 43 · CHAPITRE I DE BOU SAADA A DJEDDA · texte numérisé non relu

CHAPITRE I DE BOU SAADA A DJEDDA

1^ T OTRE rêve et notre devoir du pèlerinage vont- % ils enj&n se réaliser ? Bien des appréhen- ^ ^ sionsnous assaillent à l'instant du départ, mais nous plaçons notre confiance dans l'aide du Tout-Puissant ^.

Ayant quitté Bou Sâada le 2 avril 1929, nous passons par Alger et Marseille. Après une excellente traversée sur V Explorateur- Grandidier, paquebot des Messageries Maritimes, nous débarquons à Suez le 17 du même mois. Aussitôt, nous sommes aux prises avec les formalités interminables et vexatoires auxquelles le gouvernement égyptien oblige les pèlerins, sous la pression d'une puissance européenne qui siurveille jalousement toutes les régions voisines du canal. Sans l'extrême obligeance de M. Spiro, vice-con-

1. Nous sommes trois voyageurs : les deux auteurs et El Hadja Bent Aïssa, épouse d'EI Hadj Sliman Ben Ibrahim.

sul de France, de M. LecouiBet, agent des Messageries Maritimes à Suez, et de deux amis musulmans nés dans le pays, nous n'aurions jamais pu n,ous en tirer.

Combien il avait raison, cet ami égyptien qui nous avait recommandé, à notre départ de Marseille : « Surtout n'avouez jamais que vous êtes des pèlerins. » Mais comment dissimuler le but de notre voyage, alors que nous demandions l'autorisation de nous embarquer sur le Keneh, bateau de la Ligne Khédiviale réservé aux pèlerins étrangers à l'Egypte.

Au point de vue du confort, le Keneh n'est pas irréprochable, mais il est convenable ; la nourriture n'y est pas mauvaise et il ne transporte qu'un nombre raisonnable de pèlerins venus du Nord, de l'Est et de l'Ouest, Parmi ces derniers, nous remarquons un groupe de malheureux Marocains, appartenant à la meilleure société, qui avaient été internés pendant six jours contre tout droit, à Alexandrie, tandis que tous les passagers non musulmans du même navire avaient été laissés en pleine liberté.

Rien à signaler pendant la traversée, si ce n'est que nous lions connaissance avec des pèlerins persans, mésopotamiens, syriens, nedjis, etc., et que nous conunençons à jouir de cette touchante fraternité qui unit tous ceux qui se rendent aux deux Villes Sacrées.

Après avoir fait escale au Djebel Thor (Sinaï),

et à Yanbô port d'El Madina, où des centaines de nageurs entourent le bateau, du haut duquel on leur lance des pièces de monnaie, le Keneh jette l'ancre le quatrième jour vers onze heures du matin, en face de Djedda, à plusieurs milles de la côte.

L'aspect de ]a ville, avec ses hautes maisons blanches aux moucharabiehs gris, est assez séduisant ; mais quels obstacles nous en séparent encore. D'immenses bancs de corail, presque tous parallèles au rivage, en interdisent l'approche aux vapeurs du plus faible tonnage. Seuls, les sanbouks à voile peuvent évoluer au milieu de ce dédale de récifs aigus et, après miUe zigzags, amener, sur le quai, les passagers, les bagages et les marchandises.

Us sont extrêmement habiles, les marins de ces sanbouks; mais, quand on songe que le ravitaillement de tout le Hidjaz improductif, avec ses trois grandes villes de Djedda, El Madina et Mekka (qui, à elle seule, au moment du pèlerinage, abrite plus de deux cent mille pèlerins), doit passer par ce port inhospitalier ou par celui de Yanbô, beaucoup moins important, on se dit que ce ravitaillement doit être terriblement imparfait et on s'apprête à supporter les pires privations. Nous verrons dans la suite combien cette prévision est erronée.

Avec des cordes (et au prix de quelles difficultés !), nous parvenons à descendre nos bagages

dans un sanbouk où nous prenons place nousmêmes au milieu d'une foule de pèlerins. Mais la mer étant basse, nous sonunes obligés à un second transbordement sur un sanbouk de moindres dimensions dans lequel on doit accumuler tous les bagages d'un seul côté, de façon à le faire naviguer sm* le flanc, puis avancer à la perche derrière un marin descendu dans l'eau jusqu'à la ceinture et cherchant un passage au milieu des bancs de sable.

Nous finissons tout de même par aborder sans encombre. C'est alors qu'un grave incident surgit manquant de mettre fin prématurément à notre voyage : l'un de nous, l'orientaliste Dinet, bien qu'ayant embrassé l'Islam depuis quinze ans sous le nom de Nacir Ed Dine, est d'origine européenne, mentionnée sur son passeport, et, pour cette raison, les agents de police du port refusent de le laisser débarquer. Mais son collaborateur Sliman Ben Ibrahim, arabe et musulman de naissance, l'entraîne énergiquement derrière lui, forçant les barrages des agents, qu'il calme par ses véhémentes protestations.

C'est ainsi qu'après avoir été tiraillés en tous sens nous parvenons au bureau d'un haut fonctionnaire du port, auquel nous remettons les lettres de recommandation d'illustres Musulmans qui se portent garants de notre sincérité. Les noms des signataires de ces lettres et ceux de leurs destinataires produisent une impression favo-

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rable ; on nous autorise à loger chez un methouaf 1, dans la ville musulmane, et on nous promet de faire parvenir les lettres à leurs adresses dans le plus bref délai.

Le vicè-consul de France, M. Gault, auquel nous rendons visite, est soulagé d'un gros souci en apprenant l'heureuse issue de cette affaire. Mais il ne nous cache pas qu'à son avis nous n'avons aucune chance d'obtenir l'autorisation du pèlerinage, le roi Ibn Sâoud se méfiant de la sincérité des Européens convertis à l'Islam et leur interdisant l'entrée du Territoire Sacré ; et il nous cite des cas exactement semblables au nôtre 2.

Nous rentrons désespérés et nous passons une nuit atroce ; nous ne pouvons fermer l'œil un instant ; un bruit incessant monte de la place sur laquelle s'ouvrent nos moucharabiehs élevés de quelques mètres seulement au-dessus du 30] ; et nous assistons au défilé ininterrompu de caravanes d'Hindous et d'Égyptiens dont les chameaux frôlent les murs de notre demeure avec leurs larges cheqdefs^, en s'engageant sur la route de Mekka.

1. On appelle Methouafs à Djedda et à Mekka ceux qui hébergent les pèlerins et qui les guident dans les cérémonies religieuses.

2. Cette interdiction ne pouvait viser que l'auteur européen ; son collaborateur El Hadj Sliman se trouvait naturellement autorisé à faire le pèlerinage comme Arabe et Musulman de naissance ; mais il partageait les angoisses de son ami.

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