Le père de la zoologie française
Avant de parvenir au' Pays de Satin où Ouy-dire tient « eschole de tesmoignerie », Pantagruel a vu la Méditerranée « ouverte 8c descouverte jusques aux abymes, tout ainsi comme au gôulfre arabique se descouvrit la mer Erithrée, pour faire chemins aux Juifs issans d’Egypte ». Il y avait « nombre infiny de poissons en espèces diverses, dançans, volans, voltigeans, combattans, mangeans, respirans, belutans, chassans, dressans escarmouches, faisans embuscade, composans trefves,, marchandans, jurans, s’ébatans... »
« En un coin là près » était Aristote, tenant une lanterne « en semblable contenance que l’on peint l’hermite près sainct Cristofle, espiant, considérant, le tout rédigeant par escrit.
a Derrière luy estoient comme records de ser^^ens plusieurs autres philosophes, Appianus, Heliodorus, Athenœus, Porphyrius, Pancrates, Archadian, Numenius, Possidonius, Ovidius, Oppianus, Olympius, Seleucus, Leonides, Agathocles, Théophraste, Damostrate, Mutianus, Nymphodorus, Elianus, cinq cens autres gens aussi de loisir, comme fut Chrysippus ou Aristarchus de Sole, lequel demeura cinquante-huit ans a contempler Testât des abeilles sans autre chose faire.
« Entre iceux, j’y advisai , continue Pantagruel, Pierre
Qylles^ lequel teiioit vn vrinal en main, considérant en profonde contemplation IVrine de ces beaux poissons'. »
Rabelais avait connu de près, chez le cardinal Georges d'Armagnac^, le naturaliste d’Albi, que sa verve plaisante distinguait ainsi entre tous ces gens de loisir.
Il avait eu certainement en main son livre sur Elien de i5355, ses observations minutieuses sur les poissons lui avaient semblé admirables pour caractériser le savant qui a du temps à perdre, ^
Grâce à cette bouffonnerie, celui qui a depuis conquis le titre de Père de la -^oologie jrançaUe a pu passer aux yeux des innombrables lecteurs de Pantagruel pour un contemplateur de la nature, à la fois inutile ridicule.
Ce fut pourtant une existence singulièrement remplie que celle de Pierre Gilles d'^Albi, dont Rabelais s'est ainsi fort injustement moqué.
Il est vrai que ce sont les dernières années de la vie de ce savant homme, consacrées à de longues 8c pénibles recherches en Orient, qui le recommandent surtout à la postérité, 8c que son contempteur posthume"^ a toujours ignoré les travaux 8c les peines qui ont marqué la fin d’une carrière de labeur.
1. Pantagruel^ liv, V, chap. XXXI. ((Euvres de Rabelais^ Ed. Janet.
Paris, i868, t. V, pp. 128-129.)
2. Rabelais était en relations, au moins depuis i532, avec Georges d’Armagnac, le grand protecteur de Gilles. On connaît une lettre écrite par Rabelais à Barthélemy Salignac, le 3o novembre de cette année, au sujet d’un exemplaire de Josèphe que Georges d’Armagnac, évêque de Rhodez, avait envoyé pour le lui remettre. (Clarorum virorum Epîstolœ centum inédites.,, ex museo Joannis Brant, Amstel, 1702, in-8®, p. 280.)
3. Porphyre, Athénée, Héliodore, Oppian, qu’il a mis dans sa liste, figurent tout au long sur le titre de l’ouvrage (p. 27). L’anecdote d’Aristarque de Sole est contée, à vingt ans près, dans la préface au Roi « cum sexcentis apium scriptoribus nondum perditis, Aristarchum Solensem constat duodequadraginta annis nil aliud egisse, quam earum mores tum observasse, tum scriptis mandasse » (p. 6). Enfin, la scène même, imaginée par Rabelais, est presque indiquée vers la fin par Gill es lui-même s’écriant : « A quonam Proteo & Nereo, qui eX profundo emersisset, Aristoteles didicerif' quid pisces agant?» (p. i5).
4. On sait que le livre V de Pantagruel^ qui contient le passage re-
PIERRE GILLES D’ALBI
Le voyageur qui visite Téglise de San Marcello al Corso, à Rome, peut encore lire, gravée sur une large plaque de marbre, enchâssée dans le pavé « près de l’autel, côté de l’épître, à l’entrée du chœur des religieux' », l’inscription funèbre en vingt-sept lignes de Pierre Galles d’AIhi. C’est tout ce qui reste aujourd’hui d’un tombeau somptueux^ que le cardinal d’Armagnac avait consacré, en i555, à la mémoire d’un illustre St regretté client. L’église de Saint-Marcel a été quelque peu remaniée depuis lors, notamment en lÔçy par les Vitel qui ont refait le chœur^, St les sculptures qui ornaient le mo-
latif au naturaliste d’Albi, n’a paru qu’en 1564, ortze ans après la mort de l’aiiteur (i553), neuf ans après celle de Pierre Gilles (r555).
1. Renseignements communiqués par M. l’abbé Dufresne, qui a bien voulu copier lui-même l’inscription ci-jointe & me l’adresser par l’obligeant intermédiaire de mon excellent confrère M. l’abbé Thédenat.
2. Cf. « Pétri Gyllii De Topographia Constantinopoleos & De illius antiquitatibus libri quatuor. Ad. Reverendiss. & îllustriss. D. Georgium Cardinalem Armaignacum. » Lugduni. Apud Gulielmum RoviU lium. Sub Scuto Veneto, MDLXI, in-4®. — Au-dessous de la copie de l’épitaphe de Gilles, l’éditeur lyonnais a gravé un tombeau de forme carrée longue, avec rebords & croix gravée, surmonté de cette légende : Ossa Gyllii, C’est une figure de fantaisie, qui ne répond en rien aux allusions d’André Thevet & de Sainte-Marthe. (Cf. Eloge des hommes illustres qui depuis un siècle ont fleury en France dans la profession des lettres^ composez en latin par Scévole de Sainte -Marthe & mis en françoys par G. Colletet. Paris, 1644, in-4®, p. 57. — André Thevet, Histoire des plus illustres 6* sqavants hommes de leurs siècles^ t. VIII, p. 22. Paris, 1671, in-8°.)
On trouve également dans la même page les quatre vers que voici : Appellant Itali vulgo sua lilia Gilli Nec male se nomen sic posuisse ferunt Gyllius inde tibi est aptum cognomen ; ut in quo Dogmata sub niveis moribus eniteant.
Le lis blanc s’appelle, en effet, en italien, giglio, pron. gilio.
3. Cf. A. Nibby, Roma nelV anno IVLDCCCXXWllf Parte prima moderna, pp. 3i7-32i. Roma, 1839, in-8®.
Toutefois, M. l’abbé Dufresne, en continuant ses investigations, a trouvé, dans un corridor voisin, « une niche surmontée d’un fronton, au milieu de laquelle se trouve un buste dans le style du quinzième ou
nument du savant français, son portrait en particulier, ont disparu sans laisser de trace
L/inscription, dont voici le texte, est en très bon état 5 seulement , la dernière lettre de quelques lignes , est un peu effacée :