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CAUSERIE EN MANIÈRE D'EXPLICATIC

Chers lecteurs,

Pour peu que vous m'ayez suivi avec quelque intérêt dans ma vie littéraire et dans ma vie privée, je n'ai pas besoin de vous dire que j'ai habité la \ille de Bruxelles en Brabant, du 11 décembre 1851 au 6 janvier 1851.

Les quatre volumes de Conscience V Innocent, les ?ix volumes du Pasteur d'Ashbourn, les cinq volumes d'Isaac Laquedem, les dix-huit volumes de la Comtesse de Charny, les deux volumes de Catherine Blum9 et douze ou quatorze volumes de mes Mémoires datent de là.

Ce sera un jour une matière difficile à explorer, un problème difficile à résoudre pour mes biographes, que de découvrir quels collaborateurs anonymes ont fait ces cinquante volumes.

Car, vous le savez, cher lecteur, il est connu [des biographes bien entendu) que je n'ai pas fait un seul de mes douze cents volumes.

Dieu fasse paix à mes biographes, comme il veut bien, dans sa miséricorde infinie, me faire paix à moi-même !

Aujourd'hui, chers lecteurs, je vous apporte un nouveau conte.

La véritable date de celui qui surgit à vos yeux sous

LE L1ÈVBE DE MON GRAND-PÈRË 3

le tiîre un peu excentrique, mais qui sera pleinement justifié, du lièvre de mon grand-plre , doit en réalité remonter à la période de ses frères belges.

Mais comme je ne veux pas qu'à l'endroit de son véritable auteur plane sur lui la fâcheuse obscurité qui plane sur les autres, j'entreprends de raconter aujourd'hui dans cette causerie-préface la façon dont il voit le jour, et, tout en me réservant le titre du parrain qui le tient sur les fonts de baptême de la publicité, de faire connaître son véritable père.

Son véritable père a nom : M. de Chervllle.

If. de Ceerville pour vous, chers lecteurs ; Cherville tout court pour moi.

Le temps passait vite et doucement, pour moi surtout qui étais exilé volontaire dans cette bonne ville de Bruxelles. Un grand salon situé rue de Waterloo, 73, réunissait tous les soirs, ou à peu près, quelques bons amis, des amis de cœur, des amis de vingt ans;

t LE PÈRE GI60G.NE

Victor Hugo, — a tout seigneur tout honneur, — Charras, Esquiros, Noël Parfait, Hetzel, Péan, Cherville.

Les naturels du pays venaient peu à ces sortes de soirées toutes parisiennes; à l'exception du savant André van Hasselt et de sa femme, de l'excellent Bourson et de sa femme, et de mon vieil ami Paul Bouquier, nous étions entre Français,

Il est vrai que, si je ne craignais pas de les compromettre aux yeux de leurs compatriotes, je dirais que van Hasselt est cosmopolite, que Bourson et sa femme sont de vrais Français, et que Bouquier est non-seulement un Français, mais un Parisien.

On restait ainsi jusqu'à une heure ou deux heures du matin autour d'une table à thé, causant, bavardant, riant, pleurant quelquefois.

Pendant ce temps, en général, je travaillais; seulement, deux ou trois fois, d'habitude, dans la soirée, je descendais de mon second et venais jeter un mot

au milieu de la conversation générale, comme un voyageur qui arrive au bord d'une rivière jette une branche au courant.

Et la conversation emportait le mot comme le courant emporte la branche.

Puis je remontais travailler.

Enfin un jour, pendant que je travaillais, on fit un complot :

C'était de m'arracher quatre ou cinq jours à mon travail, et de m'entraîner à la chasse.

Notre ami Joigneaux avait écrit de Saint-Huberten-Luxembourg pour nous dire qu'il y avait cette année, dans les forêts ardennaises, force lièvres, chevreuils et sangliers.

Vous connaissez Joigneaux, n'est-ce pas? C'est l'ex-représentant du peuple qui publiait en France, et qui continue de publier a l'étranger, le meilleur journal d'agriculture qui existe.

Il y avait deux tentations presque irrésistibles dans

cette lettre : un vieil ami à revoir; des lièvres, des chevreuils, des sangliers à tuer.

La partie fut résolue entre Cherville, le colonel C... et Hetzel.

Hetzel, non chasseur, causerait avec Joigneaux de la publication de son almanach, tandis que l'on saint-barthélemyserait lièvres, chevreuils et sangliers.

On résolut que, bon gré, mal gré, je serais de lapartie.

Il en résulta qu'à une de mes apparitions habituelles, je vis étalés sur la table mon Lefaucheux-Devisme, mon carnier et un nombre indéfini de cartouches n° 4, double zéro et à balles.

Il y en avait pour tous les goûts.

— Qu'est-ce que cette exhibition? demandai-je,

— Vous le voyez bien, cher ami : c'est votre fusil que l'on a tiré du fourreau, votre carnier que l'on a tiré de l'armoire, et vos cartouches que l'on a tirées du carnier.

— Et tout cela, dans quel but?

— Nous sommes au Ier novembre.

— C'est possible.

— C'est après-demain le 3.

— C'est probable.

— Eh bien! le 3, c'est la Saint-Hubert.

— Ce qui veut dire que nous vous débauchons, que nous vous emmenons, et que, de gré ou de force, nous vous faisons chasser.

Il y a toujours un reste de flamme au fond de mon cœur quand on me parle de chasse.

Avant que je fusse condamné aux travaux forcés de la littérature, la chasse était mon grand, mon principal, je dirai presque mon unique amusement.

Je n'ai en réalité que deux souvenirs dans la vie.

La chasse en est un.

— Ah! diable, fis-je, c'est bien tentant, ce que vous me propose? là !

— Joigneaux nous a écrit à l'ouverture de la

chasse, ou plutôt il a écrit à Hetzel. Hetzel ne Loi a pas répondu, naturellement ; nous irons le surprendre.

— Chez Joigneaux, je voudrais bien..,

— Qui vous empêche?

J'étais descendu en tenant ma plume.

Je regardai tristement cet artisan de bien et de mal que notre civilisation a fait d'acier, dans la prévoyance sans doute de ce que j'en userais si l'on n'inventait pas quelque matière : — /Ere, perennius, — c mime dit Horace.

— Hélas ! répondis-je, voilà mon arme désormais;je chasse aux idées, et de jour en jour le gibier devient plus rare.

— Jetez donc votre plume par-dessus la porte de Hall, et venez avec nous. C'est l'affaire de trois jours: un jour pour aller, un jour pour chasser, un jour pour revenir.

— C'est bien tentant !

— Allez donc ! allez donc ! répéta-t-on en chœur.

— Ma foi, si d'ici à demain il n'arrive rien de nouveau...

— Que voulez-vous qu'il arrive ?

— Je ne sais ; mais il y a un fait : c'est que depuis tantôt dix-huit mois que je suis ici, le prince de Ligne a voulu m'emmener chasser à Bellœil, les MM. Lefèvre ont voulu m'emmener chasser à Tournay, Bouquier a voulu m'emmener chasser à Ostende; j'ai pris deux ports d'armes de trente francs chacun, cinq francs de plus qu'en France. Eh bien ! je n'a été ni à Ostende, ni à Tournay, ni à Bellœil, et mes deux ports d'armes ne m'ont pas servi une seule fois...

— Parce que?

— Parce qu'il est toujours arrivé quelque incident imprévu qui m'a empêché d'utiliser mes ports d'armes et de profiter de l'invitation.

— Mais si, d'ici à demain, cet incident imprévu ne

se présante pas?

— Je suis des vôtres, el avec grand plaisir.

— Allons, prions saint Hubert de nous préserver des incidents imprévus.

C'était Cherville qui adressait cette invocation au saint.

Or, comme si le saint n'eût attendu que le dernier mot de la phrase pour manifester sa puissance, à peine Cherville avait-il prononcé ce dernier mot que l'on sonna à la porte du boulevard.

— Aïe! aïe! aïe! mes enfants, m'écriai-je, c'est justement l'heure de la poste.

Joseph passa pour aller ouvrir.

Joseph était mon domestique.

Un domestique belge dans toute la force du terme, c'est-à-dire regardant tout Français comme son ennemi naturel.

Or, vous connaissez le proverbe du soldat en campagne et de l'écolier en maraude :

Autant de nris sur l'ennemi.

C'était la maxime favorite de Joseph.

Joseph passa donc pour aller ouvrir.

— Joseph, dit Hetzel, si c'est une lettre de Paris. déchirez-la.

Joseph, cinq minutes après, reparut une large enveloppe à la main.

— Eh hien, dit Hetzel, que vous avais-je recommandé?

— Ce n'est pas une lettre, monsieur, répondit Joseph, c'est une dépêche télégraphique.

— Ah! mon Dieu! m'écriai-je, c'est bien pis !

— Allons ! au diable notre chasse î dit Chenille.

— Ouvrez vous-mêmes, chers amis, et vous déciderez de mon sort.

Joseph remit la dépêche à Hetzel.

La dépêche fut ouverte.

Elle contenait ces trois lignes :

<c Paris, venjredi. Cher Dumas, si n'ai pas reçu la Conscience pour le 5 courant, je suis averti par Ro-

yer et Vaëz qu'on met le 6 en répétition je ne sais quelle tragédie de je ne sais pas qui. C'est clair, n'est-ce pas?

« LaFERRIÈRE. ))

Chenille et Hetzel se regardèrent, consternés.

— Eh bien! qu'en dites-vous? demandai-je.

— Où en êtes-vous de votre drame?

— Il me reste à faire la moitié du cinquième, et le sixième tableau tout entier.

— Alors, pas moyen.

— Pas moyen pour moi, du moins ; mais allez , vous, mes enfants. Chenille me racontera la chasse, Hetzel brodera sur le récit de Chenille, et, moins le plaisir d'être avec vous, ce sera exactement comme si j'y avais été

Je repris ma plume, déposée un instant sur la cheminée, je recommandai de remettre les cartouches dans le carnier, le carnier dans l'armoire, le fusil

dans son fourreau, et je remontai mon deuxième étage avec un gros soupir.

Ah! si j'avais eu quelqu'un pour faire mon drame, comme j'aurais été à la chasse !

Le 5, au soir, mon drame complet de la Conscience partit pour Paris ; le 6, au matin, un commissionnaire apporta à la maison an cuissot de chevreuil, accompagné de cette lettre :

« Mon cher Dumas,

» Je vous envoie du chevreuil de Saint-Huhert. Ce soir nous irons prendre, Helzel et moi, une tasse de thé chez vous, et je vous promets de vous raconter une chasse comme vous n'en avez pas entendu raconter depuis celle de Robin des Bois.

» Joigneaux vous embrasse tendrement, Helzel et moi vous serrons la main.

» Tout à vous,

» De Cuerville. »

14 ll: père gigogne

Je donnai à ma cuisinière la recette d'une marinade de mon ami Willemot, l'un des propriétaires de la Cloche et de la Bouteille à Compiègne, et je me remis à mon travail.

Le soir, à neuf heures, on annonça MM. de Cherville et Hetzel.

Les triomphateurs entrèrent au bruit d'une fanfare.

Les premières questions furent pour demander des nouvelles de Joigneaux.

Joigneaux mariait sa fille au fils du bourgmestre.

Les chasseurs étaient arrivés au beau milieu de la noce.

Au bout d'un instant, Hetzel, qui paraissait jouii d'avance de l'effet qu'allait produire le narrateur, secoua la sonnette qui était destinée à appeler Jos et dit :

— Chenille a la parole.

— Mon cher Dumas, dit Cherville, je crois que je vous apporte un volume assez amusant.

— Allons, part à nous deux, mon cher ami.

— Ma foi, oui! Écoutez-moi cela.

— C'est à vous que l'aventure est arrivée?

— Non, c'est tout simplement au grand-père de maître Denis Palan, propriétaire de l'auberge des Trois-Rois, à Saint-Hubert.

— Et quel âge a maître Denis Palan?

— Dam! c'est un homme de quarante-cinq à cinquante ans.

— Alors la scène se passe vers la fin du dix-huiîe siècle?

— Justement.

— Nous écoutons.

— Je dois d'abord vous dire, n'est-ce pas? comment Denis Palan a été amené à nous raconter cette aventure?

— Mon cher ami, je crois que vous tirez à la ligne.

— Non, parole d'honneur! la chose est nécessaire;

vous ne comprendriez rien à l'événement si j'entrais en matière sans préparation,

— Prépare donc, mon ami, prépare ; c'est le grand art des romanciers et des auteurs dramatiques; seulement, pas de longueur!

— Soyez tranquille.

— Allez !

— Mes enfants, dit Hetzel, il est permis de dormir, mais il est malhonnête de ronfler. Va, Chenille.

Chenille commença.

— La circonstance de la noce de la fille de Joigneaux avait fait qu'au lieu de loger chez lui, nous avions, malgré ses invitations réitérées, insisté pour loger à l'auberge des Trois- Rois.

A peine y fûmes-nous entrés que nous reconnûmes la faute que nous avions commise. Au point de vue de l'égoïsme, mieux eût valu être indiscrets et loger chez Joigneaux.

Je ne sais si jamais trois rois, en logeant chez De-

nis Palan, lui ont donné le droit de dresser au-dessus de sa porte son aristocratique enseigne; mais si jamais trois rois, fût-ce des rois maures, comme Balthazar, Gaspard et Melchior, ont été pris à ce traquenard, c'est une charité, mon cher Dumas, tout républicain que vous êtes, de prévenir les têtes couronnées qui passeraient par Saint-Hubert de ne pas se laisser séduire par ce tableau qui représente les trois souverains dans leurs costumes royaux. A tout prendre, les rois sont des hommes, quoique If. de Voltaire ait dit :

Pour être plus qu'un roi, te crois-tu quelque chose?

Or, à l'hôtellerie des Trois-Rois, tenez-vous cela pour dit, et bien dit, on ne fait ni noces ni festins, on ne loge ni à pied ni à cheval.

On mange sur le pouce et on dort sur sa chaise.

Il faut dire aussi, à la louange du digne hôtelier, qu'il ne promet pas plus qu'il ne tient.

Au-dessous de la flamboyante portraiture des trois images qui lui servent d'enseigne, le peintre chargé de cette œuvre d'art s'est contenté, pour toute réclame, de faire figurer un petit verre et une tasse de café.

Maintenant vous me demanderez comment nous avions, le colonel, Hetzel et moi, choisi un pareil logis.

C'est ce à quoi je vous répondrai que nous ne sommes pas, au bout du compte, aussi niais que nous en avons l'air au premier abord.

Nous avions choisi celui-là, cher ami, parce qu'il n'y en avait pas d'autre.

Permettez- moi d'entrer dans la topographie de l'auberge.

La description ne sera pas longue.

L'intérieur se compose de trois pièces.

La première est la cuisine, et sert en même temps de chambre à coucher à l'aubergiste et à sa famille.

La seconde est une salle basse et enfumée, meublée de deux tables et de quelques escabeaux de chêne, polis par l'usage plutôt que par le rabot du menuisier.

Cette salle est destinée aux consommateurs.

La troisième est une espèce de hangar-écurie où Ton parque pêle-mêle les chevaux, les ânes, les bœufs et les cochons.

Or, quand, le malin, on nous avait montré cette salle comme la chambre unique où il nous faudrait dîner et coucher, nous avions dit, avec le laisser-aller habituel à des chasseurs :

— Bon! avec un grand feu, un bol de punch et et trois matelas, une nuit est bientôt passée.

Ce n'est que lorsque la nuit est venue que l'on s'aperçoit combien certaines nuits sont longues.

Ce fut une chose dont nous nous aperçûmes dès onze heures du soir, — quand notre feu commença de s'éteindre, quand notre bouteille de genièvre fut

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vidée, et quand il nous fut positivement démontré qu'il n'y avait pas d'autres matelas dans l'auberge que celui qui était au lit de l'aubergiste, et sur lequel grouillaient sa femme et ses trois enfants.

Quant à lui, il était resté debout pour contenter, autant qu'il était possible, messieurs les Parisiens.

Tant que le souper avait duré, bon ou mauvais, la gaieté avait survécu.

Tant qu'il était resté une goutte de skiedam dans la bouteille, la conversation avait surnagé.

Tant que le feu avait duré, l'esprit français avait, comme le foyer, jeté de temps en temps des écl

Puis il s'était fait de grands silences.

Puis chacun, en regardant autour de soi, avait essayé de s'accommoder de son mieux pour dormir.

Puis, enfin, un instant on avait pu croire que tout le monde dormait.

On n'entendait plus que le tic-tac monotone d'une

grande horloge de bois qui ornait un des coins de la salle.

Il n'en était rien.

Chacun faisait ce qu'il pouvait pour cela, mais personne n'y réussissait.

Tout à coup la grande horloge vacilla depuis son piédestal jusqu'à son cadran.

Un grand bruit de chaînes, un atroce grincement de rouages en sortit, et le marteau tomba onze fcis sur le timbre.

En supposant que tout le monde eût dormi, un pareil bruit suffisait bien à réveiller tout le monde.

— Sacrebleu! ronfla le colonel.

— Ce qui signifie?... demandai-je.

— Que nous allons passer une jolie petite nuit, dit Helzel, sans compter qu'il ne fait pas chaud. Voyons, Chenille, toi qui es le plus jeune et le plus joli de la société, appelle l'aubergiste.

— Pourquoi faire?

— Pour qu'il nous donne du bois. On ne peut pas toujours manger, on ne peut pas toujours boire; on peut toujours se chauffer.

Je me levai, j'allai à la porte et j 'appela l'aubergiste.

Dans ce mouvement, je remarquai un tableau auquel, je dois le dire, je n'avais fait jusque-là aucune attention, et qui me fût resté complètement in< rent dans une position moins précaire que ne l'eût été la nôtre.

Mais l'homme qui se noie, soit dans l'eau, soit dans l'ennui, se raccroche à tout.

Je me noyais dans l'ennui, je me raccrochai au tableau.

J'en approchai, j'allais dire la bougie, fat que je suis! j'en approchai la chandelle.

C'était une espèce de gouache peinte sur bois de Spa. Elle était enfermée dans un cadre doré autrefois, mais dont la pâte boursouflée avait pris une

teinte noirâtre, qu'elle devait à la poussière et à la

fumée qui, pendant longues années, s'étaient fixées

sur elle.

Ce tableau représentait un saint Hubert dans les

nuages.

Le saint était reconnaissable à son cor de cbasse, l'un de ses emblèmes les plus habituels, et surtout à son cerf à la croix lumineuse agenouillé devant lui.

Le saint occupait l'angle droit du haut du tableau.

Le cerf occupait l'angle gauche du bas du tableau.

Le lointain représentait un paysage.

Dans ce paysage, un homme, vêtu d'une veste verte, d'une culotte de velours à côtes et chaussé de grandes guêtres de chasse, fuyait, poursuivi par un animal qui pouvait indifféremment représenter ou un petit âne ou un lièvre gigantesque.

— Ma foi ! messieurs, dis-je, en décrochant le tableau et le déposant sur la table, ce n'est pas bien amusant de deviner des rébus, mais enfin, quand on n'a rien à faire, mieux vaut deviner les rébus que de dire du mal de son prochain.

— Je ne trouve pas, moi, dit Hetzel.

— Eh bien ! dis du mal de ton prochain, et tâche de le bien dire ; le colonel et moi nous allons deviner le rébus.

— Ah ! quant à moi, je vous déclare que je ne devine rien ; devine tout seul.

— Voyons : un lièvre ou un âne qui court après un chasseur, avec la date du 3 novembre 178...

— Bon, dit l'aubergiste en entrant, c'est le tableau

de mon grand-père que vous tenez là.

— Comment, demanda Hetzel, vous êtes le petitfils de saint Hubert?

— Non, je suis le petit -fils de Jérôme Palan.

— Qu'est-ce que c'est que Jérôme Palan ?

— Jérôme Palan, c'est le chasseur que vous voyez dans le passage, fuyant à toutes jambes et poursuivi par un lièvre.

— Jusqu'à présent , mon brave homme , nous avions vu des lièvres poursuivis par des chasseurs ; cous voyons aujourd'hui un chasseur poursuivi par un lièvre. Je ne demande pas mieux.

— Vous, parce que vous êtes de composition commode, mon cher ami ; mais moi, il me faut à toute chose la raison du pourquoi.

— Dam ! si c'est le grand-père de notre hôte que ce tableau représente, notre hôte doit connaître l'histoire de son grand-père.

— Qu'il nous la dise, alors.

— Vous entendez, mon brave homme ? du feu et l'histoire de votre grand-père.

— Je vais d'abord aller vous chercher du bois...

— Parfaitement raisonné.

— xVttendu que l'histoire de mon grand-père est longue.

— Et... amusante?

— Terrible, monsieur.

— Ah! mon brave homme, dit Hetzel, comme c'est bien là ce qu'il nous faut : du bois, et l'histoire! l'histoire !

— Vous allez être servis à la minute, messieurs, dit l'aubergiste.

Et en effet, il sortit, mais pour reparaître, en effet, cinq secondes après, avec une charge de bois, dont le sixième à peu près fut déposé sur le feu et le reste mis en réserve dans l'angle de la cheminée.

— Ainsi, dit notre hôte, vous voulez absolument que je vous raconte l'histoire à laquelle ce tableau de famille fait allusion ?

— Avez-vous quelque chose de plus amusant à nous offrir? demanda Hetzel.

L'aubergiste parut chercher un instant dans son esprit.

— Non, dit-il, ma foi non !

— Eh bien alors, narrez, mon ami»

— Narrez, dit le colcnel.

— Narrez, répétai-je après eux.

L'aubergiste commença.

— Si jamais, dit l'aubergiste, vous écrivez ou racontez à votre tour cette histoire, vous pourrez l'intituler :

— Peste ! je n'y manquerai pas, répondis-je au digne homme ; par le temps qui court, où souvent on se préoccupe plus du titre que du roman, ce titre-là en

vaut bien un autre. Nous vous écoutons, mon cher ami.

Nous fîmes tous silence, comme trois mille ans auparavant avaient fait les auditeurs d'Énée.

L'aubergiste commença.

Mon grand- père, sans être riche, exerçait une profession qui est lucrative, ou qui, s'il laut en croire certain proverbe, passe pour l'être : il était ce que l'on appelle aujourd'hui pharmacien, et ce que l'on appelait autrefois apothicaire

Autrefois correspondra, si vous le voulez bien, à l'année 1788.

Il habitait la petite ville de Theux, située à six milles de Liège.

— Trois mille habitants , interrompit Hetzel ; nous la connaissons comme si nous l'avions bâtie, allez.

Le narrateur reprit :

Son père exerçait la même profession que lui, et

LE LIÈVRE DE MON GRâHD-PÈRE 29

comme mon grand-père était fils unique, il avait laissé à ce fils une boutique parfaitement achalandée et quelques milliers de francs qu'il avait amassés à acheter des herbes pour du cuivre et à les revendre pour de l'argent, car un remords me prend, et je dois dire que mon aïeul n'était pas précisément apothicaire, mais herboriste.

Mon grand-père eût pu bien certainement arrondir cette somme en lui faisant faire la boule de neige, mais il avait deux abominables défauts.

Il était chasseur et savant.

— Holà! maître ! m'écriai-je, faites attention à ce que vous dites. Personne de nous n'a la prétention d'être savant, Dieu merci ! mais nous avons tous celle d'être chasseurs.

— Vous m'excuserez, monsieur, reprit l'aubergiste; et si vous m'aviez laissé achever ma phrase, ou plutôt la compléter par quelques mots, vous

m'eussiez vu établir ce fait, que l'amour de la chasse

est une vertu chez l'homme qui n'a rien à faire, puisque, n'ayant rien à faire, il pourrait faire du mal à ses semblables, au lieu d'en faire aux animaux; mais que c'est un grand vice, un abominable vice, le plus fatal de tous les vices, pour l'homme que le travail de ses mains doit nourrir.

Or, ces deux vices produisirent chez mon grandpère un double résultat :

L'an tua son corps, — la science,

L'autre perdit son âme, — la chasse.

— Voyons, dis-je, cher hôte, il ne s'agit pas de s'improviser romancier pour venir avancer de pareilles théories, ou, quand on les avance, on les explique.

— C'est ce que j'allais faire cette fois encore, monsieur, si vous ne m'aviez pas interrompu.

— Mais, tais-toi donc, animal ! dit Hetzel. Nous étions dans cette douce période qui précède le sommeil, quand le changement d'intonation nous

a réveillés. Continuez, mon brave homme, continuez.

— Si cependant ces messieurs préfèrent dormir? répliqua l'aubergiste, plus piqué encore de l'interruption d'Hetzel que de la mienne.

— Mais non! mais non ! me hâtai-je de répondre. Ne faites pas attention à ce que dit mon camarade ; il appartient à une classe particulière de nos compatriotes que les naturalistes ont rangée dans une catégorie spéciale, genus homo species, blagueur. Continuez, nous vous écoutons. Vous en étiez à la mort du corps et à la perte de l'âme de votre grandpère.

Le narrateur avait bonne envie de s'arrêter là. Cependant, sur mon insistance, il reprit :

— Je disais donc qu'à force de lire, mon grandpère douta de tout, même des saints, même de Dieu, et qu'à force de chasser, il entama la petite fortune que ma pauvre grand'mère amassait ou plutôt con-

servait avec tant de soin; car, nous l'avons déjà dit, la meilleure part de cette fortune venait de mon aïeul.

Au fur et à mesure que mon père s'enfonçait dans l'irréligion, — plus il étudiait, plus il devenait savant, et plus il s'y enfonçait, — le malheureux état de son âme se manifestait au dehors par des signes visibles.

D'abord il défendit à ma mère d'aller à la messe les autres jours que le dimanche, et encore ne lui permit-il que la messe basse.

Il l'invita à parler de qui elle voudrait dans ses prières, excepté de lui, prétendant qu'aux grands du ciel comme aux grands de la terre, il faut, autant que possible, faire oublier son existence, attendu que Jo plus souvent ils ne se souviennent de nous que pour nous faire du mal.

Ensuite il défendit à elle et à ses enfants de s'agenouiller le soir autour de son lit et de faire la prière en commun, comme, depuis un temps immémorial,

il était dans les habitudes patriarcales de la famille de le faire.

Enfin on n'eut plus la liberté, quand tintait la sonnette de Pextrême-onction, de sortir, de se mettre à la suite du saint-sacrement et de l'accompagner dans la maison où il était appelé par la religion des fidèles, qui croyaient qu'il n'existe de bonne mort que dans les bras du Seigneur.

Pendant quelque temps, il est vrai, mon grandpère permit encore qu'au tintement sacré, la grand'mère et ses deux enfants, qui étaient mon père et ma tante, sortissent et s'agenouillassent sur le seuil de la porte, tandis que le saint-sacrement passait.

Mais bientôt cette dernière démonstration religieuse leur fut elle-même interdite.

Il est vrai que mon grand-père était si souvent dehors, sortait de si bonne heure et rentrait si tard, les dimanches surtout, que ma mère était parfaitement libre ces jours-là d'entendre, non-seulement la

messe basse, mais la grand'messe, les vêpres et le salut, et, les autres jours, de suivre le saint-sacrement partout où il allait.

Elle ne manquait pas de le faire, comme vous le comprenez bien, car elle espérait qu'elle serait pardonnée par le Seigneur à cause de la bonne intention.

Mais tout en accomplissant ses actes de piété, comme sa crainte pour son époux était grande, elle ne manquait pas de dire aux voisines :

— Ne dites pas à mon mari que je suis sortie pour aller à la messe ou pour suivre le saint-sacrement.

Et à ses connaissances qu'elle trouvait dans l'église ou dans la maison mortuaire :

— Ne dites pas à Jérôme que vous m'avez vue ici. De sorte que cette recommandation, faite dans

la vue de la paix intéiieure, paix à laquelle ma grand'mère eût tout sacrifié, donnait à toute la ville de Theux la mesure des sentiments religieux

ou plutôt des sentiments irréligieux de mon grandpère.

— Pas mal ! pas mal ! murmura Hetzel ; un peu prolixe, mais si nous imprimons cela, nous ferons d'habiles coupures.

— Tiens, lui dis-je, ton malheur, à toi, cher ami, c'est d'avoir lu les livres que tu imprimais, et de ne pas t'en être rapporté à l'étiquette du sac. Quant à moi, je trouve l'histoire charmante ; et vous colonel?

— Oui, dit le colonel ; cependan je voudrais voir le narrateur entrer dans le sujet.

— Àh ! colonel, pour un guerrier, pour un faiseur de sièges, pour un preneur de villes, ne savez-vous donc pas que c'est un hasard quand les citadelles s'emportent par une escalade, par un coup de main? Que diable ! avant d'ouvrir la tranchée, il faut ouvrir des parallèles, creuser des boyaux. Eh bien ! mais notre hôte creuse ses boyaux , trace ses parallèles !

Rappelez -vous que le siège de Troie a duré neuf ans, et celui d'Anvers trois mois. Continuez, maître, continuez.

Malgré mon encouragement, mon hôte secoua la tôle ; et comme il tenait sans doute à me montrer clairement le peu de cas qu'il faisait de mes compagnons comme auditeurs :

— Oui, monsieur, me dit-il, je continue; mais vous pouvez bien vous vanter que c'est pour vous, et pour vous seul.

Et il appuya sur ce dernier mot, comme pour ne laisser aucun doute à mes compagnons.

Après quoi il continua en effet :

— J'ai dit que les absences de mon grand-père, qui s'étaientpeu à peu étendues des dimanchesaux autres jours de la semaine, laissaient toute facilité à ma grand'mère de demeurer bonne chrétienne, malgré les injonctions de son mari.

Mais si elles ne portaient point atteinte à la

LE LIÈVRE DJi MON GRAND-PÈRE ?T

vie future et spirituelle de leurs âmes , ces absences faisaient un tort inouï à la vie matérielle et présente.

D'abord, mon grand -père n'avait consacré à la chasse que le dimanche, et jusque-là, pourvu qu'il ne chassât pas sur les terres du prince-évêque, ou sur celles des seigneurs de Theux et des environs, personne n'avait rien à dire, et en effet personne ne disait rien.

Mais bientôt mon père posa cet axiome, que ce n'était pas trop ( puisqu'il restait assis dans son magasin les six autres jours de la semaine) de se donner un peu de distraction, non-seulement le dimanche, mais encore le jeudi.

En vertu de cet axiome, que personne, pas mémo ma grand'mère, ne chercha à contester, le jeudi fut adjoint au dimanche.

Puis le mardi.

Puis enfin les autres jours, comme entraînés à la i. 3

suite des premiers, passèrent par le laminoir fie cette affreuse passion.

De sorte qu'il arriva un moment où, au lieu que ce fût un jour que mon grand-père allât à la chasse, et six jours qu'il restât à la maison, ce fut un jour qu'il resta à la maison et six jours qu'il alla à la chasse.

Et encore le septième jour finit-il par y passer comme les autres.

B?. manière que mon grand-père se détacha de plus en plus, non-seulement de ses devoirs envers Dieu, mais encore de ses devoirs envers sa femme et ses enfants.

Car non-seulement il passait les journées dans les bois, dans les champs, dans les marais, bravant la pluie, les tempêtes et les neiges, qui, dans nos pays, sont plus terribles que les tempêtes, mais encore les soirées, au lieu de rentrer à la maison, de se réchauffer au coin du feu, de se restaurer à la table de la

famille, les soirées, il les passait à boire au cabaret, à trinquer avec ses compagnons et à raconter ses prouesses au premier venu.

Et il racontait, non -seulement ses prouesses de la veille, non-seulement ses prouesses du jour, mais encore celles qu'il comptait faire le lendemain.

Et ces veillées, arrosées d'abord de bière, puis de vin du pays, puis de vin du Rhin, se prolongèrent de telle façon, qu'il arriva souvent qu'il ne rentrait môme plus à la maison pour donner de ses nouvelles à ma grand'mère et à ses enfants.

D repartait le lendemain au point du jour, quelquefois même avant, de l'auberge où il était entré la veille au soir.

Mais comme les malheurs s'enchaînent les uns aux autres et que les passions ont en elles, non-seulement le germe du mal, mais encore ses développements, voici ce qui arriva tout naturellement.

Kous avons établi que personne n'avait rien à dire

tant que mon grand-père ne sortait que le dimanche et ne chassait que sur les terres où il avait le droit de chasser.

Mais vous avez vu que peu à peu il était sorti tous les jours, et même qu'à force de sortir, il en était venu à ne plus rentrer.

Bientôt il arriva bien pis.

— Diable ! diable! diable ! murmura Hetzel, qu'arriva-t-il? Je commence à trouver que l'histoire est du plus haut intérêt. Et toi, colonel?

— Tais-toi donc, maudit bavard, dit le colonel ; si l'intérêt faiblit, c'est grâce à tes éternelles interruptions; Télémaque lui-même n'y résisterait pas. Continuez, mon brave, continuez.

Je joignis mes instances à celles du colonel , et notre hôte continua.

LE LIÈVRS D'à MON GRAXO-PÈRF. M

— Il arriva que mon grand-père chassa tant, chassa tant, que le gibier commença à devenir rare, rare sur les terres et dans les bois de la commune où il avait permission, et dans les propriétés particulières où on le tolérait.

Aussi, peu à peu en arriva-t-il à faire des excursions dans les domaines seigneuriaux qui les entouraient.

Excursions timides d'abord, et qui se bornèrent à des affûts, à des pointes dans les lisières et à d'autres bagatelles semblables.

Or, dans le temps où vivait mon grand-père, ces sortes de bagatelles étaient déjà des tentatives plus que hasardeuses. La justice ne plaisantait pas avec les délits de chasse; les seigneurs étaient encore toutpuissants, leur volonté faisait jugement, et ils vous

Zl2 LE PÈP.F. GIGOGNE

envoyaient, sans broncher, un pauvre diable aux galères pour un lapin. Mais comme mon grand-père était ce que l'on appelle un bon vivant, qu'il avait toujours dans sa cave, à côté d'une tonne de lambic ou de faro, une barrique de vin du Rhin, et, sur sa table, à côté de son verre plein, un verre vide qui n'attendait qu'un camarade pour se remplir et se vider à son tour ; comme il n'était jamais plus heureux que lorsqu'un des gardes du voisinage venait s'asseoir à côté de lui sous la haute cheminée et trinquer en devisant de faits de chasse, ceux-ci ne lui étaient ni durs ni sévères. Autant qu'il était en leur pouvoir, ils fermaient les yeux sur ses méfaits, et quand ils entendaient la détonation de son fusil ou l'aboi de ses chiens d'un côté, ils allaient de l'autre. Cependant, comme il n'y a pas de règle sans exception, il y avait une exception, parmi les forestiers, à cette bienveillance générale que l'on portait à mon grand-père.

Un des gardes du seigneur-évôque ne pouvait le souffrir.

Il s'appelait Thomas Pichet.

D'où venait cette haine?

D'une de ces antipathies instinctives dont on ne peut pas plus se rendre compte que de certaines sympathies.

— Oui, dit Hetzel, c'est ce que nous autres savants appelons la force centrifuge et la force centripète.

— Plaît-il, monsieur? demanda l'aubergiste.

— Rien, rien; continuez, mon ami.

L'aubergiste reprit :

— Il se nommait Thomas Pichet.

Tout enfants qu'ils étaient et si enfants qu'ils fussent, le petit Thomas et le petit Jérôme n'avaient jamais pu se souffrir. A l'école, ils se battaient comme deux coqs de combat ou comme deux dogues de barrière; et comme ils étaient de force égale, quoique de complexion différente , ces combats n'avaient

'■ï'* LE PÈRE GIGOGNE

de fin que lorsque la force manquait aux combattants.

Peut-être, au reste, cette antipathie dont nous avons parlé tenait-elle plus encore à des dissemblances physiques qu'à des oppositions morales.

Thomas était court, roux, trapu.

Jérôme était grand, brun et mince.

Thomas louchait légèrement et était plutôt laid que beau.

Jérôme avait les yeux exactement pareils, et était plutôt beau que laid.

Thomas avait été amoureux de ma grand'mère.

Ma grand'mère avait épousé Jérôme.

Toutes ces circonstances et une foule d'autres avaient donc amené entre Jérôme et Thomas une véritable haine.

Cependant, devenus hommes, ils étaient devenus plus raisonnables, mon grand-père surtout.

Cela tenait à ce qu'en toute circonstance, tantôt

le hasard, tantôt la bonne éducation, lui avaient donné la supériorité sur son rival.

Enfin Thomas s'était lassé de cette supériorité qui l'écrasait, et avait quitté le pays.

Il était passé garde dans le Luxembourg, justement dans le pays où nous sommes.

Mais le malheur voulut que le seigneur chez lequel il servait en cette qualité mourût.

Le malheur voulut encore qu'un de ses camarades lui écrivît qu'une place pareille à celle qu'il venait de perdre était vacante chez le princeévéque.

Enfin le malheur voulut toujours qu'ayant demandé cette place, il l'obtînt et revînt habiter Franchimont, qui, comme vous le savez ou ne le savez pas, est à peu de distance de Theux.

De sorte que Jérôme et Thomas se retrouvèrent voisins.

On verra plus tard si la haine s'était éteinte dans i. 3.

le cœur de mon grand- père. Mais dès ce moment, je crois pouvoir dire, sans crainte de nuire à l'intérêt de la narration, qu'elle était plus vivante que jamais dans le cœur de Thomas Pichet.

Aussi, apprenant par la voix publique que mon grand-père était devenu aussi grand chasseur devant Dieu que feuXemrod, et qu'entraîné par une passion désordonnée pour la chasse, il fermait presque toujours les yeux lorsqu'il se trouvait en face des fossés ou des bornes qui servaient à marquer la limite de* biens de la commune et le commencement des terres des seigneurs, il se promit, à la première occasion qui lui en serait fournie par mon grand-père, de lui prouver que si deux montagnes ne se rencontrent pas, il n'en est pas de môme de deux hommes.

Mon grand-père ignorait la chose. Quand il avait appris que Thomas Pichet revenait dans le pays, il en avait éprouvé une vive contrariété ; puis, au bout du compte, comme il était brave homme au fond, la

LE LIÈVRE DE MON GBAND-PÈRE kl

première fois qu'assis à une table , en face d'une bonne bouteille de vin, il avait vu passer Thomas Pichet, il s'était levé, et allant à la porte :

— Hé ! Thomas ! avait-il dit.

Thomas s'était retourné, et devenant pâle comme un mort :

— Quoi? avait-il demandé.

Jérôme était rentré, avait rempli deux verres, et, revenant sur le seuil de la porte, un verre à chaque main :

— Le cœur t'en dit-il, Thomas? avait-il demandé. Mais Thomas avait répondu en secouant la tête :

— Pas avec toi, Jérôme. — Et il avait passé. Mon grand- ère était venu reprendre sa place,

avait bu les deux verres l'un après l'autre, et avait secoué la tête en disant :

— Ça finira mal, Thomas; ça finira mal !

Hélas! pauvre grand-père, il ne croyait pas dire si juste 1

On comprend qu'avec la disposition d'esprit des deux individus, l'un comme chasseur, l'autre comme garde-chasse, une catastrophe ne pouvait manquer d'éclater un jour ou l'autre.

C'était l'avis de tout le monde, et encore éclatat-elle plus vite qu'on ne s'y attendait.

Nous avons dit que, grâce aux sympathies des gardes du prince-évêque de Liège et des seigneurs des environs, tous les petits méfaits de mon grandpère étaient restés impunis.

Mais cette impunité l'enhardit au peint qu'il ne se contenta plus de pénétrer dans les seigneuries ou principautés riveraines quand ses chiens l'y entraînaient, mais qu'il en arriva, lorsqu'il faisait buisson creux dans les bois de la commune, à aller bravement attaquer le gibier jusque dans les propriétés du prince-évêque, trouvant non-seulement un malin plaisir à braver du même coup l'autorité spirituelle et temporelle du prélat souverain.

LE LIÈVRE DE MON GRAND-rt:" &9

Vous comprenez que les choses ne pouvaient durer ainsi.

Or, un jour que monseigneur chassait avec de jeunes seigneurs et de belles dames dans ce qu'on appelle les haies de Franchimont, — les princesévêques de Liège avaient toujours été des princes fort galants, — monseigneur l'évoque se trouva être de très-maussade humeur, malgré la belle compagnie, et peut-être même à cause de la belle compagnie dans laquelle il se trouvait.

Et cette mauvaise humeur, on va le voir, était suffisamment justifiée parles circonstances.

Les chiens de monseigneur le prince -évéque avaient pris change trois fois dans la matinée.

La première, d'un dix-cors sur une deuxième tête.

La seconde, delà deuxième tête sur une biche.

Enfin, — il y a des jours de malheur, — ils avaient laissé la biche se forlonger.

On sonnait la retraite manquée, et le prélat, qui avait promis à sa compagnie le spectacle d'un hallali, était furieux.

Tout à coup, et au moment où l'on tournait bride pour regagner le palais, un magnifique dix-cors traversa d'un bond l'allée que les chasseurs désappointés suivaient l'oreille basse.

— Ah! voyez donc, monseigneur, cria une des dames en calmant de la voix et de la main son cheval, que la brusque irruption du cerf avait fait cabrer ; voyez donc, on dirait le cerf du lancer.

— Par saint Hubert, madame, répondit l'évoque, non-seulement vous êtes une admirable écuyère, car toute autre que vous eût été désarçonnée par un pareil écart, mais encore une habile chasseresse. Champagne, voyez donc si c'est notre dix-cors.

Le piqueur interpellé était en train de coupler les chiens lorsqu'il reçut cette invitation du princeévêque. H appela un de ses camarades, lui remit

les laisses et se courba sur les fumées de l'animal.

— Ma foi! oui, monseigneur, dit-il, c'est lui-même.

— Vous êtes sûr ?

— Parfaitement sûr; j'avais fait remarquer à Votre Grandeur qu'il avait la pince usée jusqu'au talon, et voilà bien mon affaire ; voyez plutôt.

Le prince poussa son cheval vers l'endroit indiqué et se pencha pour examiner la passée de l'animal.

C'était bien le même.

Tout à coup il releva la tête et prêta l'oreille.

— Mais, Champagne, dit-il, ce cerf est chassé.

En effet, la brise commençait d'apporter jusqu'à la troupe de chasseurs le bruit d'un aboi lointain.

— Ce sont quelques-uns de nos chiens qui rabâchent, dit un novice.

— Point du tout, point du tout, dit l'évêque; ce sont des chiens qui chassent , pardieu ! bel et bien.

Les piqueurs écoutèrent, se regardèrent et échangèrent un signe.

— Eh bien ! qu'est-ce? demanda l'évêque.

— Ce sont, en effet, des chiens, non pas qui rabâchent, mais qui sont en pleine voie.

— A qui ces chiens? demanda le prinee-évêque, pâlissant de colère.

Tout le monde se tut.

— Morbleu ! continua-t-il , voyant qu'on ne lui répondait pas, je voudrais bien savoir qui se permet de chasser sur mes apanages.

— D'ailleurs, nous verrons bien, continua l'évoque, où le cerf a passé les chiens passeront.

Puis, comme il se faisait un mouvement parmi les gardes forestiers, et que l'un d'entre eux, justement un des amis de mon grand-père, s'apprêtait pour rentrer dans le bois :

— Que personne ne bouge ! dit le prinee-évêque en fronçant le sourcil.

Personne ne bougea.

On attendit.

— Vous avez déjà deviné, n'est-ce pas, messieurs, dit l'aubergiste en s'interrompant, que ces chiens qui chassaient le dix-cors dont les chiens du princeévêque avaient perdu la piste, étaient les chiens de mon grand-père?

— Notre intelligence va jusque-là, répondit Hetzel. Continuez, mon cher ami.

Et l'aubergiste continua.

L'aubergiste continua ainsi :

— Disons quelques mots des chiens de mon grandpère, qui vont jouer un si grand rôle dans l'histoire que j'ai l'honneur de vous raconter.

C'étaient d'admirables chiens, de magnifiques bêtes, dont chacune valait son pesant d'or, au manteau d'un noir de jais, au poitrail et au ventre couleur de feu, au poil sec et dur comme celui d'un loup, à la patte longue, mince et sèche ; des chiens qui chassaient un animal, lièvre, daim ou cerf, huit ou dix heures de suite, qui, par un bon temps, ne faisaient jamais un défaut, et qui, quand la voie était fraîche, eussent tenu tous les quatre sur cette table.

Enfin, des merveilles de chiens, comme je vous en souhaiterais, messieurs, si l'on en rencontrait encore comme ceux-là.

Bientôt ils apparurent, et, sans le moins du monde s'embarraser de l'évêque, de sa compagnie et de sa meute, ils sautèrent du taillis dans le chemin, flairèrent la place où le cerf avait posé ses pieds et s'enfoncèrent dans le taillis opposé en redoublant leurs abois.

— A. qui ces houzets? s'écria monseigneur.

Les gardes se turent comme s'ils ne connaissaient ni las chiens ni le maître.

Par malheur, Thomas Pichet était là.

11 pensa que le moment était bon de satisfaire sa rancune contre mon grand-père, tout en faisant sa cour à monseigneur.

— Jérôme Palan, l'apothicaire de Theux, monseigneur, répondit-il.

— Qu'on tue les chiens, dit le prince-évêque, et que l'on garrotte le maître !

L'ordre était précis; il n'y avait pas deux façons de le comprendre.

— Bon, dit Pichet à ses camarades, chargez-vous du maître, moi, je me charge des chiens.

Quoique cela fît gros cœur aux braves forestiers d'arrêter Jérôme Palan, ils préférèrent la mission que leur déférait Thomas Pichet à celle qu'il se réservait à lui-même.

Et, en etl'et, pas un qui ne sût que mon grand-

père garderait une bien autre rancune à celui qui tirerait sur ses chiens qu'à ceux qui l'arrêteraient et qui même tireraient sur lui.

Ils tournèrent donc les talons et s'enfoncèrent dans le taillis à droite, tandis que Thomas Pichet, s'enfonçant dans une haie à gauche, partait à toutes jambes dans la direction qu'avaient suivie les chiens de son ennemi.

Les gardes se consultèrent un instant lorsqu'ils .urent hors de la portée de la vue du prince-évêque.

Ils étaient cinq en tout.

Trois qui étaient célibataires.

Deux qui étaient mariés.

Les trois garçons furent d'avis de prévenir mon grand-père au lieu de l'arrêter. Mon granit-père, prévenu, gagnerait au pied, et ils diraient qu'ils ne l'avaient pas vu, et que sans doute .les chiens s'étaient échappés du chenil et chassaient seuls.

Mais les deux hommes mariés secouèrent la tète.

— Eh bien, quoi? dirent les autres.

— Que le prince-évêque sache cela, et nous perdons nos places, en supposant même qu'il ne nous arrive pas pis que cela.

— Mieux vaut s'exposer à perdre sa place et même à aller en prison, répondirent les gardes célibataires, que de dénoncer un bon camarade comme Jérôme Palan.

— Nous avons femmes et enfants, objectèrent les hommes mariés.

Il n'y avait rien à répondre à cela. Le salut de la femme et des enfants passe avant celui des étrangers.

Malgré la bonne volonté des trois célibataires, la raison des hommes mariés l'emporta donc.

Mon grand-père, une fois cette résolution prise, ne fut pas difficile à rejoindre, car il avait l'habitude de toujours suivre ses chiens, trouvant, disait-il, plus d'occasions de tirer en agissant de la sorte, que prendre les devants.

Les gardes n'avaient pas fait trois cents pas, qu'ils se trouvèrent nez à nez avec lui, et force leur fui, à leur grand regret, célibataires comme hommes mariés, de l'empoigner, de le désarmer, de le garrotter et de l'entraîner du côté de Liège.

Pendant ce temps, Thomas Pichet courait comme un homme à qui le diable souffle un mauvais conseil.

Lui, tout au contraire de Jérôme Palan, avait résolu de prendre les devants. Guidé par la voix des chiens, il était allé se poster, en conséquence, sur le versant d'un petit monticule surmonté d'un moulin.

C'était une passée bien connue. D'ailleurs, il reconnut sur la terre la trace toute fraîche du cerf; il n'y avait pas de doute que les chiens ne suivissent le même chemin.

Il s'abaissa derrière une haie.

A la voix rapprochée des chiens, Thomas comprit

qu'il était temps. Ils commençaient à malmener îe dix-cors, tout dix-cors qu'il était, et il était probable qu'ayant une heure ils l'eussent forcé.

Les voix s'approchaient toujours. Jamais, à l'affût d'un gibier quelconque, le cœur n'avait battu à Thomas Pichet comme il lui battait en ce moment.

Les chiens parurent.

Thomas ajusta celui qui tenait la tête, et fit feu.

Du premier coup, il abattit Flambeau.

Du second, Ramette.

Flambeau était le meilleur des chiens de mon grand-père, Ramette était la lice.

Les deux autres étaient deux chiens. Ramoneau et Spiron.

Thomas avait méchamment tué la chienne, de préférence à tous autres, pour que mon grand-père ne pût plus jamais avoir de la même race.

Ce bel exploit consommé, Thomas laissa Flambeau et Ramette gisant sur le sol, et tandis que Ramoneau

et Spiron continuaient de chasser le cerf, il regagna sa demeure.

Les autres gardes, comme nous l'avons dit, avaient arrêté mon grand-père et le conduisaient à Liège, où étaient les prisons seigneuriales, et, chemin faisant, ils causaient, non pas comme un prisonnier avec ses gendarmes , mais comme de bons amis qui regagneraient la ville après une promenade dans les bois.

Au reste, mon grand-père semblait complètement oublieux de sa situation personnelle et, chemin faisant, il ne se préoccupait que de ses chiens et du cerf qu'ils chassaient.

— C'était, par ma foi ! un bel animal, disait-il au garde Jonas Deshayes qui marchait à sa gauche, une noble bête et bien faite, je vous le dis, pour tenter un chasseur.

— Oui, mais plût au ciel qu'elle vous eût tenté un autre jour qu'aujourd'hui, monsieur Palan ! répondit

Jonas. Comment diable êtes-vôus donc venu vous fourrer dans la'gueule du loup ? 3! 'avez-vous donc pas entendu nos chiens qui chassaient?

— Bon ! dit mon grand-père, ils chassaient si mal, vos malheureux briquets, que je les ai pris pour des chiens de bergers ralliant un troupeau. Écoutez, écoutez. A la bonne heure ! voilà ce qui s'appelle chasser !

Et mon grand-père écoutait avec ravissement le bruit de ses chiens, qui menaient le cerf que c'était merveille.

— Voyons, franchement, comment cela s'est-il fait? demanda le garde de droite, qui se nommait Luc Thévelin.

— Vous voulez le savoir? demanda mon grandpère.

— Oui, répondirent les gardes, cela nous fera plaisir.

— Eh bien ! voilà les faits. Mes chiens menaient un

lièvre ; moi, je l'attendais blotti dans un fossé. Tout i. 4

à coup, je vois venir votre dix-cors; à cent pas de moi, il entre dans le taillis. Dix minutes après, je l'en vois sortir chassant devant lui à grands coups d'andouillers un pauvre daguet qu'il forçait de se donner à sa place à vos chiens. C'était un vieux rusé, comme vous voyez, que votre dix-cors. Pendant que le daguet allait se faire chasser à sa place , lui allait prendre la sienne à la reposée. Ma foi ! cela m'a semblé amusant de ne pas laisser jouir ce drôle-là du fruit de sa ruse. J'ai été enlever mes chiens et je les ai mis sur sa piste. Ah ! eux n'ont pas fait fausse voie comme les vôtres. Il est vrai que Flambeau tenait la tête. Sais-tu, Thévelin, qu'il y a trois heures qu'ils le chassent? Tiens, les entends-tu, les entends-tu? Quelle gorge !

— Pardieu ! dit Jonas, c'est connu que ce sont les meilleurs chiens du pays ; mais c'est égal , voilà une affaire qui va vous les manger, monsieur Palan. Mauvaise affaire ! mauvaise affaire !

Mais mon grand-père n'écoutait pas Jonas Deshayes, il écoutait ses chiens.

— Oh! ils ne le lâcheront que quand il sera force. Les entends-tu, Jonas? les entends- tu, Luc? Ils sont sur Royauraont. Bravo, Flambeau, bravo, Ramette.! bravo, Ramoneau ! bravo, Spiron ! Tayaut! tayaut !

Et mon grand-père, oubliant qu'il était prisonnier, se frottait les mains en sifflant de toute la vigueur de ses poumons son plus joyeux bien aller.

Dans ce momenWà, on entendit deux coups de fusil.

— Tiens, dit mon grand-père, voilà vos chasseurs qui n'ont pas la patience d'attendre l'hallali et qui envoient du plomb au dix-cors.

Puis , comme on continuait d'entendre aboyer les chiens :

— Ah çà ! dit mon grand-père , quelle est ooi . la mazette qui vient de tirer et qui a manqué un pareil

Gi LE PÈIIE GIGOGNE

animal ? Je lui conseille de tirer la première fois sur un éléphant.

Les gardes se regardèrent avec inquiétude, car eux se doutaient d'où venaient les deux coups de fusil.

Tout à coup la figure de mon grand-père changea d'expression et devint soucieuse.

— Luc, Jonas ! s'écria-t-il en s'adressant à ses deux voisins, combien entendez-vous de chiens?

— Je ne sais, répondirent-ils ensemble.

— Attendez donc , attendez donc , fît-il en les arrêtant, je n'en entends plus que deux, moi, Ramoneau et Spiron. Où est donc Flambeau? où est donc Ramette ? Oh ! oh !

— Vous les confondez les uns avec les autres, maître Jérôme, dirent les deux gardes.

— Moi? allons donc ! je connais la voix de mes chiens comme un amoureux celle de ses maîtresses. Mordieu! je le répète, il n'y a plus sur le cerf que

Ramoneau et Spiron. Serait-il arrivé quelque chose aux deux autres?

— Allons donc ! maître Jérôme , reprit Jonas, que voulez-vous qu'il leur soit arrivé, à vos chiens? Vous êtes un grand enfant de dire des choses pareilles. Flambeau et Ramette ont mis bas, ou bien ont pris change sur quelque lièvre qui les a emportés avec lui après leur avoir sauté à la vue.

— Mes chiens, dit mon grand-père, ne mettent bas que quand je les rappelle, entends-tu, Jonas? et ils ne prennent pas change sur un lièvre quand ils chassent un cerf, le lièvre leur sautât-il non-seulement a la vue , mais aux yeux. Bien sûr, il leur est arrivé quelque chose , et c'est à Ramette et à Flambeau encore !

Et mon pauvre grand-père, un instant auparavant

si joyeux, se sentit tout prêt à pleurer.

De dix en dix pas, il s'arrêtait et écoutait.

Puis, toujours plus désolé :

H n'y plus , vous avez beau dire , que Spiron et

Ramoneau! s'écriait-il. Que sont devenus les autres, que sont-ils devenus? je vous le demande.

Ses amis les gardes le réconfortaient de leur mieux et essayaient de lui persuader que les deux chiens, ne se sentant plus appuyés , avaient regagné la maison. Mais lui ne se donnait plus même la peine de répondre.

Il se contentait de secouer la tête en disant avec de gros soupirs :

— Je vous dis qu'il leur est arrivé malheur, je vous le dis.

Ce fut ainsi que se fit le trajet de Franchimont à Liège, où les gardes de monseigneur le prince-évêque remirent leur prisonnier entre les mains de la maréchaussée.

On jeta mon pauvre grand-père dans une cellule de huit pieds carrés, située dans la partie du palais qui servait de prison.

La porte se referma sur lui avec un grand bruit de verroux; mais l'horreur de ce gite lui eût été bien indifférente s'il eût été rassuré sur le sort de Flambeau et de Ramette.

Le lendemain , tout en pensant encore à ses deux chiens favoris, Jérôme Palan ne tarda pas à sentir tout le poids de son infortune personnelle, et comme il n'avait pas la foi qui donne la résignation, il ne tarda point à y succomber.

Accoutumé à la vie active, habitué au grand air des montagnes, à l'exercice quotidien, à la vie joyeuse et en communauté, il ne put résister à l'isolement de la claustration.

En vain montait-il sur son escabeau, en vain se

suspendait-il aux barreaux de sa prison pour humer au passage une bouffée de Pair que le vent lui apportait des Ardennes ; en vain cherchait-il à l'horizon perdu dans la brume, bien loin au delà de la Meuse, qui se déroulait autourde la ville comme un immense ruban d'argent, ses chers bois de Theux; en vain s'y transportait-il en imagination; en vain retrouvait-il dans ses souvenirs leurs fraîches senteurs , leurs cascatelles de lumière perçant le feuillage, les bruits confus des branches agitées par la brise et murmurant dans la nuit, bientôt la sombre réalité soufflait sur ses songes dorés et les chassait comme le vent chasse les feuilles d'automne, et mon grand-père se retrouvant tout à coup dans sa chambre froide et nue , aux murs humides et gris, se désespérait et se lamentait.

U se désespéra et se lamenta si bien qu'il tomba malade.

Un médecin reçut l'autorisation de le venir visiter.

Par esprit de corps, ce médecin s'intéressa naturellement à un apothicaire.

Il exagéra l'intensité de la maladie et lui fit donner un cachot moins triste que le premier, une nourriture plus abondante que celle qu'il avait eue jusquelà; et comme mon grand-père s'ennuyait beaucoup, il lui promit de lui apporter des livres clandestinement.

En même temps il entreprit des démarches pour obtenir du prince-évêque que mon grand-père en fût quitte pour une forte amende, et fût, l'amende payée, rendu à la liberté.

Comme, d'après les sollicitations de ma grand' mère, le bourgmestre et les échevins de la ville de Theux avaient présenté la même requête à monseigneur , au bout d'un mois de captivité mon grandpère apprit de son ami le médecin que, moyennant la somme la somme de deux mille florins, il serait libre incessamment.

Une lettre fut promptement écrite à ma grand'mère pour lui apprendre cette heureuse nouvelle et lui enjoindre d'apporter cette somme, qui faisait à peu près le total des économies du ménage.

La lettre, disait dans un post-scriplmn, que plus tôt ma grand'mère viendrait, plus tôt son mari serait libre.

Ma grand'mère répondit par un exprès que le lendemain , à deux heures , elle serait au palais épiscopal.

Cette bonne nouvelle rendit mon grand-père si joyeux, qu'il ne put fermer l'œil de la nuit.

Il allait donc revoir sa maison, retrouver son grand fauteuil au coin de l'âtre , son fusil pendu à la cheminée, ce bon fusil avec lequel il était si rare qu'il manquât son coup ; il allait entendre saluer sa bienvenue par les jappements joyeux de ses chiens que, dans ce moment, il comptait bien retrouver tous les quatre, se rangeant à l'avis de Luc et de Jonas, pen-

sant comme eux qu'ils avaient peut-être bien pris le chaDge, en disant pour se consoler de leur faute, comme ce président du tribunal de Toulouse au roi Louis XV : Il n'y a si bon cheval qui ne choppe; enfin , il songeait aussi, et ce c'était pas sa moindre joie, qu'il allait pouvoir embrasser sa femme et ses enfants.

Mais, si riantes que fussent ses idées, elles n'empêchaient pas que mon grand-père ne trouvât le temps horriblement long ; aussi, pour l'abréger, eutil la fatale idée de sortir de leur cachette un des livres que le médecin lui avait prêtés, et ayant allumé sa petite lampe, il se mit à lire.

Le malheur voulut, si intéressant que fût le livre que mon grand-père lisait, qu'il s'endormît dessus, et cela si profondément, qu'un guichetier, ayant vu de la lumière dans la cellule du prisonnier, put entrer et lui enlever tout doucement, et sans qu'il se i-éveil!ât, le volume des mains.

Le guichetier ne savait point lire, et ce fut un malheur de plus.

Il porta le livre au trésorier de monseigneur le prince-évëque , qui avait l'intendance du palais.

Le trésorier trouva le cas grave.

Il remit le volume à monseigneur le prince-évêque, qui, sur la seule inspection du titre , jeta le livre au feu et décida immédiatement que l'apothicaire de Theux payerait double amende, c'est-à-dire l'une pour son délit de chasse, et l'autre pour ses lectures anti-chrétiennes.

Ce n'était plus seulement le sacrifice de sa petite fortune qui était exigé de mon grand-père, c'était celui de sa profession , car, pour réaliser la somme de quatre mille florins, il fallut vendre la pharmacie*

Gela prit du temps.

Pendant ce temps, mon grand-père restait toujours en prison.

Enfin, ma grand'mère étant parvenue à réaliser

cette vente et à en toucher le prix, vint délivrer le pauvre prisonnier, qui, bien qu'il sût à quelle condition la liberté allait lui être rendue, ne l'en trouva pas moins longue à venir, quoique avec elle, et par la main, elle amenât sa ruine complète.

Et mon grand-père était d'autant plus pressé de sortir, que, depuis qu'il avait été pris en flagrant délit de lecture irréligieuse, il avait été réintégré dans son ancien cachot.

Un jour les verrous de la triste prison grincèrent, la porte massive roula sur ses gonds, et ma grand'mère se laissa tomber dans les bras de son mari.

— Enfin! enfin! te voilà donc libre, mon pauvre Jérôme! cria-t-elle, en couvrant de baisers le visage amaigri de son mari; tu es libre! Il est vrai que nous sommes ruinés sans ressource.

— Bah! répondit mon grand-père tout joyeux, si

nous sommes ruinés, je suis libre : je travaillerai, sois I, b

tranquille, femme; et cette fortune que j'ai détruite eh bien ! je la reconstruirai. Maisbàtons-nous de sortir d'ici, femme, car j'y étouffe.

On compta les espèces au trésorier de monseigneur.

Pendant tout le temps que dura l'opération, Jérôme Palan ne put s'empêcher de le regarder de travers.

Puis il écouta, en frémissant intérieurement de rage, la petite mercuriale dont l'abbé jugea à propos d'accompagner le reçu de l'amende, et une fois ce récépissé entre les mains, prenant le bras de ma grand'mère, il se hâta de sortir de la prison et de quitter la ville.

Chemin faisant, ma grand'mère, sans adresser aucun reproche à son mari, parla beaucoup du dénùment dans lequel allaient se trouver leurs enfants.

H était facile de voir qu'elle désirait que mon grandpère entrât chez lui bien pénétré de la gravité de la situation et songeât à ne plus donner à un exercice

aussi coûteux que la chasse une si large part de sa

vie.

Mais mon grand-père, à mesure qu'il se rapprochait de Theux, était de moins en moins à ce que disait sa femme, et, tout préoccupé d'une pensée incessante, semblait l'écouter à peine.

En humant l'air de la rue, auquel avait succédé bientôt celui de la campagne, il avait repris les inquiétudes qu'il avait laissées au seuil de la prison.

C'est-à-dire qu'il tremblait de nouveau qu'il ne fût arrivé quelque chose de fâcheux aux deux chiens qu'il avait cessé d'entendre le jour où les forestiers l'emmenaient captif dans les cachots de Liège.

Et cependant, si inquiet qu'il fût, pas une fois il ne demanda à sa femme des nouvelles de ses chiens.

Seulement, en rentrant au logis, il ne jeta pas un seul coup d'œil sur sa pharmacie vide et sur son laboratoire désert, qui, dans quelques jours, après avoir été, de père en fils, plus de cent ans dans la

famille, allaient passer aux ig^ins d'un' étranger.

Il embrassa ses deux petits enfants, qu'il trouva sur son chemin l'attendant.

Puis, après les avoir arrachés de son cou, où ils s'étaient jetés, il courut droit à son chenil.

Quelques instants après, il rentrait l'œil hagard, les traits bouleversés, le visage pâle comme celui d'un mort.

— Mes chiens! cria-t-il, où sont mes chiens?

— Quels chiens? demanda ma grand'mère toute tremblante.

— Flambeau et Ramette, pardieu !

— Mais ne sais-tu donc pas?... hasarda ma grand'mère.

— Réponds! où sont-ils? les as-tu vendus pour grossir l'escarcelle de ce maudit évoque? Sont-ils morts? réponds !

Mon père, c'était l'enfant gâté, répondit pour ma

grand'mère, que la colère de son mari rendait muette de terreur et de désespoir :

— Ils sont morts, papa.

— Morts ! et comment?

— Ils ont été tués.

Mon père aimait beaucoup Flambeau, avec lequel il jouait d'habitude, de sorte que ce fut en pleurant à chaudes larmes qu'il apprit à mon grand-père la mort de son bon ami.

— Ah! ils sont morts! ah! ils sont tués ! dit mon grand-père en attirant l'enfant sur ses genoux et en le baisant au front.

— Oui, papa, répéta l'enfant, en éclatant en sanglots.

— Mais comment sont-ils morts, mon petit ami? qui les a tués?

L'enfant se taisait.

— Voyons, qui? s'écria mon grand-père, qui commençait à s'emporter, et qui jusque-là avait à

grand'peine conservé une apparence de sangfroid.

— Mon Dieu! mon pauvre homme, hasarda alors ma grand'mère, je croyais que tu savais que monseigneur avait ordonné qu'on tuât tes chiens.

Mon grand-père devint livide.

— Il a ordonné cela? dit-il.

— Oui.

— Et qui a osé obéir?

Tout à coup un éclair passa dans son esprit.

— Il n'y a qu'un homme, dit-il, il n'y en a qu'un au monde qui ait pu commettre une si méchante action.

— Oh ! il le regrette bien, va î

— Ainsi, interrompit mon grand-père, c'est Thomas Pichet?

— Depuis ce temps, tout le monde dans le bourg, continua ma grand'mère, se détourne de lui comme d'un pestiféré.

— Ah ! l'évêque, je ne sais qui me vengera de lui !

s'écria mon grand-père; mais, quant à Thomas Pi. chet, c'est moi qui lui réglerai son compte, aussi vrai que je ne crois pas en Dieu!

Ma mère frissonna de la tête aux pieds, encore moins de la menace que du blasphème.

— Oh! mon homme, mon pauvre ami, mon cher Jérôme, ne dis pas de pareilles choses, je t'en prie, si tu ne veux pas te faire maudire , toi , ta femme et tes enfants!

Mais mon grand-père ne répondit point.

Il s'assit tout pensif à sa place ordinaire.

Il soupa sans demander un seul détail sur un événement qui cependantavaitparu lui être bien sensible.

Jamais il n'en reparla depuis.

Dès le lendemain, comme il l'avait promis à sa femme, il se mit à chercher de l'ouvrage.

Or, comme je vous l'ai déjà dit, mon grand-père était un homme très-savant; il n'eut pas de peine à en trouver.

La société Leviez, de Spa, lui confia ses comptes à régler, et comme elle payait largement, l'aisance commença peu à peu de rentrer dans la maison.

Mais le caractère de mon grand-père était Lien changé.

Autant il était autrefois gai et insouciant, autant il était devenu triste et morose. Il ne riait jamais, lui, le joyeux rieur; il ne parlait plus, lui, le conteur interminable; il rudoyait mon père, lui qui n'avait jamais eu un mot désagréable, même pour un enfant étranger.

Ce n'était point tout. Parfois, et sans aucune raison, il s'emportait en paroles violentes et amères contre l'humanité en général et contre ses voisins en particulier.

Aussi, ceux-ci peu à peu se retirèrent-ils de lui, sans que mon père dit un mot, fit un signe pour les retenir.

Quant à son irréligion, elle avait grandi encore.

Autrefois elle ne se manifestait guère que par des plaisanteries, par les couplets qu'il chantait à ses soirées de chasse ; il trinquait alors volontiers avec le curé de Theux, et faisait môme enrager ma grand'mère, lui disant que c'étaient les beaux yeux de la nièce du pasteur qui l'attiraient au presbytère.

Mais, après sa sortie de prison, il cessa même de saluer M. le doyen.

La vue d'une soutane le mettait en fureur.

S'il passait devant un crucifix et qu'à cause de la chaleur il tînt son chapeau à la main, il le remettait avec affectation sur sa tête, et non-seulement il se répandait en invectives contre les ministres du Seigneur, mais encore contre toutes les croyances divines, qu'il attaquait en blasphémant.

Ce qui attristait surtout ma pauvre grand'mère, c'est que comme, depuis son retour à Theux, mon grand-père n'avait pas été une seule fois à la chasse, elle n'avait pas été une seule fois à la messe.

Eile recommandait bien à ses enfants, lorsqu'ils allaient à l'école, ou qu'ils en revenaient, ou qu'ils sortaient simplement pour jouer, d'entrer à l'église et de prier pour eux, pour elle, et surtout pour leur père.

Les enfants disaient bien qu'ils le faisaient, mais ses inquiétudes n'en étaient pas moins grandes ; se? enfants disaient-ils à Dieu tout ce qu'elle lui eût dit elle-même, si elle eût pu entrer dans son saint temple?

Il est vrai qu'aussitôt qu'elle était seule à la maison ou à sa chambre, elle se hâtait de dire au Seigneur toutes les prières qu'elle savait.

Mais ces prières dites ainsi à la maison et à bâton c

rompus avaient-elles la valeur qu'elles eussent eue dans une église?

Aussi ma pauvre grand'mère pleurait-elle sans cesse; mais elle était forcée de dévorer même ses larmes.

Leur vue, comme celle des robes noires, avait le don d'exaspérer son mari,

— Que me reproches-tu, voyons? disait-il, quand il la surprenait pleurant ainsi. Je travaille, n'est-ce pas?

— Ce n'est pas cela, mon cher Jérôme, répondait la pauvre femme.

— Tu ne manques de rien, ni tes enfants non plus? . — Non, Dieu merci ! mais ce n'est pas cela.

— Je ne chasse plus, continuait mon grand-père ; je n'ai pas touché à mon fusil, ni lâché mes chiens depuis mon retour.

— Je le sais, je le sais, disait ma grand'mère ; mais, je le répète, Jérôme, ce n'est pas cela.

— Qu'est-ce donc, alors, et que veux-tu? Parie, explique-toi clairement. Tu sais bien que je ne te mangerai pas.

— Eh bien! répondait la pauvre femme, je voudrais que tu ne te fisses pas des ennemis de tous tes anciens amis; je voudrais que tu reprisses un peu de ta gaieté d'autrefois, quitte à chasser, non pas tous les jours comme tu faisais, le Seigneur nous en garde ! mais les fêtes et les dimanches; je voudrais enfin, et cela c'est mon suprême désir, je voudrais que tu ne blasphémasses plus ni Dieu, ni les saints.

— Pour ce qui est de nos amis, répondit mon père, je les oblige en me détournant d'eux, car nul d'entre eux ne se soucie de l'amitié d'un homme pauvre.

— Jérôme !

— Je sais ce que je dis, femme; quant à ma gaieté, elle est défunte depuis six mois : elle a été tuée dans les bois de Franchimont, et rien ne peut la ressusciter.

— Mais... murmura ma grand'mère, et elle n'osa ver.

— Oui, je comprends, dit en s'assombrissant Jérôme Palan, tu veux parler de Dieu et des saints.

— Hélas! mon bon Jérôme, je vois avec douleur...

— La façon dont je parle d'eux, n'est-ce pas? La bonne femme fit de la tête un signe affirmatif.

— Eh bien ! reprit mon grand-père, si la façon dont je parle d'eux les contrarie, qu'ils me le fassent savoir eux-mêmes.

Ma grand'mère frémit de la tête aux pieds.

— Pourtant, se hasarda-t-elle à dire, il en est un dans lequel tu avais toute dévotion, au temps jadis, tu te le rappelles?

— Non, je ne me le rappelle pas, répondit mon grand-père.

— Saint Hubert.

— Bon ! je l'aimais comme mes amis m'aimaient, à cause des bons dîners dont il était le prétexte ; seu-

lement, dans ces dîners-là, c'était moi qui payais l'écot, et quoique l'on ne manquât jamais de boire à la santé du saint, il a toujours oublié, lui, de demander la carte; aussi, j'ai rompu avec lui comme avec les autres.

Puis, avec un mouvement bien visible d'impatience :

— Tiens, femme, continua-t-il, cessons de plaisanter; je t'aime, toi et nos enfants, mais je n'ai pas besoin d'aimer autre chose, et, en effet, je n'aimerai que vous. Je travaillerai rudement, et c'est doublement méritant, car je n'en avais pas l'habitude; je travaillerai pour vous faire la vie douce; mais, écoute-moi, c'est à une condition.

— Laquelle?

— C'est à condition que tu laisseras ma conscience en repos, et que tu ne me rompras plus la cervelle de tes momeries.

Il n'y avait rien à répondre.

Ma grand'mère connaissait son mari.

Elle soupira et se tut.

Mon grand-père alors prit son fils et sa fille sur ses genoux, et se mit à les faire sauter en imitant le mouvement du chevaL

Ma grand'mère releva la tête et le regarda avec étonnement.

Jamais, depuis six mois, son mari n'avait été de si belle humeur.

— Femme , dit-il , voyant l'étonnement de ma grand'mère, c'est demain dimanche, jour de chasse, comme tu le disais tout à l'heure. Eh bien! sur ce point du moins, tu me verras suivre tes conseils. Quant à la gaieté, que veux-tu? faut espérer qu'elle reviendra à son tour.

Et il se frottait les mains.

— Tu vois, tu vois, disait-il, je m'égaye.

Ma grand'mère ne savait point ce que voulait dire eette espèce de surexcitation.

— Tiens, femme, lui dit mon grand-père, donnemoi une goutte de genièvre, il y a longtemps que je n'en ai bu.

Ma grand'mère lui apporta un petit verre pareil à ceux où d'habitude on boit les liqueurs.

— Qu'est-ce que cela? qu'est-ce que cela? s'écria mon grand-père ; un verre à vin de Bordeaux ! je veux rattraper le temps perdu.

Et comme sa femme hésitait, il déposa les enfants à terre, se leva et alla chercher le verre, qu'il choisit de la taille qui lui convenait.

Puis il le tendit à sa femme.

Ma grand'mère le lui remplit bord à bord, sur son ordre trois fois réitéré,

— Femme, dit-il, c'est demain dimanche, et, de plus, c'est demain le 3 novembre : par conséquer:. c'est demain la Saint-Hubert. Je suis décidé à me conformer entièrement à tes instructions ; en conséquence, je vide ce verre à la santé du saint, à sa

gloire éternelle en ce monde et dans l'autre, et nous verrons un peu quel gibier sa reconnaissance nous enverra. Celui-là, femme, quel qu'il soit, nous ne le vendrons pas; nous le mangerons en famille, n'est-ce pas, les enfants? Voyons, qu'aimez-vous le mieux, mes mioches?

— Moi, dit le garçon, je voudrais un lièvre, avec une de ces bonnes sauces au sirop comme maman sait si bien les faire.

— Oh ! oui, oui, papa, dit la petite fille, qui était fort gourmande ; c'est cela, un lièvre au sirop, il y a si longtemps que nous n'en avons mangé !

— Eh bien ! de par le diable ! vous aurez votre lièvre, enfants ! s'écria le grand-père en embrassant les deux mioches, comme il les appelait; et voilà Liégeois, qui est là-haut, — il montrait son fusil suspendu à la cheminée, — voilà Liégeois qui saura bien en dénicher un. Tu entends, grand saint Hubert? un lièvre! un lièvre ! il nous faut un lièvre; les enfants

le demandent, et, sacrebleu! j'en rapporterai un, dussé-je aller relancer jusque entre tes deux jambes celui qui y est caché !

En effet, au-dessous du fusil de mon grand-père était un portrait de saint Hubert ayant un lièvre au gîte entre ses jambes.

On comprend que la fin de l'oraison de mon grandpère avait gâté le commencement.

Rentrée dans sa chambre, ma grand'mère se mit à genoux pour réciter sa prière, plus dévotement encore que de coutume.

Mais sans doute l'insolence du blasphème de son mari empêcha le doux murmure qui s'échappait de ses lèvres de monter jusqu'à Dieu.

Le lendemain, fidèle à sa parole, mon grand-père était levé avant le soleil, et, suivi des deux chiens qui lui restaient, c'est-à-dire de Ramoneau et Spiron, il battait la campagne.

Bien qu'on ne fût qu'au 3 novembre , comme

aujourd'hui , la terre était couverte de neige.

Les chiens enfonçaient jusqu'au poitrail et ne pouvaient courir.

En outre, comme c'était pendant la nuit précédente que cette neige était tombée, les lièvres n'avaient pas bougé et n'avaient point, par conséquent, laissé de traces.

Mon grand-père alors essaya d'en découvrir au gîte.

Mais quoique d'habitude fort habile à cet exercice, il fit cinq ou six lieues et battit la campagne une partie de la journée sans en apercevoir un seul.

Il rentra donc à la maison le carnier vide.

11 était néanmoins d'assez bonne humeur encore, grâce à ses bonnes dispositions de la veille.

Après souper, il alla renfermer ses chiens, décrocha de nouveau son fusil, embrassa sa femme et ses deux enfants.

— Que vas-tu donc faire, Jérôme? lui demanda ma grand'mère tout étonnée.

— Ce que je vais faire?

— Oui, je te le demande.

— Aller à l'affût, femme, n'ai-je pas promis un ièvre aux enfants?

— Tu le tueras dimanche prochain, Jérôme.

— Je le leur ai promis pour aujourd'hui et non pas pour dimanche prochain, femme. Eh hien ! ce serait joli que je leur manquasse de parole, n'est-ce pas, les petiots?

Les enfants lui sautèrent au cou en criant :

— Oh ! oui, papa, un lièvre ! un lièvre !

— Un lièvre gros comme Ramoneau, ajouta le garçon en riant.

— Un lièvre gros comme l'ânon de Simonne, amplifia la petite fille en riant plus fort.

— Soyez tranquilles, dit Jérôme en les embrassant tendrement, vous aurez votre lièvre; ils vont

remuer ce soir, les drôles ! et, au clair de la lune, je les verrai sur la neige, gros comme des éléphants.

Et mon grand-père sortit, le fusil sur l'épaule.

Il sifflait en sortant ce même bien aller qu'il sifflait le jour où Thomas Pichet lui tua ses chiens.

Mon grand-père prit le chemin de Remouchamps.

Comme il pensait que, la neige persistant, les lièvres descendraient dans les bas-fonds, il alla se poster entre ia vallée qui s'étend de Remouchamps à Sprimont.

Arrivé à un carrefour, il s'arrêta.

La place était bien choisie.

Aujourd'hui un chasseur ne s'y posterait pas, attendu qu'il y a une croix.

9k LE PÈRE GIGOGNE

Mais à cette époque il n'y avait encore que des buissons.

Il était là depuis un quart d'heure à peu près, et neuf heures venaient de sonner, lorsqu'il entendit, venant dans la direction des Ay vailles à Louvaègnez, une voix qui chantait un refrain bachique.

— Ah ! diable ! fit mon grand-père, voilà un drôle qui va effaroucher le lièvre, en supposant qu'il y en ait un dans les environs.

La voix se rapprochait de plus en plus.

Le bruit de la neige qui craquait sous les pas du chanteur arriva bientôt distinctement à l'oreille de mon grand-père, qui ne bougea point de sa cachette.

La lune était dans son plein.

La réverbération de la neige qui couvrait la terre en redoublait l'éclat.

Aussi mon grand-père reconnut-il facilement l'homme qui venait à lui.

C'était Thomas Pichet.

Il était allé faire la veillée chez le magister d'Ayvailles et rentrait à Franchimont. Le magister d'Ayvailles était le beau-père de Thomas Pichet.

Tant que Jérôme Palan douta encore que ce fût Thomas Pichet qui s'avançait vers lui, il retint son haleine, perçant du regard l'obscurité de la nuit.

Mais lorsqu'il fut bien certain que c'était l'assassin de Flambeau et de Ramette qui allait passer dans ce carrefour près duquel il était embusqué, son cœur battit à lui briser les côtes, son regard commença de se troubler, et il serra convulsivement de ses doigts crispés le canon et le bois de son fusil.

Cependant, au fond, mon grand-père n'était point méchant, et n'avait point le cœur au mal.

Il était donc décidé à laisser passer Thomas Pichet, si Thomas Pichet passait sans rien dire.

Thomas Pichei passa rien dire.

Il n'avait pas même aperçu mon grand-père.

Mais le malheur voulut qu'il prît pour s'en aller le môme chemin que mon grand-père avait pris pour venir.

Or, il vit les pas de mon grand-père marqués sur la neige.

La trace était fraîche.

Il ne l'avait pas vue de l'autre côté du carrefour.

Il se retourna, aperçut les buissons, et soupçonna un affûteur d'être caché dans ces buissons.

Il en résulta que, désirant savoir quel était cet affûteur, il revint sur ses pas.

En revenant sur ses pas, il revenait sur mon grandpère.

Celui-ci se sentit découvert.

Ne voulant pas donnera son ennemi la satisfaction de le prendre dans sa cachette, il se dressa tout debout.

Thomas Pichet n'avait aucunement pensé à lui.

Mais, du premier coup d'oeil, il vit bien à qui il avait affaire.

Alors, agité sans doute par le remords de la méchante action qu'il avait commise, il sembla tout déconcerté.

— Eh bien! monsieur Palan, dit-il d'une voix presque caressante, nous voilà donc à l'affût?

Mon grand-père ne répondit pas.

Seulement, il s'essuya le front avec sa manche.

La sueur lui coulait du front.

— J'aime mieux que vous y soyez que moi, continua Thomas Pichet, car la bise est aigre cette nuit à roussir le cuir d'un loup.

— Passez au large! cria mon grand-père pour toute réponse.

— Comment! passez au large? demanda Thomas Pichet. Et pourquoi dois-je passer au large, et de quel droit me l 'ordonnez-vous?

— Passe au large, te dis-je ! répéta mon grand-père

en frappant la terre de la crosse de son fusil ; je te dis de passer au large !

— Oui, reprit Thomas, que je passe au large ! Je comprends, je dois passer au large parce que je vous trouve en contravention en vous mettant à l'affût, en faisant le métier de braconnier, en chassant dans la neige.

— Encore une fois, s'écria mon grand-père, passe au large, Thomas Pichet! C'est un conseil que je te donne, passe au large !

Celui-ci hésita un instant.

Mais sans doute il eut honte de céder.

— Eh bien! non, dit-il, je n'y passerai pas! Quand

îe vous ai reconnu, j'ai été sur le point de m'éloigner, attendu que depuis votre prison vous êtes toqué, à ce que l'on assure, et qu'aux fous comme aux enfants il faut bien leur passer quelque chose. Mais puisque vous le prenez sur ce ton, je vous arrêterai, mon-

sieur Jérôme Palan, et vous montrerai une seconde fois que je sais faire mon devoir.

Et il marcha droit sur mon grand-père.

— Par le diable ! Thomas, ne fais pas un pas de plus ! Thomas, ne me tente pas ! s'écria mon grandpère d'une voix fiévreuse.

— Bon ! tu crois me faire peur, Jérôme Palan, dit Thomas en secouant la tête, mais je ne suis point si facile effrayer que cela !

— Pas un pas de plus, je te dis ! s'écria mon grandpère d'une voix qui devenait de plus en plus menaçante ; il y a déjà du sang entre nous, prends garde ! ou ia neige boira le tien comme la terre a bu celui de mes pauvres chiens !

— Des menaces! s'écria le garde; c'est par des menaces que tu crois m'arrêter!... Oh! oh! oh! il faut autre chose que des menaces et un autre homme que toi pour cela, mon bel ami.

tOO LE PÈRE GIGOGNE

Et faisant tournoyer son bâton sur sa tête, il avança sur mon grand-père.

— Tu le veux! tu le veux donc? dit celui-ci, eh bien! que le sang qui va couler retombe sur celui de nous deux qui sera véritablement coupable!

Et portant rapidement son fusil à son épaule, il fit feu des deux coups à la fois.

Les deux coups n'en firent qu'un seul.

Et encore l'explosion fut-elle si faible, que mon grand-père qui, en ce moment, ne réfléchissait pas que la neige avait la propriété d'amortir complètement les sons, crut que l'amorce seulement avait brûlé.

Il saisit donc son fusil par le canon pour s'en faire une massue et recevoir son ennemi.

Tout à coup, il le vit lâcher son bâton, battre l'air de ses mains, pivoter sur lui-même, et tomber la face dans la neige.

Son premier mouvement fut de courir à lui.

LE LIÈVRE DE MON GRAND-PÈRE lUl

Thomas Pichet était mort I

Il était mort sans pousser une plainte.

La double charge lui avait traversé la poitrine.

Mon grand-père resta quelques instants debout, muet, immobile à côté de cet homme, dont en une seconde il venait de faire un cadavre.

Il pensait alors que Thomas Pichet avait une femme et des enfants qui attendaient son retour.

Il les voyait anxieux, courant au moindre bruit vers la porte, et devant l'immense douleur qu'il prévoyait pour les innocents, il sentait la haine qu'il avait eue pour Thomas vivant s'effacer et disparaître.

Alors il lui sembla qu'une simple manifestation de sa volonté serait suffisante pour rendre Thomas à la vie, puisque c'était lui qui l'en avait privé.

— Allons! Thomas, lui dit-il, allons, Thomas, relève-toi !

Il va sans dire que non-seuiement le cadavre ne se

releva point, mais encore ne répondit point une parole.

— Mais relève-toi donc ! dit mon grand-père.

Et il se baissait pour le prendre par-dessous les épaules et l'aider à se relever.

Seulement alors, le sang qui s'échappait de la poitrine du garde, et qui, teignant la neige autour de lui. entourait le corps d'une auréole rougeâtre, seulement alors, ce sang, dis-je, ramena mon grand-père à l'effroyable réalité.

Il pensa à sa femme à lui, à ses enfants, et pour eux, pour ne pas faire deux femmes veuves et quatre orphelins , il désira de vivre.

Mais pour vivre, il fallait dérober à tous les yeux ce cadavre, qui allait attirer sur lui la vengeance des hommes.

U prit sa course du côté de Theux.

Il longea les haies de la ville, entra dans son jardin en escaladant une muraille, et, sans réveiller per-

sonne, après avoir mis son fusil en bandoulière, prit une pioche et une pelle et revint à grands pas vers le carrefour.

En s'approchant du théâtre du meurtre, il tremblait comme si, à côté du cadavre, il devait trouver le juge et le bourreau.

Quand il ne fut plus qu'à une centaine de pas , la lune, qui depuis quelques instants était voilée, se dégagea des nuages bas et sombres dans lesquels elle était ensevelie, et éclaira vivement le tapis blanc qui couvrait la campagne.

Tout était muet, désert, désolé.

Alors mon grand-père, tout frissonnant, ramena son regard sur le carrefour.

A l'endroit qu'il ne connaissait que trop bien, une forme noire se détachait sur le sol.

C'était le cadavre de Thomas Pichet,

Or, chose inouïe, chose incompréhensible, chose inexplicable, continua l'aubergiste, sur cette masse noire, sur ce cadavre, un objet, un être inanimé, un quadrupède semblait être assis et reposer.

Le pauvre Jérôme Palan était inondé d'une suenr froide.

Ses cheveux se dressaient sur sa tête.

Il se disait à lui-même qu'il était le jouet de son imagination, la dupe d'une hallucination quelconque ; il voulait continuer sa route.

Ses pieds semblaient attachés à la terre.

Cependant les moments étaient précieux.

Pendant cette nuit de la Saint-Hubert, où abondent les réunions de chasseurs, quelqu'un de ces chasseurs pouvait passer et découvrir le cadavre.

Jérôme Palan fit donc un effort surhumain.

H rassembla tout son courage pour surmonter la terreur qui l'accablait, et fit quelques pas en avant, chancelant comme un homme ivre.

Mais quand il ne fut plus qu'à cinq ou six enjambées du cadavre, les formes confuses de l'objet qu'il apercevait grimpé sur ce corps devinrent plus distinctes.

A ses longues oreilles oscillantes, à ses pattes de devant plus courtes que celles de derrière, il reconnut que c'était un lièvre.

Seulement, ce qui faisait hésiter sa vieille expérience de chasseur, c'est que, non-seulement l'animal, qui appartenait à la race des êtres les plus craintifs de la terre, paraissait n'avoir peur ni du mort ni du vivant, mais encore paraissait avoir trois ou quatre fois la taille d'un lièvre ordinaire.

Un vague souvenir lui passa dans l'esprit.

Le petit garçon lui avait dit de lui rapporter un lièvre de la taille de Ramoneau.

La petite fille lui avait dit de lui rapporter un lièvre de la taille de l'ânon de la mère Simonne.

Est-ce que, comme dans le conte des fées, le souhait des enfants se trouvait exaucé?

Tout cela paraissait si absurde à Jérôme Palan, que l'idée lui vint qu'il faisait un rêve, et qu'il se mit à rire.

Mais un écho terrible répondit à ce rire.

C'était le lièvre qui riait de son côté, en se renversant sur ses pattes de derrière, et en se tenant les côtes avec les pattes de devant.

Mon grand-père cessa de rire.

Il se secoua, se regarda, se pinça.

Il était bien éveillé.

Ses yeux se reportèrent sur l'étrange vision. Elle était toujours présente :

Contre terre, le cadavre couc Sur le cadavre, le lièvre;

Le lièvre, nous l'avons dit trois fois gros comme un lièvre ordinaire;

Le lièvre couvert d'un pelage presque blanc ;

Le lièvre avec des yeux qui, dans l'obscurité, brillaient comme des yeux de chat ou de panthère.

Malgré ces apparences surnaturelles, la certitude qu'il n'avait affaire qu'à un animal d'ordinaire fort inoffensif calma la frayeur de mon grand-père.

Il pensa qu'en le voyant plus près de lui, le lièvre prendrait la fuite.

Il s'approcha donc jusqu'à toucher le cadavre.

Le lièvre tint bon.

Mon grand-père touchait du pied le corps de Thomas Pichet.

Le lièvre ne bougeait pas.

Seulement ses yeux miroitaient plus quej amais aux rayons de la lune, et miroitaient de préférence quand ils rencontraient ceux de mon grand-père.

Mon grand-père se mit à tourner autour du cadavre.

Le lièvre pivotu sur lui-môme et suivit toutes ses évolutions, de façon à ce que mon grand-père ne pût perdre un seul des regards fascinateurs que lançaient ses ardentes prunelles.

Mon grand-père cria, agita les bras, fit des brrrrou, brrrrou! au bruit desquels, fût-ce l'Alexandre, l'Annibal ou le César des lièvres, aucun n'eût tenu dans son gîte.

Tout fut inutile.

Alors la terreur du misérable assassin fut plus profonde que jamais.

Il voulut se jeter à genoux et prier.

Son pied glissa et il tomba sur ses mains.

Il se redressa et tenta de faire au moins le signe de la croix,

Mais, en approchant ses doigts de son front, il s'aperçut que sa main était rouge de sang.

On ne fait point le signe de la croix avec une main sanglante.

Alors cette bonne pensée de s'humilier devant Dieu l'abandonna.

Une fièvre furieuse s'empara de mon grand-père.

Il jeta loin de lui pelle et pioche.

Tl arracha son fusil qu'il avait mis en bandoulière, l'arma, ajusta le lièvre et fit feu.

Des milliers d'étincelles jaillirent de l'acier, mais le coup ne partit point.

Mon grand-père alors se rappela qu'il avait déchargé les deux coups sur Thomas Pichet, et, dans sa terreur, avait oublié de les recharger.

Alors il saisit l'arme par le canon, et, la levant sur le lièvre toujours impassible, il lui assena un coup de crosse à toute volée.

L'animal se contenta de faire un bond de côté.

La masse de bois, tombant sur le cadavre, renditun son mat et sourd.

Puis le grand lièvre se mit de lui-même à décrire des cercles autour du meurtrier et de la victime.

Ces cercles allaient toujours s'élargissant.

Et, chose bizarre, plus l'animal qui les traçait s'éloignait, plus il semblait grandir aux yeux de mon grand-père, qui, incapable de supporter plus longtemps de si terribles émotions, s'évanouit près du cadavre.

Lorsque mon grand-père revint à lui, la neige tombait à flocons épais et serrés.

H souleva la tête, comme ferait un mort hors de son linceul.

Son premier regard se porta sur le cadavre de Thomas.

La neige qui tombait le couvrait de son blanc

LE LIÈVRE DE BON GïUND-PÈRE 111

suaire. Il avait déjà à peu près disparu, et sous les plis de l'enveloppe on ne faisait plus que deviner à neu près des formes humaines.

Mais, il faut le dire, ce n'était pas dans le cadavre de Thomas Pichet qu'était la plus grande terreur de Jérôme Palan.

C'était dans le grand lièvre blanc.

Par bonheur, il avait disparu.

Mon grand-père, voyant que de ses deux ennemis le plus terrible n'était plus là, se releva comme mû par un ressort.

11 avait déjà renoncé à ensevelir le corps de Thomas.

Il n'en avait plus ni la force ni le courage.

Plus que tout cela, il avait hâte de s'éloigner. S'il restait, le grand lièvre ne pouvait-il pas revenir?

Il regarda autour de lui, ramassa son fusil, sa pelle et sa pioche, et, chancelant comme un homme ivre, la tête basse, le dos courbé, il reprit le chemin de Theux,

Cette fois, il rentra par la porte, déposa pelle, pioche et fusil dans la cuisine, gagna sa chambre à tâtons, et se fourra dans son lit, où une fièvre horrible le tint éveillé toute la nuit.

Le lendemain, à travers les carreaux, il vit la neige qui continuait de tomber.

Il se leva et alla à la fenêtre.

La fenêtre donnait sur le jardin.

Au delà du jardin s'étendait la plaine.

La neige couvrait la terre à plus d'un pied d'épaisseur.

Cela dura ainsi pendant quarante-huit heures.

La neige atteignit trente-six pouces de haut.

Pendant tout ce temps mon grand-père gardait le lit. Il n'avait pas besoin d'inventer un prétexte pour ne pas quitter sa chambre ; et quoique sa fièvre se fut un peu calmée, il était facile de voir qu'il était loin d'être, comme on dit vulgairement, dans son assiette ordinaire.

Cependant, en y réfléchissant, en songeant combien ce qui lui était arrivé rentrait dans les choses impossibles, il avait fini par mettre sa vision de la nuit du meurtre sur le compte de son effroi.

Dès lors, il restait seulement en face de son crime, et, à l'endroit de son crime, je dois dire que la conscience troublée de mon grand-père s'efforçait de lui fournir des excuses.

Puis, tout le servait.

Sans la neige qui était tombée, on eût déjà su que Thomas Pichet était mort, et la mort de Thomas Pichet était encore inconnue.

Mon grand- père faisait donc des vœux pour que cette neige providentielle continuât de couvrir la terre.

Mais cependant il comprenait que, si bien servi qu'il fût par cette neige, elle finirait par disparaître un jour ou l'autre.

En attendant, comme il gelait, la neige tenait.

\ïk LE PÈRE GIGOGNE

On en avait jusqu'au dégel.

Avant le dégel, on ne retrouverait pas le cadavre de Thomas Pichet.

Mon grand-père eut bien l'idée de fuir, mais il se trouvait complètement dépourvu d'argent, et d'ailleurs la misérable existence qu'il eût dû mener à l'étranger, loin de sa femme et de ses enfants, lui faisait encore plus peur que l'écbafaud.

Puis, la chose s'était passée dans la nuit, au milieu des champs, par la solitude la plus complète; le meurtre n'avait eu aucun témoin, le meurtrier en était bien sûr.

Pourquoi le soupçonnerait-on, lui plutôt qu'un autre ?

Selon toute probabilité même, on le soupçonnerait moins; on l'avait vu sortir dans la matinée du dimanche, et on l'avait vu rentrer à la tombée de la nuit.

Mais personne ne l'avait vu sortir pour la se-

conde fois; et, à sa seconde rentrée, personne ne l'avait vu revenir.

Il est vrai qu'il avait eu la fièvre toute la nuit, qu'il avait été malade toute la journée du lundi. Mais parce qu'on est malade, parce qu'on a eu la fièvre, on n'est pas absolument obligé d'avoir assassiné son prochain.

Mon grand-père s'en remit donc au hasard du soin de le soustraire aux conséquences de son crime. Il est bien entendu que le mouvement de faiblesse qui s'était emparé de lui quand il avait voulu prier, quand il avait essayé de faire le signe de la croix, ne s'était jamais représenté. En tout cas, il se prépara une fable pour le cas où les soupçons se porteraient sur lui, et il attendit.

Un jour, en s'éveillant, — le premier regard de mon grand-père, depuis cette nuit terrible, était toujours pour interroger le ciel, — un jour, en s'éveillant, il s'aperçut que les nuages étaient bas et sombres.

Il alla à sa fenêtre et l'ouvrit.

Une bouffée d'un air épais et chaud lui vint au visage, puis la pluie se mit à tomber, d'abord fine et serrée, ensuite en gouttes larges et multiples.

C'était le dégel.

Le moment terrible approchait.

Malgré la fable qu'il avait préparée, la perplexité de mon grand-père était si grande que sa fièvre le reprit et que force lui fut de se recoucher.

Il se mit toute la journée au lit, la couverture rabattue par-dessus le nez.

De temps en temps il se demandait s'il ne ferait pas mieux de devancer l'heure où son crime serait découvert, et d'aller lui-même le dénoncer à la justice.

Le lendemain du jour où le dégel avait commencé, la neige avait presque disparu.

De son lit, mon grand-père voyait la campagne, et ses yeux ne pouvaient s'en détacher.

LE LIÈVRE DE MON GRAND-PÈRE 1 i 7

Or, partout dans la campagne, de larges plaques de terre noire surgissaient au milieu de la neige comme des îles sur l'Océan.

En ce moment même il se fit un grand bruit dans la rue.

Le cœur de mon grand-père se serra de belle façon, et la sueur perla à la racine de ses cheveux avec une telle violence, qu'il n'eut point de doute qu'il se passât quelque chose de nouveau, et que ce quelque chose eût trait à la mort de Thomas Pichet.

Mon grand-père eut bien l'idée d'aller regarder avec précaution par une ouverture du rideau. Il se leva même pour accomplir ce dessein.

Mais, au premier pas qu'il fit, les jambes lui manquèrent.

Il mourait d'envie d'interroger quelqu'un sur ce

bruit qui allait croissant et qui passait juste en ce

moment sous ses fenêtres.

Mais il sentait tien que sa voix tremblerait si fort,

que ce tremblement ne paraîtrait aucunement naturel.

Il entendit des pas dans l'escalier, regagna vivement son lit, tourna le dos au mur, et remonta la couverture jusqu'à son nez.

C'était ma grand'mère qui venait au-devant de sa curiosité.

Elle ouvrit la porte brusquement.

Mon grand-père jeta un cri; il crut qu'on l'enfonçait.

— Ab ! mon ami, s'écria ma grand'mère, excusemoi!

— Je dormais, femme, dit mon grand-père, et tu m'as réveillé.

— C'est que j'ai pensé que la nouvelle t'intéressait, vois-tu, Jérôme.

— Quelle nouvelle ?

— Tu sais que Tbomas Pichet avait disparu depuis quelques jours?

— Oui... non... c'est-à-dire...

LE LIÈVRE DE MON GRA>,D-PÈr!E 119

Et mon grand-père essuya avec le drap son iront inondé de sueur.

— Eh bien, continua ma grand'mère, sans voir le mouvement de son mari, on rapporte son corps.

— Ah ! murmura le malade d'une voix étouffée.

— Oh ! mon Dieu, oui !

Mon grand-père avait bien envie de demander ce que l'on disait à l'endroit de la mort de Thomas Pichet, mais il n'osa.

Cette fois encore, sa femme alla au-devant de son désir.

— Voilà, dit-elle. Tl paraît qu'il a été pris par le froid et qu'il a misérablement péri dans la neige.

— Et... et... son cadavre? demanda mon grandpère avec un effort.

— A moitié dévoré par les loups, répondit la femme.

— Hein ? s'écria Jérôme.

— Oui.

120 LE PÈKE GIGOGNE

— A moitié dévoré !... Pauvre Thomas ! la tête, les jambes, sans doute?

— Presque tout le corps ; on n'a réellement rc trouvé qu'un squelette.

Mon grand-père respira. Il pensa que si l'on n'avait retrouvé qu'un squelette, la trace de ses deux coups de fusil avait sans doute disparu avec les chairs.

Ma grand'mère continua d'un ton sentencieux :

— Tu vois, Jérôme, la justice de Dieu est lente, et ses voies sont inconnues des hommes. Mais tôt ou tard sa main s'appesantit sur le coupable et va le chercher au milieu du calme et de l'impunité pour le punir.

Mcn grand-père poussa un gémissement.

— Qu'as-tu, Jérôme? demanda ma grand'mère tout effrayée.

— Donne-moi un verre d'eau, femme; jd ne me sens pas bien.

LE LIÈVRE DE MON GRAND-PÈRE 12 î

— En effet, tu es livide.

— C'est cette nouvelle, à laquelle je ne m'attendais pas.

— Tiens, mon homme, tiens, bois.

Mon grand-père porta le verre à ses lèvres, ses dents claquaient le long du bord, et sa main tremblait de manière que la moitié de l'eau tomba sur ses draps.

— Ah ! mon Dieu ! mon Dieu ! cria ma grand'mère, mais tu es peut-être plus malade que tu ne crois, Jérôme. Si j'allais chercher M. Desprez, le médecin ?

— Non, non ! s'écria mon grand-père, n'en fais rien. Et il arrêta sa femme par le poignet.

Sa main était humide de sueur.

Elle le regarda avec plus d'inquiétude que jamais.

Mais lui :

— Ce n'est rien, ce n'est rien, dit-il, je suis dans

l'accès de la fièvre ; mais c'est le dernier, et je sens que je vais me guérir.

Et en effet, à partir de ce moment, grâce à la satisfaction que lui causait cet heureux dénoûment, comme un malade qui vient d'avoir une crise terrible , mais salutaire , Jérôme Palan alla de mieux en mieux ; et le soir, ayant appris que le corps de Thomas Pichet avait été pieusement déposé dans le cimetière de la ville et qu'on avait jeté sur lui six bons pieds de terre, il se trouva tellement soulagé qu'il ordonna à sa femme de faire monter ses enfants, et qu'il les embrassa ainsi que leur mère, ce qui ne lui était pas arrivé depuis la terrible nuit du 3 novembre.

Mais la joie de la pauvre famille fut bien plus grande encore quand mon grand-père déclara qu'il se sentait si bien qu'il allait descendre.

On voulut le soutenir. Ma mère lui offrit le bras ; mais il se redressa de toute la hauteur de sa grande taille.

— Pourquoi faire? dit-il. Ah çà ! mais on me croyait donc mort?

Et, en effet, il descendit l'escalier sans broncher.

La table était mise pour la mère et les enfants.

— Eh bien ! demanda-t-il gaiement en voyant qu'il n'y avait que trois couverts, et moi, je ne soupe donc pas?

Ma grand'mère se hâta de mettre un quatrième couvert et d'approcher une chaise de la table.

Mon grand-père s'assit et se mit à tambouriner une marche sur son assiette avec sa fourchette et son couteau.

— Ma foi ! puisqu'il en est ainsi, dit ma grand'mère, il reste à la cave une vieille bouteille de vin de Bourse que je réservais pour une grande occasion.

"oilà l'occasion venue.

Et la bonne femme descendit à la cave pour y ndre sa bouteille de vin de Bourgogne.

124 LE PÈHE GIGOGNE

On se mit à souper.

Ma grand 'mère était si joyeuse qu'elle versait rasades sur rasades à mon grand-père.

Tout à coup elle le vit pâlir et frissonner à la fois.

Puis courir à son fusil dans le coin de la cheminée.

Puis ajuster quelque chose dans l'angle le plus sombre de la maison.

Mais, sans faire feu, mon grand-père releva son arme d'un air découragé et la jeta dans un coin de la salle à manger.

Il se rappelait que son fusil n'avait pas été rechargé depuis la nuit du 3 novembre.

Ma grand'mère interrogea son mari sur les motifs de cette singulière action.

Mais mon grand-père refusa de répondre.

Il se promena pendant plus d'une demi-heure de long en large dans l'appartement.

Puis il remonta dans sa chambre et se coucha sans prononcer une seule parole.

LE LIÈVRE DE MON GfiAND-PÈRE 125

Pendant la nuit, son sommeil fut sans doute agité par quelque affreux cauchemar, car il se réveilla plusieurs fois en sursaut, en poussant des cris d'angoisse et en agitant ses bras comme pour chasser quelqu'un ou quelque chose qui l'importunait.

Jérôme Palan avait revu le grand lièvre ï

Ainsi, continua l'aubergiste, le meurtre de Thomas Pichet n'était point resté, comme mon grand-père l'espérait, un secret entre lui et Dieu.

Ainsi, vainement le corps de la victime avait été déposé dans la fosse et la terre de l'oubli avait roulé sur le cadavre.

f26 LE PERE GIGOGNE

Le terrible animal venait, à chaque instant du jour et de la nuit, reprocher à Jérôme Palan qu'il était en tiers, et que la tombe qui se refermait sur la victime n'enfermait pas avec elle le remords de l'assassin.

Cette vie de mon grand-père, à laquelle, le soir de l'enterrement de Thomas Pichet, il s'était repris avec une si grande joie, était, grâce à l'étrange apparition qui à chaque instant surgissait sur ses pas, devenue un suppice.

Tantôt mon grand-père voyait cet abominable lièvre au coin du feu, se chauffant avec lui à Pâtre, et lui envoyant de ces regards de flamme dont, si esprit fort qu'il fût, mon grand-père ne pouvait ni supporter la vue ni perdre le souvenir.

Tantôt, pendant qu'il mangeait, le grand lièvre se glissait sous la table et lui grattait les jambes de ses grilles acérées.

S'il voulait se mettre à son bureau pour écrire, il

le sentait derrière lui, appuyant ses pattes sur les bâtons de sa chaise.

Pendant la nuit, la tète monstrueuse de ranimai apparaissait dans la ruelle, éternuant et secouant ses oreilles.

Mon grand-père avait eu beau se tourner et se retourner du côté gauche sur le côté droit, et du côté droit sur le côté gauche, le grand lièvre était toujours là, en face de lui.

Enfin, quand le pauvre homme parvenait à surmonter les angoisses de la terrible vision et finissait par s'endormir, il se réveillait au bout de quelques instants, suffoqué par un poids énorme qui lui pesait sur la poitrine.

Et c'était encore le grand lièvre qui était accroupi sur l'estomac de Jérôme Palan, et qui, assis sur son derrière, se débarbouillait tranquillement le museau avec ses pattes de devant.

Ma grand 'mère et les enfants ne voyaient rien.

Et comme le pauvre homme paraissait se débattre contre clés persécutions imaginaires , on crut qu'il était en train de devenir fou.

De sorte qu'il se répandit une grande affliction dans le loeis.

Un matin enfin, après avoir été cauchemardé toute la nuit, mon grand -père se leva avec le calme do l'homme qui a pris un parti définitif.

Il chaussa ses souliers ferrés, boucla ses grandes guêtres de cuir, prit son fusil, le nettoya, souffla dans les canons, le flamba, le chargea avec une attention particulière, s'assurant d'abord que la poudre était bien sèche, l'introduisant dans le canon de son arme de façon à n'en pas laisser tomber un grain dehors, mettant par-dessus une bourre de feutre dont il graissa les bords, l'assujettissant fortement à l'aide de la baguette, versant dessus une copieuse charge de plomb, dont les grains, du numéro trois, étaient d'une rondeur et d'une égalité parfaites, enfin, bour-

rant le tout avec la même attention de détail qu'il avait mise à cette besogne depuis le commencement.

Puis il amorça les bassinets de son fusil et établit la communication de la poudre du bassinet avec celle du canon au moyen de l'épinglette.

Enfin, jetant son fusil sur son épaule, il alla détacher les chiens, qui bondirent tout joyeux hors de la niche, et s'achemina avec eux vers Ramouchamp

Le lecteur se rappelle que c'était le chemin qu'il avait suivi pour aller se mettre à l'affût dans la nuit du 3 novembre.

Ma grand'mère, qui avait suivi tous les mouvements de son mari, fut bien joyeuse, car elle pensait que les distractions qu'allait lui procurer son exercice favori pourraient tirer mon grand-père de l'hypocondrie bizarre à laquelle il était en proie.

Elle l'accompagna jusque sur le seuil de la porte.

Du seuil de la porte, elle le suivit des yeux jusqu'à ce qu'il eut disparu.

On était à la fin de janvier.

Un brouillard épais couvrait la campagne, plus épais encore dans ta vallée ; mais les champs et les chemins étaient si familiers au brave homme, que, sans avoir hésité une fois, malgré le voile de vapeur qui couvrait la terre, il alla droit au carrefour où avait eu lieu la scène du 3 novembre.

Déjà, à dix pas de lui, comme une forme confuse, il entrevoyait les buissons derrière lesquels il s'était caché pendant cette auit fatale , quand , de l'autre côté du buisson, à l'endroit même où était tombé Thomas Pichet , bondit un lièvre qu'il reconnut à l'instant même à sa haute taille pour l'animal qui ?vait à tout jamais détruit son repos.

Avant que mon grand-père, qui cependant devait s'attendre à cette apparition, eût épaulé son fusil, le

lièvre s'était perdu dans la brume, et Ramoneau et Spiron étaient partis tout couplés après lui.

Mon grand-père les suivit, haletant.

Arrivé sur le plateau de Sprimont, comme une forte brise soufflait sur les hauteurs, le brouillard se dissipa ; là, le chasseur put apercevoir ses chiens.

Ils avaient rompu la corde qui les attachait l'un à l'autre.

Ils chassaient à pleine gorgé.

A deux cents pas devant eux courait le lièvre, dont le pelage blanchâtre se détachait parfaitement sur le tapis rougeâtre des bruyères.

— Mais, s'écria mon grand-père, il me semble qu'il perd sur eux? Morbleu ! ils vont le prendre ! Tayaut, Ramoneau ! tayaut, Spiron !

Et mon grand-père se mit à courir avec une nouvelle ardeur.

Ce fut une chasse fiévreuse que celle-là, je vous en réponds !

Chasseur, lièvre et chiens semblaient avoir des muscles d'acier.

Les champs, les bois, les prés, les vallons, les collines, les ruisseaux, les rochers, ils franchissaient tout comme s'ils eussent eu des ailes.

Et cela sans reprendre haleine un instant, sans qu'un défaut de cinq secondes vînt leur donner le temps de souffler.

Ce qu'il y avait de singulier, c'est que le grand lièvre fuyait devant lui comme un vieux loup.

Il ne doublait point, il ne croisait point les voies, il ne suivait pas les ruisseaux, les fossés, les sillons de charrue, il ne cherchait point à trouver un change, et ne semblait nullement inquiet des suites de cette terrible poursuite.

Il marchait au petit galop.

Toujours à une centaine de pas des chiens, qui, humant ses voies chaudes et fumantes, redoublaient

de cris et de vitesse, sans cependant rien gagner sur la distance qui les séparait de la bête.

Mon grand-père, de son côté, allait toujours derrière les chiens, comme les chiens allaient derrière le lièvre, les excitant par ses :

— Tayaut! tayaut! sans cesse répétés.

Son carnier l'embarrassant dans cette course insensée, il le jeta loin de lui.

Cne branche lui enleva son chapeau.

Il ne perdit pas de temps à le ramasser.

Par bonheur, le lièvre avait décrit un grand cercle, comme s'il eût voulu revenir à son lancer.

Il avait passé successivement sur les terroirs de Sprimont, de Tilff, de Freneux et de Seny.

Vers midi, il revint sur Àyvailles.

Mon grand-père, qui avait perdu un peu de terrain

dans cette course de cinq heures, était encore sur la

montagne, quand les chiens, débouchant dans la

vallée, arrivèrent au bord de TOurthe.

Il pensa que l'animal n'oserait jamais se hasarder à traverser la rivière, alors fort grossie par les pluies, qu'il reviendrait sur ses pas, et qu'enfin il se trouverait à la portée de son fusil.

Quant à ce qu'il fût forcé par les chiens, mon grand-père, à la façon dont le lièvre semblait se moquer d'eux, après cinq heures de chasse, en avait complètement perdu l'espoir.

Mon grand- père, comptant sur un retour, se plaça donc à mi-côte, au coin d'un bois, ne quittant pas son lièvre des yeux, et prêt à changer de position selon la tactique qu'il verrait adopter à l'animal, qui, de son côté, en attendant les chiens, s'était assis au bord de la rivière, sur une touffe de roseaux dont ilbroutait les extrémités.

Les chiens allaient toujours s'approchant.

Le lièvre ne paraissait point s'occuper d'eux.

Bientôt ils ne furent qu'à dix pas de lui.

Le cœur de mon grand-père battait si fort, qu'il ne pouvait plus respirer.

La distance qui séparait les chiens de la bête diminua encore.

Ramoneau, qui tenait la tête, se précipita pour l'engueuler.

Mais le lièvre s'élança dans le torrent, qui roulait en vagues écumeuses et menaçantes.

Le gueule de Ramoneau ne happa donc que

l'air.

— Ah! pour le coup, il va se noyer ! s'écria mon

grand-père ; bravo ! bravo !

Et il s'élança sur la déclivité de la montagne avec une telle rapidité, qu'il eut toute la peine du monde à ne pas aller, emporté par l'élan de sa course furieuse, se précipiter dans l'Ourlhe.

Et, tout en courant, il répétait :

— 11 va se noyer ! il va se noyer ! il va se nover !

Mais le lièvre, coupant adroitement le courant dans la direction diagonale, parvint sans encombre à prendre terre sur la rive opposée.

En le voyant reparaître sain et sauf sur le gazon, les chiens, qui s'étaient comme leur maître arrêtés sur le bord, et qui comme lui semblaient attendre une catastrophe, voyant que, contre toute probabilité, cette catastrophe n'avait pas lieu, les chiens se jetèrent à la rivière à leur tour.

Mais ils furent moins heureux que leur ennemi.

Emporté par son ardeur, Ramoneau ne sut pas maîtriser la rapidité du courant.

Le pauvre animal s'épuisa à lutter contre sa violence; au tiers de la rivière les forces l'abandonnèrent.

Il disparut, puis revint à la surface de la rivière, mais ses pattes ne battant plus que faiblement l'eau qu'il fallait franchir.

Malgré ses efforts et ses peines, il s'enfonça une seconde fois.

Mon grand-père alors descendit, ou plutôt roula le long de la berge de la rivière, et se jeta lui-môme au milieu du courant pour porter secours à son chien.

En ce moment Ramoneau revenait une troisième fois sur l'eau.

11 l'appela.

Le pauvre animal tourna vers lui sa tête intelligentc et fit entendre un gémissement.

Il avait alors franchi les deux tiers de la rivière à. peu près.

Mais à la voix de son maître il voulut revenir à lui.

Ce mouvement lui fut fatal.

Il donna le travers à une lame.

Alors, vaincu par le courant, il roula plusieurs fois sur lui-même, poussa encore un cri lamentable, se

tourna douloureusement, par un effort suprême, ver> j son maître, puis s'en alla à la dérive.

Mon grand-père était entré jusqu'aux genoux d< ce torrent.

Il y entra tout à fait.

Il nagea vers son chien, le saisit et le traîna sur l'herbe.

Là, il essaya vainement de le réchauffer, de rendre quelque élasticité à ses membres roides et froids.

Le pauvre Ramoneau poussa un dernier gémissement.

Il avait vécu.

Au moment où ie chasseur désespéré essayait de rendre son chien à la vie, des aboiements partant du bord opposé frappèrent ses oreilles.

Mon grand-père leva les yeux.

Alors il aperçut de l'autre côté de l'eau le grand lièvre qui, ayant fait un crochet, était revenu sur ses p^s, comme s'il avait trouvé un malin plaisir

à assister à la mort d'un de ceux qui le poursuivaient.

Plus heureux que Ramoneau, Spiron était parvenu à traverser l'Ourthe, et il continuait à chasser la bête maudite.

Mon grand-père jeta un dernier regard sur son pauvre et fidèle compagnon.

Puis il se mit avec un nouvel acharnement à la poursuite du grand lièvre.

Cette poursuite dura jusqu'au soir.

11 va sans dire que ce fut inutilement.

Lorsque la nuit commença à tomber, Spiron, dont depuis une heure les jappements devenaient plus rares et plus faibles, se coucha, refusant de marcher, ou plutôt dans l'impossibilité de faire un pas de plus.

Mon grand-père le chargea sur ses épaules, et chercha à s'orienter pour regagner le logis.

Ï£J LE pj-RE GIGOO'b;

Mon grand-père était en ce moment du côté de Freneux, à huit ou neuf lieues de Theux.

A la fin de la chasse, il avait paru prendre un grand parti, et s'était écarté plus qu'il n'avait fait jusque-là.

Mais il était tellement bouleversé que, quoiqu'il eût couru toute la journée, quoiqu'il eût peut-être fait vingt ou vingt-cinq lieues dans cette course, il ne sentait point sa fatigue.

Ou s'il la sentait, il la surmonta et se mit bravement en route pour revenir à Theux.

Devant lui s'étendait, sombre et seulement coupée par des sentiers, la forêt du val Saint-Lambert.

Il s'y engagea sans hésiter.

Il y était à peine depuis cinq minutes, et y avait peut-être fait cinq cents pas, quand il entendit derrière lui un craquement de feuilles sèches.

LE LIÈVBE DE MON GRAND-PÈRE lkl

Il se retourna pour voir qui venait derrière lui.

^e grand lièvre le suivait.

Il allongea le pas.

Le lièvre régla son pas sur celui de mon grandpère.

Mon grand-père s'arrêta.

Le lièvre s'arrêta.

Mon grand-père déposa Spiron à terre, lui montra le lièvre, l'excita à sa poursuite.

Mais le malheureux Spiron se contenta de humer les émanations qui venaient à lui, et, poussant un gémissement, il se coucha et se mit en rond pour s'endormir.

Alors mon grand-père résolut d'avoir recours h son fusil.

Cette fois, il était chargé, et bien chargé.

Il arma les deux coups, appuyant le doigt sur la gâchette, afin que les chiens ne fissent pas de bruit en s'armant, et épaula.

Mais quand le fusil fut à son épaule, il chercha vainement le grand lièvre au bout de son point de mire.

Le grand lièvre avait disparu.

A moitié fou de terreur et de désespoir, mon grand-père ramassa Spiron, qui s'était déjà endormi, et qui, tout en dormant, aboyait, rêvant sans doute qu'il chassait le grand lièvre, replaça son chien sur ses épaules, et continua sa route d'un pas insensé, sans oser se retourner ni regarder derrière lui.

Il était trois heures du matin quand il rentra.

La grand'mère, inquiète, attendait son retour avec l'intention de le gronder doucement.

Mais quand elle vit l'état où il était, elle ne le gronda ni doucement ni fort : elle le plaignit.

Puis, comme il avait laissé glisser Spiron de dessus son épaule, elle lui prit son fusil des mains.

On se rappelle qu'il n'avait plus ni carnier ni chapeau.

Il avait jeté son carnier, son chapeau avait été emporté par une branche.

Elle le fit coucher à l'instant même.

Puis lui fit prendre un grand bol de bon vin chauffé avec des épices, et s'assit sur le bord de son lit.

Là elle lui prit les deux mains, et, sans lui rien dire, se mit à pleurer doucement.

Mon grand-père fut touché des soins et des larmes de la bonne femme.

Puis, à force d'y songer, il lui sembla qu'en la mettant de moitié dans son secret, il soulagerait ses peines de moitié.

Il était sûr de sa tendresse et de sa discrétion.

Il lui avoua tout.

Oh ! c'était une digne femme que ma grand'mère Palan, allez!

Elle ne s'empor'a point en reproches, elle n'éclata point en invectives et en malédictions sur cette fa-

Uile passion de la chasse, cause de tous leurs malheurs.

Non, elle ne dit pas un seul mot qui eût trait au passé.

klle excusa au contraire la violence qui avait amené le meurtre.

Sans condamner le mort, elle fit valoir les justes griefs que le meurtrier avait contre lui.

Enfin, elle embrassa et consola mon grand-père, comme une mère embrasserait et consolerait son enfant bien-aimé, et tâcha par ses paroles de lui rendre un peu de tranquillité et de repos.

Enfin, quand la reconnaissance que lui témoignait mon grand-père l'eut enhardie :

— Tiens, Jérôme, lui dit-elle, tu aurais dû reconnaître dans tout cela la main de Dieu, vois-tu; c'est lui qui a amené le malheureux Thomas au bout de ton fusil pour le punir de sa méchanceté avec toi; mais c'est lui aussi qui, pour te frapper dans ton in-

crédulité, permet au malin esprit de te tourmenter.

Jérôme Palan poussa un soupir, mais ne la railla point comme il eût certes fait autrefois.

Aussi contiima-t-elle :

— Va trouver notre curé, mon homme ; jette-toi à ses genoux; raconte-lui ton malheur, et il t'aidera à chasser le démon qui, bien sûr, est dans ce méchant lièvre.

Mais, à cette proposition, mon grand-père se révolta.

— Ah ! oui, dit-il, aller trouver le curé, pour qu'il me dénonce aux justiciers de son évêque ! En voilà une idée! Non, ma foi, j'ai eu affaire à eux et ne me soucie aucunement de retomber dans leurs griffes ; d'ailleurs, tu es folle, femme, il n'y a dans tout ceci ni Dieu ni diable.

— Qu'y a-t-il donc, alors? s'écria la bonne femme désespérée.

— Il y a le hasard et mon imagination frappée; il

iU6 LE PÈRE GIGOGNE

faut que je tue ce démon de lièvre, il le faut! Et quanJ je l'aurai vu à mes pieds sans mouvement, mort, bien mort, mon esprit se calmera tout seul, et je ne songerai plus à tout cela.

Ma pauvre grand'mère se résigna, sachant que sur ce point il était inutile d'essayer de vaincre l'obstination de son mari.

Mon grand-père ayant pris deux jours d'un repos dont lui et son chien avaient grand besoin, son chien plus encore que lui, partit une seconde fois.

Comme la première, il lança le lièvre au même endroit.

Chose d'autant plus étrange, que le gîte, bien marqué, parbleu ! était dans un carrefour où passaient plus de trente personnes par journée.

LE LIÈVRE DE MON GRAND-PÈRE ikl

Comme la première fois, le lièvre déjoua sa poursuite.

Comme la première fois, mon grand -père rentra triste et harassé, avec sa gibecière neuve et vide.

Pendant un mois entier, tous les deux ou trois jours, il recommença cette lutte acharnée.

Toujours aussi inutilement.

Au bout d'un mois, le pauvre Spiron mourut d'épuisement.

Et mon grand-père, à bout de forces, dut renoncer à ses chasses fantastiques.

Mais pendant qu'elles avaient duré, son travail avait complètement cessé, et la misère était entrée dans le pauvre ménage.

Ma grand'mère avait soutenu la maison, d'abord par son ordre et par son économie.

Ensuite en vendant tantôt un bijou, tantôt un meuble, débris de leur ancienne opulence.

Mais bientôt cette économie et cet ordre devinrent impuissants.

Les tiroirs étaient vides et les murs dégarnis.

Il ne restait plus dans la maison un seul objet ayant une valeur quelconque, et le soir où expira Spiron, force fut bien à la bonne femme d'avouer à son mari qu'il n'y avait pas de pain à la maison.

Mon grand-père tira de son gousset une montre de famille, en or, à laquelle il tenait tant, que ma grand'mère, qui savait sa vénération pour ce bijou, s'était défait d'objets bien nécessaires, sans oser jamais lui en demander le sacrifice.

Eh bien ! mon grand-père la lui remit sans dire un

mot.

Ma grand'mère s'en alla à Liège, où la montre fut vendue pour neuf louis d'or.

A son retour, elle posa les neuf louis étalés sur la

table.

Le père Palan se mit à les considérer avec con -

voitise, et en môme temps cependant avec hésitation.

Puis, prenant quatre de ces louis et appelant ma grand'mère :

— Femme, dit-il.

Elle accourut vivement.

— Tu m'appelles, notre homme ?

— Oui. Combien de temps penses-tu nous faire vivre avec les cinq louis qui restent là ?

— Dam! dit ma grand'mère, en calculant, avec économie, je puis vous faire vivre deux mois.

— Deux mois, repartit mon grand-père, deux mois, c'est plus qu'il ne me faut. Avant deux mois, j'aurai fait un civet du grand lièvre, ou le chagrin m'aura mis en terre.

Ma grand'mère se prit à pleurer.

— Sois tranquille, ajouta son mari, c'est le lièvre qui aura son affaire. Avec ces quatre louis, je vais aller dans le Luxembourg. Je sais un braconnier qui

a encore de la race de mon pauvre Flambeau et de ma pauvre Ramette, et s'il lui reste deux chiens de leur espèce à me vendre, du diable si, avant quinze jours, je ne te fais pas un manchon avec la peau de mon persécuteur.

Ma grand'mère, qui suivait tous les jours avec anxiété, sur le visage de son mari, les progrès que le mal faisait chez lui depuis qu'il avait perdu le repos, ma grand'mère n'osa s'opposer à son dessein.

Jérôme Palan partit donc un beau matin pour le Luxembourg, vint droit à Saint-Hubert, et descendit dans cette même auberge où nous sommes, et qui alors était tenue par son frère, Chrysostome Palan, c'est-à-dire par mon grand-oncle.

Il retrouva son braconnier, qui avait conservé de la race de Flambeau et de Ramette, lui acheta un chien et une chienne, Rocador et Tambelle, et, cinq jours après son départ, rentra triomphant à la maison.

Le lendemain, dès l'aube, il était aux champs.

LE LIÈVRE DE MON GRAND-PÈRÈ 15 i

Mais le lièvre était plus fin et plus vigoureux qu'aucun chien, de quelque race qu'il fut.

Il distança les descendants de Flambeau et de Ramette, comme il avait distancé Ramoneau et Spiron.

Seulement, mon grand-père, rendu plus prudent par l'expérience, les ménageait, comprenant bien que si le grand lièvre les lui forçait comme il avait forcé les autres, il lui serait impossible de les remplacer.

Il ne les laissait pas chasser l'animal maudit plus de trois ou quatre heures, et, convaincu que la force était inutile contre lui, il avait recours à la ruse.

Il bouchait avec soin toutes les coulées de haies que le lièvre traversait d'habitude, n'en laissait qu'une ou deux ouvertes, et à celles-là il plaçait des lacets préparés avec le plus grand soin.

Puis il s'embusquait aux environs, autant pour se

courir les chiens, s'ils venaient à se prendre euxmêmes dans les nœuds coulants, que pour avoir l'occasion de faire feu sur le lièvre.

Mais l'animal damné se moquait de tous les engins.

Il les flairait, les éventait, les devinait, faisait une nouvelle trouée dans la haie à côté du passage resté béant, et traversait les ronces et les épines sans y laisser un poil.

Puis, de quelque côté que vînt la brise, il éventait mon grand-père, et ne se montrait à lui que hors de la portée de son fusil.

C'était à en devenir fou.

Les deux mois auxquels devaient suffire les cinq louis de la montre étaient écoulés, et le lièvre n'était pas mort.

Les enfants n'avaient pas le civet.

La mère n'avait pas le manchon.

Le bonhomme, de son côté, vivait toujours, si

t£ LIÈVRE DE MON GRAND-PÈRE 153

toutefois l'existence qu'il menait pouvait s'appeler la vie.

Il n'avait de repos ni nuit ni jour, il était devenu jaune comme un vieux citron; sa peau, pareille à un parchemin, semblait adhérer à ses os; mais une force surhumaine le soutenait, et les terribles chasses qu'il accomplissait presque tous les jours attestaient de sa vigueur.

Deux autres mois s'écoulèrent.

Pendant ces deux mois, on vécut de dettes et d'emprunt.

Enfin, un beau matin, toute la malheureuse famille dut déguerpir devant les garnisaires.

— Ah ! disait mon grand-père, tout cela ne serait rien si je pouvais mettre la main sur ce damné lièvre !

\oh LE PÈRE GIGOG.XE

Mon grand-père loua une misérable cabane à l'entrée du village.

[I mit son fusil sur son épaule, comme lorsqu'il partait pour la chasse, il prit un enfant de chaque main, siffla ses chiens, fit signe à sa femme de le suivre, et quitta son ancienne maison sans regarder derrière lui.

Ma grand'mère le suivait en sanglotant.

Elle ne pouvait se décider, elle, a abandonner cette chère demeure, où elle avait donné le jour à ses deux pauvres enfants, et où elle avait été si longtemps heureuse.

1 lui semblait que la vie se retirait d'elle.

Arrivée dans le misérable gîte où ils allaient s'établir, elle crut le moment favorable pour hasarder une prière.

Joignant les mains et s'agenouillant devant son mari, elle le supplia d'ouvrir les yeux à l'évidence, de reconnaître la main de Dieu qui le frappait, de donner du repos à sa conscience troublée, en s'approchant du tribunal de la pénitence, enfin de conjurer, par tous les moyens que l'Église mettait à sa disposition, le démon, dont il semblait être victime.

Mon grand-père, dont le malheur n'avait fait qu'aigrir le caractère, la reçut assez brutalement, et lui montrant son fusil :

— Que ce gredin de lièvre me passe seulement à quarante pas, dit-il, et voilà qui me donnera l'absolution.

Hélas! plus de dix fois depuis, mon grand-père put tirer sur le lièvre à quarante pas, à trente et môme à vingt, et plus de dix fois mon grand-père le manqua.

On arriva ninsi à l'automne.

Bientôt allait venir l'anniversaire du terrible drame qui avait bouleversé toute l'existence de mon grandpère.

C'était, on se le rappelle, le 3 novembre.

Le 2, mon grand-père était en train de méditer quelque nouvelle machination contre son cauchemar.

Il était sept heures du soir.

Il était assis près d'un maigre feu de tourbe, auquel ma grand-mère, assise en face de lui, et ayant les deux enfants sur ses genoux, essayait de se réchauffer.

Tout à coup la porte s'ouvrit.

Le maître de l'auberge des Armes de Lièqe entra dans la chambre.

— Monsieur Palan, demanda-t-il à mon grandpère, voulez -vous gagner une bonne journée demain?

Les bonnes journées étaient si rares que mon

grand-père ne crut point à une semblable aubaine. Il répondit par un hochement de tête.

— Vous refusez ?

— Je ne refuse pas, mais je demande comment je puis gagner une bonne journée.

— C'est bien facile : vous allez voir.

— Voyons.

— J'ai chez moi deux étrangers, continua le maître de l'auberge ; ils sont venus à Theux pour chasser; voulez-vous leur servir de guUe et mener leur chasse ?

Mon grand-père, qui comptait sans doute consacrer la journée du lendemain à la poursuite du grand lièvre, allait répondre par un non bien sec.

Mais sa femme, qui devinait ce qui se passait en lui, poussa entre ses genoux ses deux enfants, hâves et tristes, car ils n'avaient l'ait dans toute la journée qu'un maigre repas, et le non expira sur les lèvres de mon grand-père,

— Allons ! dit-il avec un soupir, je le veux bien,

— En ce cas, demain, à huit heures et demie, venez les prendre, maître Palan; je n'ai pas besoin de vous dire d'être exact. Il me souvient que vous ne l'étiez que trop, quand vous étiez apothicaire, et qu'il s'agissait de me pratiquer certaines opérations que je redoutais fièrement dans ma jeunesse. Donc, à huit heures et demie.

— A huit heures et demie; c'est convenu.

— On peut y compter?

— On peut y compter.

— Bonsoir !

— Bonne nuit !

L'aubergiste sortit, reconduit par ma grand'mère, qui lui faisait toutes sortes de remercîments.

Mon grand-père se mit à faire ses préparatifs pour le lendemain.

Il emplit sa corne de poudre, et son sac de plomb, nettoya son fusil et le coucha sur la table.

Ma grand'mère le regardait faire toute pensive.

On eût dit que, de son côté, elle méditait un projet.

Enfin ils se couchèrent.

Mon grand-père dormit mieux, et s'éveilla plus tard que d'habitude.

Lorsqu'il ouvrit les yeux, il était seul dans son lit.

Il appela sa femme et ses enfants.

Personne ne répondit.

Pensant alors qu'ils étaient dans le petit jardin attenant à la maison, il se leva et s'habilla à la hâte.

Le coucou marquait huit heures, et il avait peur de manquer le rendez-vous.

Quand il eut revêtu sa culotte, ses guêtres et sa veste, il chercha ses ustensiles de chasse.

Il ne trouva ni fusil, ni poire à poudre, ni sac à plomb, ni carnier.

Il se rappelait cependant bien avoir mis tout cela sur la table.

Il fureta dans tous les coins, bouleversa tout ce qui se trouvait sous sa main ; mais il eut beau chercher, il ne découvrit rien.

Il courut au jardin, appelant ma grand'mère à son aide.

Ni la bonne femme ni les enfants n'y étaient.

En outre, en traversant la cour, il vit toute grande ouverte la niche de Rocador et de Tambelle.

Rocador et Tambelle étaient absents.

En ce moment l'horloge sonna huit heures et demie.

Il n'y avait pas une minute à perdre.

Ne voulant pas laisser échapper la bonne aubaine que l'aubergiste lui avait promise, il courut vers l'hôtel des Armes de Liège, décidé à emprunter de l'hôtelier ce qui lui manquait.

En effet, trouvant les deux chasseurs debout, prêts

à partir, et n'attendant plus que lui pour se mettre en route, il leur raconta sa mésaventure.

Ils lui firent donner un fusil et un havresac.

Ils allaient quitter l'auberge.

Du seuil de la porte, mon grand-père vit accourir sa femme.

Elle tenait à la main le fusil, le sac à plomb et la poire à poudre.

Rocadoret Tambelle bondissaient à ses côtés.

— Comment ! lui dit-elle tout essoufflée et du plus loin qu'elle put lui parler, tu t'en vas sans ton fusil et sans tes chiens?

— Où étaient-ils donc? je n'ai jamais pu mettre la main dessus.

— Je le crois bien; j'avais serré le fusil et les ustensiles de chasse pour que les enfants n'y touchassent point, et j'avais emmené les chiens chez le boucher qui, hier, m'avait offert des rogatons pour eux.

— Mais les enfants ?

— Ils étaient venus avec moi, les pauvres petits; mais voici ces messieurs qui s'impatientent. Va, mon pauvre homme, va; je ne te souhaite pas bonne chasse, puisque l'on dit que cela porte malheur; mais quelque chose m'assure que tu reviendras plus joyeux que tu ne pars.

Mon grand-père la remercia, mais avec un geste de doute.

Il était payé pour ne pas espérer trop facilement.

Il avait, au reste, tellement l'habitude de se rendre au carrefour, qu'il dirigea de ce côté-là la chasse des deux étrangers.

Les chiens furent découplés et se mirent en quête.

Mais pour la première fois, en arrivant au carrefour, ils semblèrent avoir quelque peine à trouver une piste.

Enfin ils partirent assez chaudement en rappro-

chant une voie, et mon grand-père, accoutumé aux façons de son grand lièvre , qui se donnait tout d'abord et si bravement aux chiens, supposa qu'il n'avait pas fait sa nuit dans le canton , et que Rocador et Tambelle étaient sur la trace de quelque autre.

Mais un des chasseurs s'étant baissé pour regarder la piste, au moment où l'on traversait un chemin tout détrempé :

— Hé! voyez donc, dit-il, l'animal est debout, il se dérobe. Voici son pied tout frais dans la boue. Eh ! eh! avez-vous jamais vu pareil lièvre, monsieur Palan?

Oui certes, M. Palan avait tu pareil lièvre, puisque c'était son lièvre à lui.

Un coup d'œil lui suffit donc pour reconnaître à qui appartenait ce pas gigantesque.

Sa figure se rembrunit.

Il pensa que si la mauvaise chance voulait que les

deux étrangers fissent aussi mauvaise chasse qu'il avait l'habitude de la faire, lui, il ne devait point s'attendre à recevoir la gratification sur laquelle il comptait.

Pendant qu'il faisait ces réflexions, les chiens s'étaient rapprochés du lièvre.

Leurs aboiements devenaient plus vifs et mieux nourris.

Les deux chasseurs se séparèrent pour aller attendre l'animal au passage.

Mon grand-père conduisit le plus âgé des deux étrangers à un carrefour que maintes fois son lièvre avait traversé, car il était curieux de voir un autre que lui tirer sur l'animal.

Il commençait à croire sérieusement qu'il avait affaire à quelque bête enchantée.

Il espérait qu'une demi-once de plomb sortie de la main d'un indifférent pouvait parfaitement rompre le charme.

Et cependant, s'il avait reconnu le pied du lièvre pour être celui de la bête qu'il chassait depuis un an, il n'avait pas reconnu ses façons.

Le grand lièvre filait droit comme un loup ;

Celui-ci, après une rondonnée, revenait sur ses voies comme un lapin.

L'un s'inquiétait peu du terrain sur lequel il marchait *f

L'autre choisissait de préférence les terres détrempées qui, adhérant au poil de ses pattes, empêchaient celles-ci de communiquer au sol leur chaleur et leur fumet.

En outre, dans les derniers jours, les chiens ne chassaient qu'en rechignant leur lièvre fantastique, comme s'ils eussent compris d'avance que leurs peines étaient perdues ; cette fois, au contraire, ils paraissaient animés d'une force et d'une ardeur incompréhensibles.

Les aboiements étaient furieux.

L'animal avait beau accumuler les ruses sur ses voies, la sagacité des chiens les déjouait aisément.

Mon grand-père n'en pouvait croire ni ses yeux ni ses oreilles.

De temps en temps, il quittait l'étranger pour aller consulter les traces, tant il lui paraissait impossible que ce fût son ennemi qui rusât ainsi devant ses chiens.

Enfin, il l'aperçut par corps, à l'extrémité d'une des routes qui aboutissaient au carrefour.

Décidément, c'était bien lui.

C'était sa taille colossale, c'était son pelage d'un fauve blanchâtre.

Il venait droit sur les chasseurs.

Mon grand-père toucha du coude l'étranger et lui montra l'animal.

— Je le vois, dit celui-ci.

Le srand lièvre avançait toujours.

— A trente pas, et aux pattes de devant murmura tout bas mon grand-père à l'oreille de son compagnon.

— Soyez tranquille, dit le chasseur.

Et il porta lentement son fusil à son épaule.

Le lièvre n'était plus qu'à la distance voulue.

Il s'arrêta.

Il s'assit et se mit à écouter.

C'était la donner belle à l'étranger.

Le cœur de mon grand-père battait drôlement, je vous le jure.

Le chasseur fit feu.

Comme le vent venait du côté où était le lièvre, il se passa quelques instants avant que l'on pût juger de l'effet du coup.

— Mille tonnerres ! cria mon grand-père.

— Quoi? demanda le chasseur. Est-ce que je l'aurais manqué?

— Je crois bien. Tenez, le voyez-vous?

Et il lui montra le grand lièvre qui grimpait lestement un talus.

L'étranger lui envoya un second coup de fusil.

Il fut inutile comme le premier.

Mon grand-père restait immobile.

On eût dit qu'il avait oublié qu'il avait, lui aussi, aux mains une arme dont il pouvait se servir.

— Mais tirez donc ! tirez donc ! lui cria le chasseur.

Mon grand-père parut se réveiller, mit en joue et

ajusta.

— Bah 1 maintenant, dit l'étranger, il est trop

loin.

Comme l'étranger prononçait ce dernier mot, mon grand-père fit feu.

Bien que la distance de lui au lièvre fût effectivement de plus de cent pas, l'animal foudroyé roula plusieurs fois sur lui-même et resta étendu sur le sol.

Les chasseurs coururent à lui.

Le grand lièvre se débattait et criait comme un diable.

Un d'eux le prit par les pattes de derrière, et mon grand-père, tout haletant, insensé de joie, ne pouvant en croire ses yeux, l'acheva d'un coup de poing sur la nuque.

Il est vrai que c'était un coup de poing à tuer un bœuf.

Les deux voyageurs s'extasiaient sur la grosseur démesurée de l'animal, et paraissaient enchantés du début de leur journée.

Mon grand-père ne disait mot, mais je vous engage ma parole qu'il était bien autrement joyeux qu'eux

encore.

Il lui semblait qu'on lui avait enlevé une montagne de dessus la poitrine. Il respirait librement et à pleins poumons ; la terre, les arbres, le ciel, tout avait pris une teinte rose qui lui était d'un agrément sans pareil.

ft reprit le grand lièvre des mains du chasseur qui le tenait, le fourra dans son carnier, et bien qu'il pesât rudement à ses épaules, il commença de le porter allègrement.

De temps en temps seulement il retournait la gibecière pour s'assurer que le gredin n'avait pas disparu.

Hélas ! le grand lièvre, tout cousin du diable qu'il eût été de son vivant, ne faisait pas meilleure figure qu'un autre dans son dernier gîte.

Il était là, l'œil vitreux, tout pelotonné sur lui-même, ses pattes de derrière sortant seules de la poche de cuir atteignant, tant elles étaient longues, jusqu'au haut de l'échiné de mon grand-père.

Les deux chiens aussi, Rocador et Tambelle, paraissaient fort contents.

Ils manifestaient leur joie par leurs bonds et leurs aboiements.

Ils suivaient mon grand-père sur leurs pattes de derrière pour atteindre à la hauteur de la carnassière et pour lécher le sang qui en sortait.

Le reste de la journée répondit au commencement.

Jérôme Palan se montra digne de son ancienne réputation. Il conduisait les chasseurs sur le gibier mieux que le meilleur chien braque ou épagneul n'eût pu le faire, et, quoique l'on se trouvât déjà fort avancé dans la saison, il leur fît tuer cinq coqs de bruyère et une grande quantité d'autre gibier.

Les deux étrangers furent si enchantés de cette chasse miraculeuse, qu'ils mirent un louis d'or dans la main de mon grand-père, et l'invitèrent à souper avec eux à l'auberge des Armes de Liège.

La veille, mon grand-père eût certainement refusé,

vu la préoccupation de son esprit, qui ne lui permettait de se livrer à aucune distraction.

Mais la mort du grand lièvre avait complètement changé sa manière de voir, et il lui semblait qu'il ne pouvait finir trop joyeusement sa joyeuse journée.

Seulement il s'arrangea de manière à rentrer à Theux par le côté du village où était sa petite maison.

Les étrangers en furent quittes pour un détour dont ils ne s'aperçurent même pas.

En effet, mon grand-père tenait à deux choses :

D'abord, à donner à sa femme la pièce d'or, afin qu'il y eût fête dans la chaumière comme à l'auberge.

Ensuite, il voulait montrer à toute sa chère nichée l'abominable grand lièvre, désormais inoffensif.

Le bonne femme se tenait sur le seuil de la chaumière, comme si elle eût attendu quelque grande nouvelle.

D'aussi loin qu'elle aperçut son mari, elle courut à sa rencontre.

— Eh bien? lui cria-t-elle.

Mon grand-père fit passer l'ouverture de la carnassière sous son bras droit, en tira le grand lièvre, qu'il montra à sa femme en le secouant par les pattes.

— Eh bien ! répondit-il, tu vois.

— Le grand lièvre! s'écria-t-elle toute joyeuse.

— Mon Dieu ! oui, il ne viendra plus m'égratigner les jambes sous la table.

— Oh ! vraiment ! vraiment ! Et qui la tué ? Un de de ces messieurs?

— Non, moi.

— Toi!

— Oui, et à une fière portée, je te jure ; il faut que mon plomb ait été poussé par le souffle du diable pour arriver jusqu'à lui.

— Non, Jérôme, mais par le souffle du bon Dieu.

— Comment dis-tu cela?

Écoute, Jérôme, et repens-toi. Ce matin, sans

t'en rien dire, j'avais été à la messe de Saint-Hubert pour y faire bénir ton fusil et tes chiens, et c'est l'eau sainte qui a conjuré le maléfice et qui a communiqué à ton plomb cette force miraculeuse,

— Ah ! ah! fît mon grand-père.

— Eh bien ! douteras-tu encore? demanda la bonne femme.

Mon grand-père hocha la tête ironiquement.

Cependant il n'eut pas le courage de répondre de vive voix.

—Jérôme! Jérôme! reprit ma grand'mère, j'espère qu'après le miracle qu'il vient de faire en ta faveur-, tu ne douteras plus de la miséricorde du Seigneur.

— Je n'en doute pas non plus, répondit Jérôme. Ma grand'mère fît semblant de ne pas comprendre

le sens dans lequel la répose était faite.

— Eh bien! dit-elle, si tu n'en doutes point, accorde-moi une grâce qui me rendra bien heureuse !

— * Laquelle?

— L'église est sur ton chemin, Jérôme; entres-y en passant, et mets tes deux genoux en terre , voilà tout ce que je te demande.

— Je ne sais plus de prières, répondit Jérôme. Quirais-je faire dans l'église ne sachant prier?

— Ta diras seulement: ce Mon Dieu, je vous remercie! » et tu feras le signe de la croix.

— Demain, dit mon grand-père, demain, je ne dis pas.

— Mais, malheureux ! s'écria la bonne femme, désespérée, sais-tu ce qu'il y a entre aujourd'hui et demain? Un abîme, peut-être. Sait-on jamais dans la vie si l'on entendra sonner l'heure qui va suivre? Jérôme ! Jérôme ! fais ce que je te demande ; entre dans l'église, mon ami, entre dans l'église, au nom de ta femme et de tes enfants ! dis la prière que je t'ai dite, fais le signe de la croix, je ne te demande pas autre chose ni Dieu non plus; mais entre-y.

— Demain, tu me donneras ton livre, et je lirai tout ce que tu voudras.

— Les prières ne sont pas dans les livres, Jérôme, elles sont dans le cœur. Trempe tes doigts dans l'eau sainte et dis seulement : « Merci. » N'as-tu pas dit merci quand ces messieurs t'ont donné la pièce d'or? Diras-tu moins à Dieu, qui te donne la santé, la vie, le repos de la conscience, que tu n'as dit à ces étrangers qui t'ont donné vingt-quatre livres .

Et ma grand'mère prit son mari par le bras et le tira du côté de l'église.

— Non, pas ce soir, dit mon grand-père, impatienté de cette persistance; plus tard, plus tard; ces messieurs m'attendent à l'auberge, et je ne veux pas leur faire manger leur souper froid. Tiens, voilà les vingt-quatre livres de gratification qu'ils m'ont données; achète du pain, du vin, de la viande; fais un bon souper aux enfants, mais tranquillise-toi : je te promets d'aller demain à la messe basse, dimanche a

la grand'messe, et à confesse à Pâques prochain. Là, es-tu contente ?

La pauvre femme poussa un soupir et lâcha le bras de son mari,

Puis elle se tint debout, immobile, à l'endroit où il lui avait échappé, le suivant des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu.

Alors elle rentra chez elle, le cœur gros.

Et, au lieu de souper, elle se mit en prières.

On était très-gai, le soir, Armes de Liège.

Les chasseurs sont, en général, des gaillards de très-bon appétit.

Les deux étrangers auxquels mon grand-père avait servi de guide méritaient parfaitement, sous ce rapport, de taire partie de la grande confrérie de Saint- Hubert.

Les flacons se succédaient sans relâche, et le braunberger et le johannisberg coulaient à flots.

Mon grand-père se laissait aller au plaisir de renouveler connaissance avec cette bonne liqueur qu'il avait dignement appréciée aux jours de son opulence, et il tenait tête aux deux étrangers.

Le temps passe vite quand il plane au-dessus de pareilles occupations.

Et, en effet, il passa si vite pour les trois convives, que l'horloge tinta douze coups, lorsque ceux-ci eussent juré qu'il était à peine dix heures.

Le timbre de la cloche vibrait encore, quand tout à coup un souffle puissant comme l'haleine de la tempête agita la flamme de la lampe.

Les trois compagnons, les étrangers comme mon

grand-père, sentirent une impression de froid leur traverser le corps, et sous cette impression glaciale, leurs cheveux se dressèrent sur leurs têtes.

Par un mouvement simultané, ils se levèrent.

En ce moment, il leur sembla entendre comme un grand soupir dans l'angle de la salle où ils avaient déposé leurs armes et leur gibier.

— Qu'est-ce là? demanda un des étrangers.

— Je ne sais, dit l'autre.

— As-tu entendu?

— Oui.

— Qu'as-tu entendu?

— Quelque chose comme la plainte d'une âme en peine.

— Allons-y voir.

Et ils firent un mouvement pour s'avancer vers l'angle, tout en regardant si mon grand-père les accompagnait.

Mais mon grand-père était debout, pâle, muet et tremblant comme la feuille.

Son regard était fixe et s'arrêtait sur son carnier, qui s'agitait dans l'ombre d'un singulier mouvement.

Tout à coup, de pâle il devint livide.

Sa main crispée saisit le bras d'un des chasseurs.

De l'autre il cachait ses yeux.

Le grand lièvre passait son nez par l'ouverture de la carnassière, entre les deux boutons qui la tenaient fermée.

Puis, après le nez, il passa la tête.

Puis, après la tête, le corps.

Puis, comme s'il était sur la bruyère, dans quelque lande déserte, il se mit à brouter la chevelure verte d'une botte de carottes.

Et, tout en broutant, à lancer à mon grand-père ces terribles et fulgurants regards qui avaient failli le rendre fou.

Mon grand-père écartait les doigts pour voir si la

terrible apparition était toujours là, et rencontra un de ces regards.

Il poussa un cri comme si la flamme qui sortait de ce regard lui eût traversé le cœur,

Puis, sans rien dire, il bondit jusqu'à la porte, l'ouvrit et s'enfuit à travers champs.

Le lièvre laissa ses fanes de carottes et se mit à courir après lui.

Sa femme, qui attendait sur le seuil, espérant son retour, le vit passer sans qu'il parût faire attention à elle, sans qu'il répondit à ses cris.

Derrière lui bondissait le grand lièvre, plus grand qu'il n'avait jamais été.

On eût dit deux spectres, tant ils passèrent rapidement.

Le lendemain matin, on retrouva le corps de m

pauvre grand-père à l'endroit même où, un an aupai. (1

ravant, on avait retrouvé celui de Thomas Pichet.

Il paraissait mort depuis plusieurs heures.

Il était couché sur le dos.

Ses mains tenaient le grand lièvre blanc par le cou, et ses doigts crispés l'étreignaient de telle façon qu'il fallut renoncer à lui ôter l'abominable animal.

U va sans dire qu'il était mort.

Le icuis d'or que mon grand-père avait reçu des deux étrangers servit à payer son cercueil, la messe des morts et son enterrement.

L'aubergiste se tut.

Là se terminait son récit.

— Parbleu ! dit Hetzel, j'espérais que cela se terminerait autrement : il me semblait que le grand lièvre blanc allait tourner au civet, et j'eusse été curieux d'apprendre s'il faut faire mourir le diable avant de le mettre dans la casserole.

Voilà, cher lecteur, le récit de mon ami Chenille, tel qu'il nous le fit, boulevard Waterloo, numéro 73, le 6 novembre 1853, à son retour de Saint-Hubert.

11 me tint trois nuits éveillé, et ce n'est que près

de deux ans et demi après, comme vous pouvez le

voir par la date ci-dessous, que j'eus le courage de

les écrire.

Samedi 22 février 1856, à une heure trois quarts du matin.

LA

Si jamais vous avez vu la mer, mes chers petits enfants, vous avez dû remarquer que plus l'eau est profonde, plus elle est bleue.

Mais encore faut-il pour cela que le ciel soit bleu, car la mer n'est qu'un grand miroir étendu par le bon Dieu sur la terre, pour réfléchir le ciel.

Or, plus on avance vers les hautes latitudes, c'està-dire vers l'équateur, plus le ciel est bleu, et par conséquent plus la mer est bleue.

Là aussi, elle est plus profonde, si profonde qu'il y a certains endroits dont on n'a pas encore pu trouver le fond, quoiqu'on y ait jeté des lignes de plus de mille

mètres de longueur, ce qui suppose douze ou quinze clochers comme celui de la ville ou du village que vous habitez, mis au-dessus les uns des autres.

Au fond de ces abîmes insondables, vit ce que l'on appelle le peuple de la mer.

Ce peuple de la mer se compose, outre les poissons que vous connaissez et que tous les jours on sert sur la table de vos parents, tels que le merlan, la raie, le hareng, la sardine, le thon, d'une foule d'animaux que vous ne connaissez pas, depuis l'immense encornes, dont nul n'a jamais pu déterminer la forme ni la longueur, jusqu'à l'impalpable méduse, que la baleine broie par milliards avec ses fanons, qui ne sont rien autre chose que ses dents, et qui servent à faire des buses aux corsets de vos mamans.

Il ne faudrait pas croire, chers enfants, qu'au fond de ces gouffres, la mer présente un lit de sable mouillé pareil à celui qu'elle découvre quand elle se retire de la plage de Dieppe ou de Trouville. Non,

vous seriez dans l'erreur. Les plantes qui montent quelquefois jusqu'à la surface de l'eau prouvent que ces profondeurs disparaissent sous une gigantesque végétation près de laquelle les fougères antédiluviennes de quatre-vingts et de cent pieds de long, qu'on retrouve dans les carrières de Montmartre, ne sont que de faibles brins d'herbe.

Seulement, de même que le palmier, cet arbre des plages africaines, dont les poètes ont fait le symbole de la grâce, plie et ondule selon tous les caprices du vent, de même ces forêts aux troncs mobiles suivent tous les mouvements de la mer.

Et, de même que les oiseaux de nos forêts voltigent à travers le feuillage, des arbres terrestres, faisant reluire aux rayons du soleil leur plumage aux mille couleurs, de même les poissons glissent à travers les tiges et les feuilles des arbres marins, lançant à travers le voile transparent et azuré qui les couvre des éclairs d'or et d'argent.

Au milieu du plus grand de tous les océans, c'està-dire de l'océan Pacifique, entre les îles Chatham et la péninsule de Banck, juste à nos antipodes, se trouve le palais du roi de la mer. Les murs en sont de corail rouge, noir et rose ; les fenêtres en sont d'ambre fin, transparent et pur; et les toits, au lieu de tuiles, sont faits de ces belles écailles noires, bleues et vertes, comme vous en voyez aux montres des marchands de curiosités du Havre et de Marseille.

Le roi qui habitait ce palais au moment où se passèrent les événements que nous allons raconter, était veuf depuis longtemps, et comme il avait eu de grands chagrins avec sa femme, il n'avait pas voulu se remarier.

Sa maison royale était tenue par sa mère, excellente femme du reste, mais ayant un grand défaut, celui d'être très-orgueilleuse. C'est pourquoi elle portait douze huîtres perlières sur la queue de sa robe,

tandis que jusqu'à elle, les plus grandes dames de l'empire et la défunte reine elle-même n'en avaient jamais porté que six.

Mais son grand mérite aux yeux du roi régnant, celui que ne lui contestaient pas môme ses ennemis, c'était la grande affection qu'elle portait aux princesses de la mer, ses petites-filles.

Il est vrai que c'étaient six charmantes princesses ; mais on était obligé de convenir que la plus jeune était la plus belle. Elle avait la peau fine et transparente comme une feuille de rose. Ses yeux étaient bleus comme l'azur céleste; mais, ainsi que ses sœurs, c'était une sirène, c'est-à-dire qu'elle n'avait pas de pieds et que son corps, à partir des hanches, se terminait par une queue de poisson.

Les princesses pouvaient jouer pendant tout le temps que durait le jour, dans les grandes salles du palais, où croissaient des fleurs aussi riches de couleurs qu'aucune de celles qui s'épanouissent sur la i* Mi

terre. Elles faisaient ouvrir les fenêtres d'ambre, et les poissons entraient pour se mêler à leurs jeux, à peu près comme font chez nous les hirondelles quand elles s'amusent à effleurer nos fenêtres ouvertes ; seulement, nos hirondelles, d'habitude, restent farouches, tandis que les poissons venaient manger jusque dans les mains des princesses.

Il y avait devant le palais un grand jardin d'arbres dont les tiges étaient de corail et les feuilles d'émeraude. Ils portaient des grenades de rubis et des

oranges a or.

Les allées en étaient couvertes de sable fin d'un si beau bleu, que l'on eût cru que c'était de la poussière de saphir.

En général, tout, dans ce monde de la mer, était recouvert d'un reflet azuré ; c'était à croire que le ciel s'étendait sous les pieds comme au-dessus de la tête.

Dans les temps de calme, on voyait parfaitement

le soleil. Il ressemblait alors à une énorme fleur violette, du calice de laquelle sortiraient des flot* de lumière.

Chacune des jeunes princesses avait un coin dans ce jardin où elle pouvait planter ce qu'elle voulait.

L'une donnait à son jardin la forme d'une baleine, l'autre celle d'un homard ; mais quant à la plus jeune princesse , elle faisait le sien rond comme le soleil, et le plantait de fleurs violettes comme lui.

C'était au reste une enfant étrange, calme et réfléchie ; tandis que ses sœurs se paraient des bijoux provenant des vaisseaux qui faisaient naufrage, elle n'avait recueilli de toutes les richesses que renferme le fond de la mer qu'une belle statue de marbre représentant un jeune homme.

C'était un chef-d'œuvre de sculpture grecque que le gouverneur de Melbourne avait fait venir de Londres pour en parer son palais, et qui, par suite du

naufrage du vaisseau qui la portait, était tombée en la possession de la jeune princesse.

Elle avait interrogé sa grand'mère sur l'origine de cet animal à deux pieds qui lui était inconnu, et sa grand'mère lui avait répondu que cet animal était un homme, et que la terre était peuplée d'animaux de la même espèce.

Alors elle avait placé sa statue debout sur un rocher qui s'élevait au milieu de son jardin. Elle avait planté près d'elle un saule pleureur rose, qui, laissant tomber autour de lui ses branches gracieuses, lui faisait une ombre violette ; mais l'explication donnée par la vieille reine à la jeune princesse n'avait point suffi à celle-ci. Elle revenait éternellement sur le monde des hommes, faisant raconter à sa grand'mère tout ce qu'elle savait des navires, des villes, des hommes et des animaux de cette terre inconnue, qu'elle avait si grande envie de voir. Ce qui lui semblait particulièrement beau et extraordinaire surtout,

c'est que les fleurs terrestres avaient des parfums, tandis que celles de la mer ne sentaient rien. Un autre sujet d'étonnement pour elle, c'est que les forêts et les jardins terrestres étaient peuplés d'oiseaux aux mille ramages différents, tandis que ses poissons à elle étaient muets.

— Quand vous aurez atteint votre quinzième année, ma fille, lui disait pour la consoler la vieille reine , on vous donnera la permission de monter à la surface de la mer, la nuit , au clair de la lune , de vous asseoir sur un écueil et de regarder les navires passer.

— Mais les bois, mais les villes dont vous me parlez, grand'mère? disait la jeune princesse.

— Vous les verrez au fond des ports, dans les échancrures des îles; mais ne vous en approchez jamais, car une fois sur la terre des hommes, vous perdriez tout votre pouvoir, et il vous arriverait malheur.

L'année suivante, une des jeunes princesses devait

atteindre sa quinzième année , et par conséquent monter à la surface de la mer; mais comme il y avait une année de différence entre chaque sœur, la plus jeune avait encore cinq ans à attendre avant que son tour arrivât.

Au reste, les jeunes princesses s'étaient promis de tout se raconter, car la vieille reine n'en disait jamais assez , et ses petites-filles comprenaient que leur grand'mère leur cachait heaucoup de choses.

Mais pas une ne désirait plus en être à sa quinzième année que la plus jeune, probablement parce qu'elle avait davantage à attendre et qu'elle était d'un caractère calme et réfléchi.

Mainte nuit, debout à sa fenêtre ouverte, elle regardait passer les poissons silencieux et brillants, elle perçait du regard l'azur foncé des vagues, et regardait les étoiles et la lune, qui lui paraissaient bien pâles il est vrai, mais aussi bien plus grandes qu'elles ne nous apparaissent à nous. Si parfois un nuage noir

ou plutôt un corps opaque les dérobait à sa vue, elle savait que c'était quelque baleine qui passait entre elle et la surface de la mer, ou quelque vaisseau entre la surface de la mer et le ciel.

Et ceux qui glissaient sur le vaisseau ne s'imaginaient certes pas qu'il y avait au fond de la mer une jeune princesse qui tendait ses petites mains blanches vers la cale de leur navire.

Cependant, comme nous Tavcns dit, l'aînée des princesses avait atteint quinze ans et pouvait monter à la surface de la mer.

Lorsqu'elle revint, elle avait cent choses plus merveilleuses les unes que les autres à raconter. Mais ce qu'elle avait vu de plus beau, disait-elle, c'était, tandis qu'elle était assise sur un banc de sable, de voir, au clair de la lune, étincelerau fond d'un golfe les mille lumières d'une grande ville , d'entendre le bruit des voitures, le son des cloches, et tous les cris et toutes les rumeurs de la terre.

496 LE PÈKE GIGOGNE

Il ne faut pas demander si la plus jeune des princesses ouvrait les yeux et les oreilles pendant ce récit ; et lorsque, la nuit suivante, elle contempla la lune à travers les eaux bleues, il lui sembla y voir cette grande ville dont lui avait parlé sa sœur, et elle aussi crut entendre le bruit des voitures, le son des cloches, et les cris et les rumeurs descendre jusqu'à elle.

L'année suivante, la seconde sœur obtint à son tour la permission de monter à la surface de la mer et de nager où elle voudrait ; elle arriva au sommet d'une d'une vague au moment du coucher du soleil, et ce fut ce qu'elle trouva de plus beau dans la création.

— Le ciel était d'or et de pourpre, disait-elle, et quant aux nuages, aucune parole ne pouvait peindre la vivacité de leurs couleurs.

L'année suivante, ce fut le tour de la troisième sœur; elle ne s'en tint point à la mer, elle remonta un large fleuve, elle vit des collines superbes, des vignes magnifiques; des châteaux et des forteresses

lui apparurent à travers de splendides forêts; elle s'approcha si près du bord qu'elle entendit le chant des oiseaux.

Dans une petite crique, elle rencontra tout un essaim de petits enfants et des hommes ; ils étaient complètement nus et s'ébattaient en nageant dans l'eau. Elle voulut jouer avec eux ; mais à peine eurentils aperçu ses cheveux tressés avec des coraux, des perles et des algues, et le bas de son corps couvert d'écaillés, qu'ils s'enfuirent épouvantés; elle voulait les suivre jusqu'au rivage : mais alors une bête noire, couverte de poils, vint à elle et se mit à aboyer contre elle avec un tel acharnement, qu'effrayée à son tour, elle regagna la pleine mer.

Mais, revenue près de ses jeunes sœurs, elle ne pouvait oublier ni les bois magnifiques, ni les riantes collines, ni les forteresses, ni les châteaux, ni surtout les petits enfants, qui nageaient dans la rivière sans avoir une queue de poisson.

La quatrième sœur n'alla point si loin : soit que son caractère fût moins aventureux, soit que ses désirs fussent moins difficiles à contenter, elle s'assit sur un rocher au milieu de la mer, vit de loin des vaisseaux qui lui semblèrent des mouettes, et le ciel qui lui parut une immense cloche de verre. Au lieu d'une volée gazouillante de petits enfants nageant dans une crique, elle vit une bande de baleines qui lançaient l'eau par leurs évents et dont chacune faisait deux trombes qui tombaient en se recourbant.

Selon elle, on ne pouvait rien voir de plus beau.

Vint le tour de la cinquième sœur. Son anniversaire à elle tombait en plein hiver; elle vit donc, elle, ce que les autres n'avaient pas vu. La mer était verte comme une gigantesque émeraude. Et de tous côtés voguaient d'immenses glaçons et flottaient des pics de glace qui semblaient des clochers en diamant. Elle s'assit sur de ces îles mouvantes, et de là elle vit une tempête qui brisa comme verre le plus gros de

ces glaçons; des vaisseaux du plus haut bord dansaient comme des lièges, et les plus fiers avaient cargué toutes leurs voiles et semblaient bien petits sur l'océan furieux.

Lorsque l'aînée des sœurs avait eu quinze ans et pour la première fois était montée à la surface de la mer, toutes, à son retour, nous l'avons dit, étaient accourues vers elle, l'avaient interrogée et, transportées de curiosité et d'étonnement, avaient écouté ses récits; mais maintenant que cinq d'entre elles, parvenues à l'âge de quinze ans, avaient la permission de faire ce qu'elles voulaient, elles ne paraissaient plus s'en soucier, et toutes les cinq finirent par s'accorder pour dire que c'était encore chez elles, au fond de la mer, qu'était le plus beau spectacle qu'elles eussent jamais vu.

Que voulez-vous, mes chers enfants, on est si bien chez soi !

Souvent, à la tombée de la nuit, les cinq sœurs

aînées se prenaient par le bras et montaient par une seule file à la surface de l'eau. Là, s'il y avait tempête dans les airs, et si un navire emporté par la tempête passait devant elles, elles se mettaient à chanter de leurs plus douces voix, invitant les matelots à venir avec elles au fond des flots, leur racontant les merveilles qu'ils y verraient.

Les matelots entendaient leurs chants mélodieux à travers le brouillard et la nluie; ils voyaient, à travers la lueur de l'éclair, leurs bras blancs, leurs cous de cygne et leurs queues de poisson reluisantes comme de l'or, et ils se bouchaient les oreilles en criant :

— Les sirènes ! les sirènes ! au large ! au large !

Et ils s'éloignaient des filles de la mer aussi rapidement que le permettaient les vents et les flots.

Et quand les cinq sœurs partaient ainsi ensemble, la pauvre petite princesse restait seule dans son palais de corail, aux fenêtres d'ambre, les suivant du regard et prête à pleurer. Mais les enfants de la mer n*ont

point de larmes, ce qui fait qu'ils souffrent bien plus que nous.

— Oh! si j'avais quinze ans, disait-elle, je sens que je préférerais de beaucoup à notre royaume humide le monde d'en haut, la terre et les hommes qui l'habitent.

Enfin elle atteignit sa quinzième année.

— Ah 1 lui dit la grand'mère, te voilà jeune fille à ton tour; viens, que je te fasse ta toilette comme je l'ai faite à tes sœurs le jour où elles ODt monté à la surface de la mer.

Et elle lui mit sur la tête une couronne de lis, dont chaque fleur était une perle découpée, puis elle lui fit attacher huit grosses huîtres sur la queue pour indiquer son haut rang.

La petite princesse criait que les épingles lui faisaient grand mal, mais la vieille reine lui répondait :

— Il faut souffrir pour tire bille, mon enfant. Hélas 1 elle eût \oloniiers déposé tout ce luxe, et

remplacé sa lourde couronne par quelques-unes de ces fleurs de pourpre qui lui allaient si bien. Mais c'était la volonté de la grand:mère qu'elle fût parée ainsi, et, nous l'avons dit, quand la grand 'mère avait dit : Je veux, il fallait obéir.

— Adieu ! dit-elle enfin.

Et elle monta à la surface des vagues, légère et transparente comme une bulle d'air.

Lorsque la petite sirène passa sa tête blonde audessus des flots unis comme un miroir, le soleil venait de se coucher, le ciel était de pourpre à l'occident, et sur toute l'étendue du firmament, les nuages reflétaient des teintes roses et dorées. Un seul navire était en vue : c'était un beau yacht, marchant ou plu-

LA PETiïfi SIRÈNE 203

tôt sebalaDçant sous deux voiles, &on grand hunier et son foc. A l'horizon du ciel azuré montait Vénus, pareille à un bluet de flammes; l'air était calme ; la mer, comme nous l'avons dit, n'avait pas une ride.

Aucun bruit n'eût troublé le silence de l'immensité s'il n'y eût pas eu fête sur le yacht : on y chantait, on y faisait de la musique. Et, quand la nuit fut tout à fait tombée, on hissa à tous les agrès des centaines de lanternes de couleur, tandis qu'au-dessus d'elles, suivant toutes les lignes des cordages, se déployaient les pavillons de toutes les nations.

(La petite sirène nagea jusqu'à la hauteur des fenêtres du tillac, et put voir ce qui se passait dans l'intérieur du bâtiment.

11 y avait toute une noble société en grande toilette; mais ce qu'il y avait de plus beau, c'était un jeune prince, avec de grands yeux noirs et des cheveux flottants ; à peine avait-il seize ans, et c'était sa fête que l'on célébrait à bord. Les matelots, à qui l'on avait

donné double ration, dansaient sur le pont, et lorsque le jeune prince y monta, des hourras cent fois répétés et des milliers de chandelles romaines et de bombes saluèrent sa présence, sillonnant et éclairant la nuit.

La fille des eaux en fut si effrayée, qu'elle plongea sous l'eau; mais elle ne tarda point à reparaître. Un instant, au milieu du feu d'artifice qui s'éteignait dans les vagues, elle crut que toutes les étoiles du ciel pleuraient autour d'elle. Jamais elle n'avait vu pareil spectacle; tous ces soleils de toutes les couleurs se reflétaient dans la mer calme et limpide; le navire lui-même, centre de toute cette lumière, était éclairé comme en plein jour.

Le jeune prince était charmant; il donnait la main à tout le monde, et souriait, tandis que les instruments remplissaient la nuit d'harmonie.

La nuit s'avançait; mais la petite sirène ne pouvait détacher ses yeux du prince ni du bâtiment; enfin,

vers deux heures du matin, les lanternes furent éteintes et les fusées cessèrent.

La fille des eaux se laissa mollement balancer par la vague, et continua de regarder ce qui se passait dans le bâtiment.

Peu à peu, la brise s'éleva, le bâtiment hissa ses voiles et commença de marcher; mais bientôt le vent souffla avec assez de violence pour que l'on fût obligé de carguer les hautes voiles et de prendre des ris dans les basses. A peine cette dernière manœuvre était-elle exécutée, que le tonnerre se fit entendre dans le lointain, et que les vagues devinrent menaçantes; mais comme s'il était, lui aussi, le roi de la mer, le beau yacht s'élevait sur la montagne liquide, et plongeait dans l'abîme, mais pour se redresser aussitôt, et gravir une autre montagne, au milieu de laquelle il semblait perdu dans les brumes.

La petite sirène trouvait la chose très-amusante, mais les marins pensaient autrement. Le navire cra-

quait de tous les côtés, la caréné gémissait commeun être animé qui comprend le péril; enfin, tordu par une trombe, le grand mât fut brisé comme un roseau et tomba avec un bruit épouvantable. Enfin une voie d'eau se déclara, et aux cris de joie à peine éteints succédèrent des clameurs d'angoisses.

Alors la petite sirène s'aperçut seulement que le navire était en danger et qu'elle-même devait faire attention aux poutres et aux planches que l'on jetait

à l'eau.

Il faisait si noir qu'elle ne pouvait rien distinguer, sinon à la lueur des éclairs qui, au reste, se succédaient presque sans interruption. Pendant qu'ils brillaient, il faisait aussi clair qu'en plein jour, et elle put voir le jeune prince debout sur la dunette du navire au moment où il se fendait en deux, et où, la proue la première, il s'engloutissait dans l'abîme.

La première pensée de la petite sirène fut que, le prince étant dans l'eau, il allait descendre au palais

de son père ; mais presque aussitôt, réfléchissant que les hommes ne peuvent vivre dans la mer, et que nécessairement le jeune prince allait se noyer, elle se sentit frissonner de tout son corps, à l'idée de revoir cadavre celui qu'elle venait de voir si vivant et si beau ; si bien que, quoiqu'elle se parlât à elle-même, elle s'écria tout haut :

— Non, non, il ne faut pas qu'il meure!

Et, sans s'inquiéter des débris du vaisseau qui se heurtaient avec violence et qui pouvaient l'écraser, elle nagea vers l'endroit où elle avait vu disparaître le jeune prince, plongea à diverses reprises, et enfin, à la lueur d'un éclair, l'aperçut qui, à bout de forces, fermait les yeux et allait s'abandonner à l'abîme.

Elle s'élança vers lui, le soutint doucement, lui tint la tête hors de l'eau, et le dirigea vers l'île la plus prochaine.

Mais le prince avait toujours les yeux fermés.

Cependant l'orage avait cessé; l'horizon, qui s'em-

pourprait, annonçait le retour du soleil, et sous les premiers rayons du jour la mer se calmait peu à peu.

La petite sirène tenait toujours dans ses bras le prince, qui ne rouvrait pas les yeux; elle écarta doucement les cheveux collés sur son beau front et y appuya ses lèvres; mais, malgré ce baiser virginal, le jeune prince demeura évanoui.

Elle aperçut enfin l'île vers laquelle elle se dirigeait : des maisons blanchissaient sous les grands arbres, et au milieu d'elles un édifice, qui semblait un palais. La petite sirène nagea vers le rivage et, tirant le jeune prince à terre, le coucha sur un frais gazon émaillé de mille fleurs et à l'ombre d'un beau palmier.

Puis, voyant venir de son côté une troupe déjeunes filles la tête couronnée de fleurs, et le corps enveloppé de manteaux en soie d'aloès, elle rentra dans la mer, mais, s'arrôtant à quelque distance, se cacha derrière un rocher, se couvrant la tête et le corps

d'écume, pour qu'on ne la vît point; puis, ces précautions prises, elle attendit ce qui allait se passer.

Une des jeunes filles, qui paraissait être la maîtresse de ses compagnes, se détacha du groupe tout en cueillant des fleurs, et marcha droit au prince, qu'elle ne voyait pas.

Tout à coup elle l'aperçut.

Son premier mouvement fut de fuir effrayée, mais bientôt ce sentiment fit place à une douce pitiô. Elle s'approcha doucement et craintive encore puis, s'apercevant que le jeune prince était sans connaksance, elle se mit à genoux près de lui, et lui prodigua les premiers secours.

Le prince entr'ouvrit les yeux, entrevit la jeune fille, puis les referma, comme si cet effort l'avait épuisé. Une seconde fois il les rouvrit, mais cette fois encore ils sa refermèrent.

Alors, voyant ses efforts impuissants, comprenart qu'il lui fallait appeler à son aide le secours de la

science, la jeune fille le quitta, et bientôt des hommes envoyés par elle vinrent prendre le jeune prince et le transportèrent dans le vaste édifice dont nous avons parlé, et qui n'était autre que le palais même d'où était parti le beau jeune homme.

A cette vue, la sirène se sentit si affligée, qu'elle plongea sous l'eau et qu'elle s'en retourna tristement au château de son père.

Elle avait toujours été calme et pensive ; mais, à partir de ce moment, elle le devint bien davantage ; ses sœurs, étonnées de sa tristesse et de sa rêverie, lui demandèrent ce qu'elle avait vu là-haut; mais elle ne répondit rien.

Mais presque tous les soirs, elle remonta jusqu'à l'endroit où elle avait quitté le prince. Elle vit comment les fleurs devenaient des fruits, comment les fruits, après avoir mûri, étaient récoltés; comment la neige tombée pendant l'hiver sur les hautes montagnes fondait aux mois de mai et de juin ; mais elle

n'aperçut pas le prince, et, chaque matin, elle redescendait au palais de son père plus triste qu'elle ne l'avait quitté. Sa seule consolation était de s'asseoir dans son petit jardin et d'entourer de ses bras la belle statue de marbre blanc qui ressemblait au prince ; mais elle ne s'occupait plus de ses fleurs, qui, poussant à l'abandon, croissaient à travers les allées, grimpaient autour du tronc et des branches des arbres, si bien que le petit jardin si bien tenu autrefois était devenu un bois impénétrable, dans lequel pas une seule allée n'était praticable, si ce n'est celle qui conduisait à la statue de marbre blanc.

Enfin, ne pouvant plus se contenir, la petite sirène confia son secret à l'une de ses sœurs. Aussitôt, les quatre autres sœurs l'apprirent, mais personne, excepté cinq ou six sirènes de la suite des princesses, qui n'en parlèrent qu'à leurs amies les plus intimes, n'en eut connaissance.

Une d'entre elles était môme plus avancée que la

jeune princesse. Elle savait que le beau jeune homme était le fils du roi de l'île où la petite sirène l'avait conduit; elle avait vu la fête sous le navire, et elle indiqua à ses compagnes le point de la mer où l'île était située.

Alors les autres princesses lui dirent :

— Allons-y toutes ensemble, petite sœur.

Et se tenant enlacées, guidées par la sirène qui était si bien instruite, elles montèrent toutes à la surface de la mer.

Bientôt elles furent en vue de l'île; alors elles nagèrent vers une charmante petite baie , tout entourée de pandanus, de mimosas et de palétuviers; puis, à travers une trouée ménagée évidemment pour le plaisir des yeux, elles virent le palais du prince.

Il était construit d'une pierre jaune et brillante, avec de grands escaliers de marbre, par lesquels on descendait dans un jardin qui s'étendait jusqu'à la

mer. De magnifiques coupoles dorées s'élevaient audessus des toits, et entre les colonnes qui entouraient tout l'édifice, on voyait des statues de marbre pareilles à celles qui ornaient le jardin de la petite princesse, mais si belles, mais si bien faites, qu'elles paraissaient vivantes. Enfin, à travers les vitres transparentes des hautes fenêtres, on voyait, dans de magnifiques salons, de riches rideaux de soie et des tapisseries ornées de grandes figures qui faisaient plaisir à admirer.

Au milieu de la plus grande des salles, il y avait un jet d'eau qui s'élançait jusqu'au plafond dans une coupole de verre, à travers laquelle le soleil se reflétait dans l'eau, et formait un arc-en-ciel, dont la base se perdait dans les tiges des belles plantes qui croissaient au milieu du bassin.

Maintenant, la petite sirène savait où demeurait son bien-aimé prince, et mainte et mainte nuits elle montait à la surface de l'eau et s'approchait, en

nageant, plus près du rivage qu'aucune autre sirène n'avait encore osé le faire.

Un jour, en s'aventurant plus encore, elle découvrit un canal étroit qui s'avançait jusque sous un grand balcon de marbre, lequel projetait son ombre sur l'eau, et à sa suprême joie, sur le balcon elle aperçut le jeune prince, qui, croyant être seul, regardait la mer étincelante sous un magnifique clair de lune.

Puis, un autre soir, elle le vit voguer dans une magnifique gondole, avec de la musique et des lanternes de toutes couleurs; elle se mit alors dans son sillage, se cachant derrière son voile argenté, et le prince, qui la vit de loin, crut que c'était un des cygnes de ses bassins qui se hasardait à la mer.

Une autre nuit, elle vit des pêcheurs qui péchaient aux flambeaux; elle s'approcha d'eux jusqu'à entendre ce qu'ils disaient. Ils parlaient du prince et en disaient beaucoup de bien; alors elle se réjouis-

sait de lui avoir sauvé la vie, la nuit où il roulait au milieu des vagues : elle se souvenait combien sa tête avait reposé doucement sur son sein et combien elle l'avait embrassé avec amour. Mais, hélas ! une pensée sombre attristait la jeune princesse, c'est que lui ignorait tout cela et qu'il ne pouvait rêver d'elle comme elle rêvait de lui.

Elle continua à aimer de plus en plus la terre et ses habitants : le monde des hommes lui semblait bien plus beau et bien plus grand que le sien. Ils pouvaient, à l'aide de leurs navires, glisser sur les eaux presque aussi rapidement qu'elle a\ec ses nageoires et sa queue de poisson. Puis ce qu'elle ne pouvait pas, ils le pouvaient, eux, soit à pied, soiî achevai, soit en voiture, franchir les montagnes, s'éiever au-dessus des nuages, traverser les forêts eî les champs, aller enfin bien au dalix de l'horizon, qui, au lieu d'êlre morne comme celui de la mer, s'étendait multiple et varié.

Ah! c'était ce que l'on voyait au delà de ces horizons de la terre que la petite sirène eût bien voulu connaître. Elle interrogeait ses sœurs, mais ses sœurs, aussi ignorantes qu'elle à ce sujet, ne savaient que lui répondre.

Alors elle questionna la vieille reine douairière, qui connaissait le monde d'en haut et qui lui nomma tous les pays qui s'étendaient au-dessus de la mer.

— Mais, demanda la jeune fille, lorsque les hommes ne se noient pas, ils doivent vivre éternellement?

— Non, répondit la vieille reine, ils meurent comme nous, et la durée de leur vie, au contraire, est encore plus courte que la nôtre. Nous vivons, existence moyenne, trois cents ans, et lorsque nous mourons notre corps se dissout en écume et monte à la surface de la mer. Si bien que nous n'avons pas même une tombe où nous reposions au milieu de ceux qui nous sont chers. Une tois morts, nous

n'avons pas môme d'âme immortelle et ne reprenons jamais une nouvelle vie. Si bien que nous ressemblons au vert roseau qui, une fois brisé, ne peut plus reverdir. Les hommes, au contraire, ont une âme qui, émanée de Dieu, vit éternellement, même après que, leur courte vie achevée, le corps qu'elle habitait retourne à la terre. Alors elle monte, à travers l'air limpide, vers les brillantes étoiles, de même que du fond de la mer nous nous élevons à la surface de l'eau ; là elle trouve des jardins magnifiques, inconnus aux vivants, et où elle jouit éternellement de la présence de Dieu.

— Et pourquoi n'avons-nous donc pas une âme immortelle? demanda la petite sirène attristée. Quant à moi, je sais que je donnerais volontiers les trois siècles qui me restent à vivre pour devenir un être humain, ne fût-ce qu'un seul jour, et espérer avoir ainsi ma part dans le monde céleste.

— Tu ne dois point penser à cela, dit la vieille i 13

reine; car nous sommes ici-bas bien railleurs, et surtout bien plus heureux que les hommes ne le sont là-haut.

— Ainsi donc, reprit mélancoliquement la jeune fille, se parlant plus encore à elle-même qu'à la vieille reine, ainsi donc je mourrai et flotterai, blanche écume, sur la surface des mers; ainsi donc, une fois morte, je n'entendrai plus l'harmonie des vagues, et ne verrai plus les belles fleurs, ni le soleil d'or quand il se lève, de pourpre quand il se couche. Que pourrais-je donc faire, ô mon Dieu ! pour obtenir de vous une âme immortelle, pareille à celle des hommes!

— Il n'y a qu'un moyen, répliqua la vieille reine.

— Oh! lequel, dites, dites? s'écria la jeune princesse.

— Si un homme t'aimait tant que tu lui devinsses plus qu'une sœur, plus qu'une mère, plus qu'un père, s\ toutes ses pensées, si tout son amour étaient

en toi, si le prêtre mettait sa main droite dans la tienne, si vous échangiez le serment de fidélité dans ce monde et dans l'autre, alors son âme passerait dans ton corps, et tu aurais ainsi une part dans la béatitude des hommes.

— Mais alors lui n'en aurait plus, d'âme! La vieille reine sourit.

— Mon enfant, dit-elle, l'âme est infinie, comme elle est immortelle. Qui a une âme peut donner une part de son âme et cependant la garder tout entière. Mais ne te leurre pas d'un vain espoir; cela ne peut jamais arriver. Ce qui, au fond de la mer, est magnifique, c'est-à-dire ta queue de poisson, serait sur la terre une affreuse difformité. Que veux-tu? les pauvres hommes n'en savent pas davantage et n'y voient pas plus loin, et ils préfèrent ces deux stupides supports qu'ils nomment des jambes, à cette gracieuse queue de poisson resplendissante d'écaillés de toutes nuances, r

Mais la petite sirène se mit à soupirer et, malgré l'éloge qu'en faisait sa grand'mère, regarda tristement sa queue de poisson.

— Allons, allons, dit la vieille reine, qui ne comprenait rien à la tristesse de sa petite-fille. Rions, nageons et sautons pendant les trois cents ans que nous avons à vivre. Vraiment, c'est bien assez long, et il arrive même un âge où l'on trouve que cela l'est trop. Quant à l'âme, puisque le Dieu des hommes nous l'a refusée, passons-nous-en; une fois morts nous n'en dormirons que mieux; en attendant, il y a ce soir bal à la cour.

Il y avait bal, en effet.

Ce bal était quelque chose dont l'imagination des hommes ne saurait se faire une idée. La muraille et le plafond de la salle étaient faits d'un verre épais mais transparent, des milliers de coquillages gigantesques, Jesuns d'un rose tendre, les autres d'un vert nacré, ceux-ci ayant toutes les nuances de l'iris,

ceux-là toutes celles de l'opale, étaient rangés autour de la salle, dont ils formaient les parois. Un feu bleuâtre les éclairait, et comme les murailles étaient transparentes comme nous avons dit, la mer en était éclairée à un quart de lieue à la ronde, et l'on pouvoir les innombrables poissons, grands et petits, qui venaient, attirés par la clarté, coller leurs museaux contre les murs de verre, et qui paraissaient, les uns d'un rouge de pourpre, les autres couverts d'une cuirasse d'argent ou d'or. Enfin au milieu de la salle, qui formait un carré qui pouvait bien avoir une lieue sur chacune de ses faces, coulait un fleuve immense où les habitants de la mer, mâles et femelles, dansaient en s'accompagnant les uns de lyres faites avec des écailles de tortue, les autres de leur propre chant, et tout cela avec de si douces voix, avec une si harmonieuse musique, que quiconque les eût entendus eût avoué qu'Ulysse avait été le plus sage des hommes de boucher avec de la cire les oreilles de ses mate-

lots, afin qu'ils n'entendissent point le chant des sirènes.

Si triste qu'elle fût, — et peut-être môme parce qu'elle était triste, la petite sirène chanta mieux qu'elle n'avait jamais chanté, et toute la cour applaudit des mains et de la queue. Un moment elle se sentit une grande joie au cœur, car si modeste qu'elle fût, force lui fut bien de croire qu'elle avait la plus belle voix que puissent jamais entendre les habitants de la terre, puisqu'elle avait la plus belle voix qu'eussent jamais entendue les habitants des eaux; mais ce triomphe même la fit se ressouvenir du monde d'en haut; elle pensa à son jeune prince, dont la figure était si belle, dont la tournure était si noble, et tout cela se mêlant au chagrin de n'avoir point une âme immortelle, elle fut prise d'un si grand besoin de solitude qu'elle se glissa hors du château, et tandis qu'à l'intérieur de la salle de bal tout était joie et chant, elle s'assit tristement dans son petit jardin. De

là elle entendit le son des trompes, dont la joyeuse fanfare traversait les profondeurs de l'eau, et elle se dit:

— Maintenant, il navigue à coup sûr à la surface de la mer, celui quia toutes mes pensées, et enti 3 les mains de qui je voudrais pouvoir remettre le bonheur de ma vie mortelle et immortelle. Eh bien ! je veux tout risquer pour obtenir son amour, puisque son amour peut être mon âme. Donc, pendant que mes sœurs dansent dans le palais, je vais aller trouver la sorcière des eaux, dont j'ai toujours eu si peur, car on la dit fort savante, et peut-être pourra-t-elle m'aider et me conseiller.

Alors la petite sirène sortit de son jardin, et nagea vers le tourbillon derrière lequel la sorcière demeurait. Non-seulement jamais elle n'avait fait ce trajet, mais elle avait toujours évité de venir de ce côté.

En effet, là, pas de fleurs; là, pas d'herbes marines; rien que l'eau troublée et le sol nu, uu sol de

sable gris sous l'eau qui tourbillonnait avec un effroyable fracas, pareil à celui que feraient cent roues de moulin, et qui entraînait tout dans son mouvement de rotation.

Or, il fallait que la petite sirène traversât tout cet effroyable désordre de la nature pour arriver chez la sorcière des eaux; il n'y avait pas d'autre chemin.

Mais, le tourbillon traversé, on était encore loin d'ôtre arrivé chez la vieille magicienne : il fallait alors suivre une longue bande de limon chaud et bouillonnant, que la sorcière appelait sa tourbière, et derrière laquelle, au milieu d'un bois étrange, était située sa demeure. Tous les arbres et tous les arbustes de ce bois étaient des polypes, moitié plantes, moitié animaux; chaque tronc avait l'air d'une hydre à cent têtes, qui sortait hors de terre; chaque branche un long bras décharné, avec des doigts qui ressemblaient à des sangsues enroulées, et dont chaque membre se mouvait depuis la racine jusqu'au faîte. Tout ce qu'ils

tA PETITE SIKÈNE 225

pouvaient saisir ils l'attiraient à eux, l'entouraient de leurs replis et ne le rendaient jamais.

La petite sirène, en touchant la lisière de la hideuse forêt, s'arrêta épouvantée : son cœur battait d'angoisse, et elle fut sur le point de retourner sur ses pas, mais elle pensa au jeune prince, à l'âme des hommes, et le courage lui revint. Elle attacha ses longs cheveux flottants sur sa tête, afin que les polypes ne pussent pas les saisir; elle croisa les deux mains sur son cœur, afin d'offrir de moins de prise possible, et glissa ainsi comme les poissons glissent dans l'eau, à travers les affreux polypes, qui étendaient vers elles leurs longs bras et leurs doigts armés à la fois d'un ongle pour retenir leur proie, et d'une bouche pour la sucer ; entre ces bras étaient de nombreux squelettes, aux ossements blancs comme de l'ivoire; ces ossements étaient ceux des marins qui avaient péri dans les tempêtes, et qui avaient coulé

à fond, des gouvernails, des caisses, des squelettes l. 13.

d'animaux de terre, et môme celui d'une petite sirène se distinguaient entre les tiges de ces arbres monstrueux, qui formaient au fond de la mer une vallée plus terrible que celle des Bohom-Upas, à Java.

Enfin, elle arriva au centre de la forêt. Là, au milieu d'une clairière marécageuse, se tordaient de gros et gras serpents de mer, montrant leur ventre marbré de taches d'un jaune pâle, d'un blanc livide et d'un noir terreux.

Au milieu des serpents s'élevait, construite avec des ossements humains, la maison de celle que la petite sirène venait chercher.

C'est dans ce hideux sanctuaire que la sorcière était assise; elle donnait à manger dans sa bouche

à ud énorme crapaud, absolument comme chez nous une jeune fille tend avec ses lèvres un morceau de sucre à un petit serin; elle appelait les plus gros et les plus visqueux de tous les serpents, ses favoris, et elle les laissait s'enrouler autour de son col et se jouer sur sa poitrine.

Au bruit que fit la petite sirène en entrant, elle leva la tête ; la princesse allait parler, mais la vieille sorcière ne lui en donna point le temps.

— Je sais ce que tu veux, lui dit-elle, ol il est inutile que tu me l'apprennes ; c'est, au reste, bien stupide de ta part; car si je fais selon ta volonté, cela te portera malheur, ma belle princesse. Tu voudrais, je le sais, échanger ta queue de poisson contre deux supports comme les hommes en ont pour marcher, afin que le prince puisse devenir amoureux de toi, et que tu obtiennes par lui une âme immortelle.

Et la sorcière se mit à rire aux éclats, de telle

façon que le crapaud tomba de son épaule et que les serpents effrayés s'enfuirent.

— Ma foi, tu arrives bien à propos au reste, ajouta la sorcière, à partir de demain au lever du soleil, je perds ma puissance et n'aurais pu t'aider que dans un an. Je vais donc te préparer une boisson avec laquelle, avant que le soleil ne se lève, tu nageras vers la terre, tu t'assoiras sur le rivage et tu la boiras. Alors ta queue disparaîtra, et il te poussera en place ce que les hommes appellent des jambes. Au reste, les tiennes seront les plus mignonnes el les mieux faites qui se puissent voir, étant faites par moi; de plus, tu conserveras ta marche ondulante, et aucune danseuse ne pourra se mouvoir aussi légèrement que toi, mais aussi à chaque pas que tu feras, il te semblera que tu marches sur des lames tranchantes ou sur des pointes aiguës, et quoique ton sang ne coule pas, tu éprouveras les mômes douleurs que si ton sang coulait.

LA PETIRE SIRÈNE 229

Si tu veux souffrir tout cela, je t'aiderai.

— Oui, dit résolument la jeune fille des eaux, car elle pensait au jeune prince et à l'âme immortelle; oui, je le veux.

— Réfléchis, dit la sorcière, ce que je te dis est sérieux, quand une fois tu auras obtenu la forme humaine, jamais plus tu ne pourras redevenir sirène. Jamais plus tu ne pourras retourner près de tes sœurs à travers les profondeurs des eaux, ni retourner au château de ton père, et si tu n'obtiens pas l'amour du jeune prince, c'est-à-dire s'il n'oublie pas pour toi son père et sa mère, que corps et âme il ne se donne pas à toi, si le prêtre n'unit pas vos deux mains afin que vous deveniez mari et femme, tu n'obtiens pas non plus une âme immortelle, et le premier jour où il sera marié avec une autre, ton cœur se brisera, et tu seras changée en écume sur la surface de la mer.

«— Que tout cela s'accomplisse ainsi que tu le dis,

répliqua la petite sirène avec fermeté, mais en devenant pâle comme une morte.

— Ce n'est pas le tout, dit la sorcière, tu comprends bien que je ne rends pas de pareils services gratis; et sois prévenue à l'avance, je ne demande pas peu. Tu as la plus jolie voix de toutes les filles des eaux, et c'est surtout avec cette voix mielleuse que tu comptes faire la conquête du prince. Eh bien, cette voix, il me la faut; je veux ce que tu possèdes de mieux en échange de ma précieuse boisson, et je dis précieuse, attendu que je dois y verser de mon propre sang, afin que la boisson, destinée à te couper la queue, devienne tranchante comme un rasoir.

— Mais si vous me prenez ma voix, que me restera-t-il ? demanda tristement la pauvre petite sirène.

-— Ta belle forme, ta marche gracieuse, tes yeux splendides; c'est bien assez, Dieu merci, pour tour-

ner la tête aux hommes. Eh bien ! tu te tais ! auraistu perdu courage?

— Non, répondit la jeune princesse, je suis, au contraire, plus résolue que jamais.

— Eh bien alors, tire-moi ta petite langue, je la couperai en guise de payement, et alors tu auras ma précieuse boisson.

— Soit! répondit la sirène.

Et la sorcière mit sa marmite sur le feu, afin d'y préparer sa boisson enchantée.

— La propreté est une belle chose! dit-elle; et elle prit une poignée de serpents avec laquelle elle nettoya la marmite, puis elle se perça la poitrine, et y laissa tomber quelques gouttes de son sang noir.

Gomme la marmite était presque rouge, ces gouttes de sang furent immédiatement réduites en vapeur, et cette vapeur simulait d'étranges formes; alors la sorcière y versa de l'eau de la mer, mêla à cette eau

des plantes qui ne poussent que dans les profondeurs de l'Océan, y jeta d'autres ingrédients complètement inconnus à la science humaine, et lorsque le tout commença de bouillir, le bruit de cette ébullition ressemblait aux grognements d'un crocodile qui pleure.

Enfin la boisson fat prête, et à l'œil il était impossible de faire aucune différence entre elle et l'eau la plus limpide qui eût coulé d'un rocher.

— Tiens, prends ! dit la sorcière ; mais donne-moi ta langue en échange.

Sans dire un mot, sans pousser une plainte, sans manifester un regret, la petite sirène se laissa couper la langue par la sorcière, et en échange elle reçut la boisson enchantée.

— Si les polypes te saisissent en t'en allant, lui cria la sorcière lorsqu'elle fut à une dizaine de pas de son repaire, tu leur jetteras, sur un endroit quelconque du corps, une seule goutte de ma boisson,

et à l'instant môme leurs bras et leurs doigts se détacheront de toi.

Mais la petite sirène n'eut pas même besoin de recourir à ce moyen, car à son approche les polypes s'écartèrent, effrayés de l'éclat du flacon, qui brillait dans sa main comme une étoile.

Elle traversa ainsi, sans accident aucun, le bois, le marais, le tourbillon.

Alors elle put voir le château de son père. On avait éteint toutes les lumières dans la grande salle de danse, et probablement tout le monde dormait. Mais la petite sirène ne se hasarda d'en réveiller aucun habitant, car, sa langue coupée, elle était muette, et au moment de les quitter pour toujours, elle n'eût pu leur dire adieu. Seulement, on eût dit que le jour de sa mort était déjà venu et que son cœur allait éclater.

Seulement, elle se glissa dans le jardin, cueillit une fleur de chacun des jardins de ses sœurs, envoya

sur ses jolis doigts mille baisers vers le palais où dormaient son père et la vieille reine, et monta à travers les eaux azurées jusqu'à la surface de la mer.

Le soleil n'était pas encore levé lorsqu'elle aperçut le palais du prince, et qu'en se traînant elle gravit les premières marches de l'escalier de marbre. La lune brillait au ciel, et toute la terre semblait endormie.

La petite sirène se tourna vers le balcon où elle avait plusieurs fois vu paraître le prince, elle murmura tout bas les deux mots : Je t'aime ! qu'elle ne pouvait plus dire tout haut, et elle avala la liqueur enchantée.

Au même instant il lui sembla qu'un glaive lui traversait le corps, et elle tomba sans connaissance.

Lorsqu'elle revint à elle, le soleil venait de se lever à l'Orient et resplendissait au ciel comme un œil de flamme. Elle éprouvaitune douleur aiguë et quelle eût trouvée insupportable si, en levant les yeux, elle n'eût vu devant elle le jeune prince. Il fixait sur elle ses

LA PETITE SIRÈÎSE 235

yeux noirs comme du jais, et cela si amoureusement qu'elle dut baisser les siens et que ce regard pénétra jusqu'au fond de son âme. Ce fut alors seulement qu'elle s'aperçut qu'elle n'avait plus sa queue de poisson, mais les plus charmantes jambes et les plus jolis petits pieds qu'une fille des hommes ait jamais possédés. Seulement en même temps J.le vit qu'elle était nue, et elle s'enveloppa de son épaisse chevelure comme d'un voile.

Le prince lui demanda qui elle était, et comment elle était venue là; mais elle, ne pouvant lui répondre, le regarda avec ses grands yeux bleu foncé, et cela si tendrement, qu'il n'y eût pas eu à se méprendre à leur expression, quand même, en le regardant, elle n'eût pas mis la main sur son cœur.

Alors il la prit par la main et la conduisit dans son palais : à chaque pas qu'elle faisait, il lui semblait, ainsi que la sorcière l'avait prédit, qu'elle marchait sur des fers de lances et sur des couteaux tranchant ;

mais elle souffrait volontiers cette douleur, si grande qu'elle fût, et à la main du prince elle marchait si légère, qu'on eût dit non pas une jeune fille, mais une vapeur flottante, si bien que tous ceux qui la voyaient passer s'émerveillaient de sa marche gracieuse et ondulante.

On lui donna des habits magnifiques, de soie et de satin; elle était la plus belle parmi toutes les jeunes filles. Mais elle était muette et ne pouvait plus ni chanter ni parler. De belles esclaves, achetées dans toutes les parties du monde, entrèrent et chantèrent devant le jeune prince, et le roi et la reine. L'une chanta mieux que les autres, et le jeune prince battit des mains et lui sourit. Ces applaudissements et ce sourire affligèrent fort la petite sirène, car elle eût chanté bien mieux que celle qui avait le mieux chanté, si elle n'avait pas fait le sacrifice de sa voix à la sorcière des eaux.

Alors elle r.ensa tristement.

— Oh ! s'il savait que, rien que pour être près de lui. j'ai donné à tout jamais ma belle voixl

Puis, après avoir chanté, les esclaves dansèrent des danses charmantes, accompagnées d'un excellent orchestre : alors la petite sirène se leva, car, on se le rappelle, elle dansait aussi bien qu'elle chantait. Elle se dressa sur la pointe de ses petits pieds, et elle commença de glisser sur le parquet avec une grâce et une légèreté inconnues chez les hommes; à chacun de ses mouvements on lui découvrait une beauté de plus, et ses yeux parlaient au cœur presque aussi éloquemment que l'eût fait sa voix et bien mieux que ne l'avait fait le chant des esclaves.

Tout le monde était enchanté, surtout le prince, qui l'appelait son petit enfant trouvé, et encouragée par les éloges de celui qu'elle aimait, elle dansa de mieux en mieux, bien que, chaque fois que ses pieds touchaient la terre, il lui semblât que des pointes aiguës lui déchirassent los chairs. Lorsque ïe ballet

fut fini, le prince lui dit qu'elle resterait toujours près de lui, et elle obtint la permission de %e coucher devant sa porte, sur un coussin de velours.

Et comme de jour en jour il s'attachait davantage à elle, il lui fit faire un costume d'homme, pour qu'elle pût l'accompagner à cheval. Ils parcouraient ainsi les bois pleins des émanations matinales ou des fraîches senteurs du soir. Les branches les plus basses caressaient leurs épaules quand ils passaient, et les oiseaux chantaient au-dessus de leurs têtes en jouant dans la verte feuillée. Elle gravissait avec le prince les plus hautes montagnes, et quoique le sang coulât de ses pieds délicats, au point que ce sang laissât une trace derrière elle, elle le suivait en souriant, jusqu'à ce qu'ils vissent au-dessous d'eux les nuages fuir comme des essaims d'oiseaux qui s'envolent vers les contrées étrangères.

Puis quand, la nuit, tout le monde dormait auprès du prince, elle sortait du palais, gagnait l'esca-

lier de marbre, le descendait légère et silencieuse comme un fantôme, et rafraîchissait ses pieds brûlants dans l'eau froide de la mer.

Alors elle pensait à ceux qui habitaient les profondeurs de l'Océan.

Une nuit, ses sœurs montèrent à la surface de la mer, se tenant enlacées comme c'était leur habitude ; elles vinrent à elle, glissant à la surface des eaux et chantant tristement. Elle leur fit signe, et elles la re connurent. Alors elles vinrent jusqu'à l'escalier de marbre, s'assirent autour d'elle et lui racontèrent combien toutes elles avaient été affligées. Alors elles revinrent chaque nuit, et chaque nuit, tandis que le prince dormait, la petite sirène venait au bord de la mer.

Une fois, elle vit au loin la vieille grand qui

depuis bien des années n'était pas venue à la surface des eaux, Le roi des mers était près d'elle, avec sa couronne sur la tête. Ils tendaient leurs bras vers

elle; mais, quelque signe qu'elle leur fit, ils ne voulurent pas s'approcher du rivage.

Au reste, de jour en jour, elle devenait plus chère au jeune prince; seulement, il ne l'aimait point comme on aime sa maîtresse ou sa femme, mais comme on aime une bonne et aimable enfant ; si bien que jamais l'idée ne lui venait de l'épouser, et cependant il fallait qu'elle devînt sa femme, ou alors il lui fallait dire adieu à cette âme immortelle, et le jour des noces du jeune prince avec une autre, elle serait changée en écume et flotterait à la surface de la mer.

— Est-ce que tu ne me préfères pas à toutes les autres? semblaient dire au jeune prince les beaux yeux de la petite sirène, quand il la serrait entre ses bras et baisait son front pur et uni comme le marbre.

Et son regard était si expressif que le jeune prince la comprenait.

— Oui, lui répondait-il, tu m'es la plus chère des jeunes esclaves qui m'entourent, car tu as le meilleur cœur de toutes, tu m'es la plus dévouée, et tu me rappelles une belle jeune fille que je vis une fois et que probablement je ne reverrai plus. J'avais été faire une promenade sur un navire. L'ouragan nous surprit au milieu d'une fête, le navire sombra et les vagues me jetèrent sur le rivage, non loin d'un temple sacré, dont plusieurs jeunes filles faisaient le service intérieur. La plus jeune, la plus belle de toutes me trouva évanoui sur le rivage et, à force de soins, me fit revenir à moi. Je la vis comme dans un rôve, car mes yeux ne s'ouvrirent que pour se refermer presque aussitôt, Qu'est-elle devenue? je n'en sais rien. C'était la seule que je pusse aimer et que j'aimerai jamais d'amour en ce monde. Mais tu lui ressembles, chère petite, et tu es dans mon cœur comme l'ombre de son image, aussi ne me séparerai -je jamais

de toi.

Mais il y avait loin de cette promesse plus amicale qu'amoureuse de ne jamais se séparer d'elle à ce qu'ambitionnait la petite sirène, c'est-à-dire aue le prince mettrait sa main dans sa main, l'épouserait en face d'un prêtre et la préférerait à son père et à sa mère.

Aussi pensait-elle en elle-même :

— Hélas! Il ne sait pas que c'est moi qui lui ai satrvé la vie. Il ignore que c'est moi qui l'ai porté à travers les vagues, soulevant sa tête hors de l'eau, que c'est moi qui l'ai déposé sur l'endroit du rivage où l'herbe était la plus douce et la mousse la plus épaisse, que j'ai vu le temple, la jeune fille qui en sortait, et que j'étais cachée, jalouse, derrière une vague, tandis que celle qu'il me préfère essayait vainement de le rappeler à la vie que je lui avais conservée.

Et la petite sirène, qui ne pouvait point parler, soupira, les larmes aux yeux.

LA PETITE SIRÈNE 1h 3

— Celle qu'il aime appartient sans doute au temple sacré; sans doute elle a fait des vœux éternels qui la séparent du monde, et jamais plus il ne la reverra; je suis auprès de lui, moi, je le vois chaque jour, je l'aime, et après celui d'être aimé de lui, l'aimer est encore le plus grand des bonheurs.

Et les jours s'écoulaient, et la petite sirène avait atteint sa dix-huitième année.

De son côté, le jeune prince avait vingt-cinq ans,

Mais voilà qu'un matin le bruit se répandit que le prince allait épouser la fille du roi de l'île voisine, et ce bruit se confirma bientôt, car on commença d'équiper dans le port un magnifique navire. Il es1 vrai que les gens mal instruits, - ou peut-être trop

2kU LE PÈKE GIGOGNE

bien instruits, — disaient que le prince n'allait faire qu'un simple voyage d'agrément. Mais au fond, un bruit sourd persistait que le véritable but de cette course était son union avec la fille du roi son voisin.

Mais, malgré ce bruit si généralement répandu et l'amour qu'elle avait pour le prince, la petite sirène secouait la tête en souriant, car mieux que personne elle connaissait les pensées secrètes de l'héritier de la couronne.

— Je dois taire ce voyage et voir la princesse, lui avait-il dit; mes parents désirent ce voyage, mais ne m'y contraignent pas. Je ne saurais l'aimer, car je n'aimerai jamais qu'une femme qui ressemblera à cette jolie fille du temple qui m'a sauvé la vie. Et, comme jusqu'à présent je n'ai trouvé que toi qui lui ressemble, ce aérait plutôt toi qu'elle que j'épouserais, mon pauvie enfaDt muet aux yeux d'azur.

Et il baisa les lèvres vermeilles de la fille des eaux, déroula sa longue chevelure, et joua avec elle comme

il en avait l'habitude ; puis, tombant dans une douce mélancolie, il appuya sur son cœur la tête de la belle enfant, de sorte que celle-ci rêva de félicité terrestre et d'âme immortelle.

Ce qui n'empêcha point que la petite sirène n'éprouvât une certaine terreur en s'embarquant, car elle faisait partie de la suite du prince.

— Tu n'as cependant pas peur de l'eau, ma pauvre enfant muette, lui dit le prince. Et comme elle lui faisait, en souriant, signe que non avec sa jolie tête, il lui parla des tempêtes qui bouleversent l'Océan, et de l'une desquelles il avait failli être victime, des poissons étranges que les plongeurs avaient vus dans les profondeurs de la mer, des richesses que contenaient ses abîmes, et la petite sirène souriait aux récits du prince, car elle savait mieux que personne ce qui se passait au fond de l'Océan.

Par les nuits sereines, aux beaux clairs de lune, quand tout le monde dormait, jusqu'au timonnier

qui était au gouvernail, la petite sirène était assise sur le pont, et regardait à travers les eaux; elle croyait alors distinguer le palais de son père; sur lo seuil du palais sa vieille grand'mère, avec sa couronne d'argent sur la tête, regardait la quille du navire, et dans le sillage azuré ses quatre sœurs, qui so jouaient les mains entrelacées. Elle leur faisait signe, elle leur souriait, elle eût voulu leur faire comprendre qu'elle était heureuse. Mais le capitaine monta sur le pont et donna un ordre : les matelots accomplirent la manœuvre commandée, ses sœurs eurent peur et plongèrent, de sorte qu'elle crut que ce qu'elle avait vu était un flocon d'écume.

Le jour suivant, le navire entra dans le port de la magnifique capitale du roi voisin ; toutes les cloches étaient en branle, et a» haut des tours les trompettes sonnaient des fanfares, tandis que les soldats, tambours battants, drapeaux déployés, Laïoiiiieltes élincoiantes, passaient une re\^c. Chaque jour amenait

une fête : les bals et les soirées se succédaient; mais la princesse n'était pas encore arrivée. On l'élevait, disait-on, au loin et dans un temple sacré, pour l'accomplissement d'un vœu que sa mère avait fait dans sa grossesse.

Là, disait-on, elle avait appris toutes les grg mondaines et toutes les vertus royales,

La petite sirène était plus que personne curieuse de voir la princesse et de la juger. Elle courut sur le port dès que Ton signala le navire qui la ramenait.

Mais i peine l 'tut-elle aperçue q e les jambes lui manquèrent, qu'elle poussa, un soupir et s'affaissa en pleurant sur le gazon.

Elle avait reconnu la jeune fille que, le lendemain ce la tempête, elle avait vue porter secours au prince évanoui.

Quant au prince, il n'hésita pas un insl

— C'est toi, s'écria-t-il en courant à elle les i

étendus, c'est toi qui m'as sauvé, lorsque, étendu comme un cadavre, je me mourais sur le rivage ! Et il serra sur son cœur la jeune princesse qui

rougit.

Et, à cette vue, la petite sirène ne conserva plus aucun espoir, car le prince venait de retrouver non pas la ressemblance de celle qu'il aimait, mais celle qu'il aimait elle-même.

Et lorsqu'il retrouva la fille des eaux, ignorant que chacune de ses paroles était un poignard avec lequel il lui déchirait le cœur :

— Oh! que je suis heureux, lui dit-il; ce que je désirais le plus au monde vient de m'être accordé. Réjouis-toi donc de mon bonheur, ma chère petite muette, car de tous ceux qui m'entourent tu es celle qui m'aime le mieux.

Et la petite sirène lui baisa la main en souriant; mais derrière ce sourire, il lui semblait que déjà son cœur se brisait.

En effet, on se le rappelle, le jour où le prince se marierait, elle devait mourir, et son corps devenir une blanche écume, flottant à la surface de la mer.

Le jeune prince avait annoncé tout haut sa résolution de prendre pour femme la princesse sa voisine. De sorte que toutes les cloches bourdonnaient, que toutes les fanfares sonnaient, que tous les tambours battaient bien autrement encore que le jour de son arrivée.

Les hérauts parcouraient les rues à cheval et proclamaient le mariage ; sur tous les autels on brûlait des huiles odorantes dans des lampes d'or et d'argent; les prêtres balançaient leurs encensoirs. Enfin le fiancé et la fiancée se rendirent à l'église, se tendirent la main, et reçurent la bénédiction nuptiale de la bouche de l'évoque.

La petite sirène assistait à la cérémonie, quoiqu'elle souffrît mille martyres; mais, au milieu de cela, son

amour pour le prince était si pur et si dévoué, qu'un sentiment de bonheur se mêlait à toutes ses souffrances. Mais, quoique toute vêtue d'or et de soie, elle portait, comme première fille d'honneur, la queue de la robe de la fiancée, quoiqu'elle eût la première place dans le chœur, après le prince et la princesse, elle ne vit rien de la cérémonie sainte, elle n'entendit pas la musique solennelle. Elle songeait a sa nuit de mort, et à ce que lui faisait perdre l'amour du prince pour une autre que peur elle.

Le même soir où ils avaient reçu la bénédiction nuptiale, le prince et sa femme descendirent sur le navire, les canons de la côte tonnaient, tous les pavillons des navires en rade flottaient au vent, et, sur le pont du bâtiment, on avait dressé une tente magnifique d'or et de pourpre, où les deux jeunes époux devaient passer la nuit.

Le capitaine donna l'ordre d'appareiller; la brise gonfla les voiles, et le navire glissa sur une mer si

calme, qu'à peine pouvait s'apercevoir que l'on n'était plus sur la terre ferme.

Lorsque la nuit fut venue, on alluma de3 lampes de toutes couleurs, et les marins se mirent à danser joyeusement sur le pont. La petite sirène pensa alors à sa première sortie du palais de son père, le jour où elle avait eu quinze ans. Cette nuit-là elle avait assisté à un pareil spectacle, mais cette fois ce n'était plus du fond de l'eau et le cœur tranquille qu'elle le contemplait, c'était du pont et le cœur brisé.

Et cependant, sur un signe du prince, elle se mêla au tourbillon de la danse; et comme elle dansait mieux que personne, tous témoignèrent leur admiration par de grands cris.

Elle, de son côté, soutenue par l'ivresse de sa douleur, n'avait jamais si bien dansé; quoiqu'il lui semblât marcher sur des lames tranchantes et sur des pointes aiguës, elle ne s'en occupait point, car son pauvre cœur était bien autrement déchiré ; elle sa-

vait que c'était le dernier soir qu'elle voyait le prince, qu'elle le contemplait et qu'elle respirait le même air que lui, qu'elle voyait enfin la mer profonde et le ciel étoile. Une nuit éternelle, sans pensée et sans rêve, l'attendait, elle qui n'avait pas d'âme et qui n'avait pas pu en conquérir une.

Jusqu'à près de minuit l'on fut sur le navire dans la joie et dans l'allégresse. Elle, au milieu de cette joie, souriait et dansait avec des pensées de mort dans le cœur. Le prince embrassait sa belle fiancée, et celle-ci jouait avec les beaux cheveux du prince, et, appuyés l'un à l'autre, ils se rendirent au lit de repos qui les attendait sous la tente magnifique.

Le silence se fit sur le navire; le timonnier seul était au gouvernail. La petite sirène appuya ses beaux bras blancs sur le bastingage en regardant venir l'aurore du côté de l'Orient, car c'était au premier rayon du jour qu'elle devait mourir. Là, elle vit ses sœurs monter du fond de la mer à sa surface. Elles étaient

pâles comme elle, car elles savaient le sort qui attendait leur sœur; leurs beaux cheveux ne flottaient plus au vent; ils étaient coupés.

Elles s'approchèrent si près du navire qu'elles purent parler à leur sœur.

— Qu'avez-vous fait de vos cheveux? leur demanda celle-ci par geste.

— Nous les avons donnés à la sorcière afin que tu ne meures pas cette nuit, dirent-elles. Et en échange elle nous a donné un couteau que voici. Regarde comme il est affilé, comme il est pointu et comme il coupe. Eh bien! avant le lever du soleil, il faut que tu l'enfonces dans le cœur du prince. De son sang, tu te frotteras les pieds, et tes pieds disparaîtront pour faire place à ta queue de poisson. AFors tu redeviendras une sirène; tu te laisseras glisser dans la mer, et tu vivras trois cents ans, comme nous, au lieu de mourir dans une heure et de devenir de l'écume salée. Dépêche-toi, — toi ou lui devez mourir

avant le lever du soleil. Notre vieille grand'mère a eu tant de chagrin, que ses cheveux blancs euxmêmes sont, comme les autres, tombés sous le couteau de la sorcière. Tue le prince, et reviens parmi nous. Hâte-toi; vois cette raie rouge au ciel. Dans quelques minutes, le soleil va se lever, et il ne sera plus temps.

Et, jetant le couteau sur le pont, elles s'enfoncèrent sous les vagues en jetant un soupir étrange.

La petite sirène ne toucha pas môme au couteau, et comme, en effet, la raie rouge dont avaient parlé ses sœurs commençait de paraître à l'horizon, elle se leva, marcha droit à la tente, en écarta le rideau, et vit la belle épousée dont la tête reposait sur la poitrine du prince.

Elle se pencha vers le groupe, qui semblait de marbre, posa ses lèvres sur le front du prince, regarda le ciel, où l'aurore grandissait de plus en plu?, contempla encore une fois le beau jeune homme qui,

en rêvant, murmurait le nom de sa femme, sortit de la tente, ramassa le couteau et le jeta dans la mer.

L'endroit où il tomba bouillonna aussitôt comme s'il avait creusé un gouffre, et le sommet des vagues s'empourpra de sang.

Alors la petite sirène jeta un dernier regard au prince, regard plein de dévouement et d'angoisse à la fois, puis elle s'élança du haut du pont dans la mer.

A peine eut-elle touché l'eau, qu'elle sentit son corps se fondre en écume. Mais, chose singulière, elle ne perdit point le sentiment, et n'éprouva rien de ce que l'on doit éprouver quand on meurt.

C'est-à-dire que pour elle le soleil resta brillant, l'air doux, l'eau transparente.

Seulement au-dessus d'elle, entre le ciel et la mer, elle distingua ce qu'elle n'avait pas pu voir avec ses yeux terrestres, c'est-à-dire des centaines de créatures transparentes, avec des voiles bleus et des ailes

blanches, et à travers les corps, les voiles, les ailes, elle distinguait le navire avec tous ses agrès, la vapeur qui s'élevait de la terre, les nuages empourprés par l'aurore qui roulaient au ciel. Ces créatures célestes parlaient entre elles un langage qui n'était point perceptible à l'oreille humaine, mais si doux qu'il était une mélodie; elles se soutenaient dans l'air presque sans avoir besoin de mouvoir leurs ailes et par leur propre légèreté.

Puis, à son grand étonnement, la petite sirène vit que de l'écume qu'elle avait produite, se formait un corps pareil à celui de ces créatures divines, que des ailes lui poussaient et qu'elle aspirait à s'élever dans les airs.

— Où vais-je? d'où viens-je? demanda-t-elle ; car elle avait cessé d'être muette, et sa voix, maintenant, résonnait comme celle des belles créatures qui flottaient dans l'air.

— Tu viens de la terre, lui dirent-elles; et, née

fille des eaux, tu es transformée en fille des airs; ton passage dans le monde des mortels a été ton temps d'épreuves ; maintenant, tu es une de nous; écoute donc ce que le Seigneur tout-puissant a décidé de nous :

Comme les filles des eaux, nous n'avons pas d'âme immortelle, mais nous pouvons en gagner une par nos bonnes actions. Comme les filles des eaux, nous avons trois cents ans à vivre; mais nous avons cet avantage sur elles, que notre sort dépend de nous. Tu n'as pas obtenu l'amour et le bonheur des filles de la terre, mais tu as obtenu le martyre. On s'élève plus près de Dieu par le dévouement que par le bonheur. Tu as souffert, tu t'es résignée, et Dieu a permis que tu t'élevasses jusqu'à nous.

Maintenant, tu peux, par de bonnes œuvres, te procurer une âme.

— Oh ! s'il ne faut que cela, dit la petite sirène, je suis bien sûre de l'avoir.

258 LE PÈRF GIGOGNE

Alors elle leva vers le soleil du Seigneur ses yeux reconnaissants, et lorsqu'elle les abaissa vers la terre, «lie revit le navire, et, sans être vue par eux, le prince et sa femme qui regardaient avec émotion l'écume blanche, en laquelle le matelot qui veillait pendant la nuit au bord du navire leur avait dit qu'elle avait été changée.

Invisible alors, elle effleura de ses cheveux le front de la jeune épouse, du bout de son aile fit, comme une brise légère, voltiger ceux du prince, puis, après ce dernier adieu, elle s'éleva jusqu'aux nuages roses qui flottaient dans les champs du ciel, et disparut dans l'éther.

Voilà, chers enfants, l'histoire de la petite sirène.

LE

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