I4E VOEU DE PIERROT
Pendant que le roi courait annoncer à la reine la
prophétie de la fée du lac. Pierrot, qui était resté sur
le champ de bataille, cherchait de tous côtés son
âne pour le remettre sur pied, s'il soufflait encore,
et le ramener à la maisonnette de son père adoptif
le bûcheron .
Mais il eut beau regarder devant, derrière, à droite, n. 8
J34 IK PÈW 6ÏG0GNB
à gauehe, en tous sens» il n'aperçut pas le moindre petit bout d'oreille de son cUer grison,
— mon pauwe Martin! s'écria-t-il tout inquiet, où es-tu? Et dans son désespoir, il se prit i crier i tufr4ôte : Martin I Martin 1 ~ B retint ensuite son haleine pour mieux écouter, mais il n'entendit que la voix moqueuse de l'écho, qui répétait en ricanant : Martin! Martin! comme ferait un enfant espiègle caché derrière le rocher,
n s'apprêtait à tenter une seconde épreuve, quand ses yeux tombèrent par hasard sur les groupes d'animaux que le roi avait fait peindre sur les murailles de la ville pour épouvanter ses enuemis* — Ce» Wtes intelligentes avaient pensé, sans doute, que le prince Àzor étant mort, leur férocité n^étail plus de mise, et toutes s'étaient composé des maintiens si déc^t», des physionomies tellement débonnaires, qu'on eût dit une caravane de petits agneaux allait rendra ifisite à M. de Florian.
LA JSailESSB DE PIEBROT 13S
Hais Pierrot, dont Tesprit était troublé, ne remarfoa pas la métamori>hûâe. ^*— Ohl les monstres I s'écriii441, cç sont eax q[ui ottt dévoré mon paavre Ihfiiii ! Et, s'approcbant du pied des murailles pour fidre honte à un grand tigre royal qui avait une mine encore plus béate que les autres :
— Fil que c'est laid, dit-il, fil que c'est yiiain, monsieur) ce que vous avez lait là I
Et, dans son indignation, il allait faire use impertiaeace à ce magnifique animali lorsqu'il aperçut, au haiit d'une coUine, son Ane qui broutait, avec le flegme impassible particulier & sa race, un bouquet d'dijoncs épineux.
Pierrot tressaillit d'aise à cette vue, et laissant là le tigre royal ; il fut d'un boud sur la ooUine; mais l'àne, qui n'était pas aussi béte qu'il en avait l'ur, ne l'y «vait pas attendu; soit qu'il craignit que son maître ae le ramenât au oomhat^ soit <que, rendu depuis quelques heures à la liberté» il commenoit à
apprécier les douceurs de la vie sauvage, soit enfin qu'il obéît à une force mystérieuse et surnaturelle, il avait pris sa course à travers la plaine, en faisant retentir les airs de ses hi ! han ! les plus sonores, et en lançant au vent ses ruades les plus triomphantes.
Notre ami Pierrot se précipita à sa poursuite; mais quelle que fût la longueur de ses enjambées, il ne put l'atteindre.
— C'est bon, c'est bon, dit-il au grisou qui galopait à cent pas devant lui ; je ne te savais pas si agile : une autre fois je m'en souviendrai.
Après deux heures d'une course inutile, il s'arrêta au pied d'une montagne. Tout autre âne que notre vieux Martin aurait profité de ce temps d'arrêt pour s'esquiver au plus vite ; mais c'était un animal trèsbien élevé et qui connaissait à fond les usages : au lieu de s'enfuir, il s'arrêta, et attendit que son maître se fût reposé ; seulement, pour utiliser ses loisirs, il
cueillit délicatement du bout des lèvres un chardoii imprudent, qui passait sottement sa tête à travers les fenfes d'un rocher , et se mit à le croquer à belles dents.
Après une halte d'une demi-heure, Pierrot se leva : la trêve était expirée, et la poursuite recommença de plus fort.
Elle dura jusqu'à la nuit, et Pierrot, exténué de fa> tigue, allait abandonner la partie, quand il vit notre quadrupède entrer dans une caverne taillée au cœur de la montagne.
— Ohl pour cette fois, tu es à moil s'écria-t-il, et le voilà qui s'enfonce tête baissée dans les profondeurs du rocher.
Il n'avait pas fait cent pas, qu'il sentit une main qui s'appuyait sur son bras, et qu'il entendit une voix qui lui disait à l'oreille :
— Entre, Pierrot, tu es le bienvenu, j'ai à te
parler.
1S6 l» PÈRE «ftOQNte
^ Qai tti'appenQ?)d€fmiaidà t^errot <}«à tréttibltait it totts i^eft membres»
^ NMe ims peur, mon ami» reprît k voiï, tu efi chez la vieille mendiante.
*— La ^feîlte mendiatAê ! dît ttétrol tm peti ïassttrë*
— Oui, mon ami, etje désire bien vivement «lâQSrêt tm instaM avec toi.
^^ C'est tôen dé ilonnetu' que tous m^ ftfites, ttfei bottïie femme, répliqua PîfeTtôt qui ne manquait jik mais de parler poliment aux pauvres g^iis ; mais àu-^ parâVâttt, dites-moi sî vôtis avez vti pasiser mt)n âne il tt*y à qu^tm instant.
— Oui, mon garçon, dit en souriant là vîêffle mendiante, et je viens même de le faire entrer dani5 une écurie assez Men approvisionnée pcwr qu*îl puis se attendre, sans trop s'ennuyef, îa fin de notte entretien.
— Oh ! quel bonheur! s'écria Pierrot, qui sauta tte
LA. Jfil2K£SS£ M PIERROT 139
joie en apprenant que son âne n'était pas peràu;. puis, se tMf&aat vers la vieille :
-^ Parlei, aiaintonant, ma bonne fenadii^ ; je guis tout oreilles, quoique i^Trai dire, nous lerions 'peai* être mieuit de remettre Teûtredea i un autre jour. Le lieu et rbeure^^b
•«^ Te aemUent mal cdioisis, i^i'est^^e pas? maû sQÎs tranquille, mon ami, je t'attemlais ce aoir^ et j'ai tout préparé pour te recevoir.
A ces mots, la vieille mendiante frappa de son bât&n le roeber sur lequel elle était appuyée, et, sou^ daîn, la caverne se fendît ^eik deux et Pieiirol vit a|K paraître , à la place de <cetl)e grotte sombre dans laquelle il marchait tout k l^hieure à tâtons, un palais fantastique, tm palais tout lÀ«ti^ «comme on n'en voit qu'en »ottge, ou dans le pays mervdlleoK des
C'était un immense édifiiïe tcreusé tout entier dans un bloc de marbre t^Ianc. Sa ^aàte coupole, étoilée
de diamants, reposait sur un double rang de colonies d'albâtre que reliaient entre elles ides guirlandes de perles et d'opales, de lis , de magnolias et de fleurs d'oranger entrelacées. Mille arabesques capricieuses, fantaisies sculptées par la main des génies, se tordaient en spirales autour des piliers, s'enroulaient autour des chapiteaux, grimpaient aux saillies des corniches et se suspendaient au plafond comme des
stalactites de neige.
De distance en distance et jusqu'aux dernières limites de la perspective, on voyait des fontaines, des eaux jaillisantes qui s'élançaient à perte de vue dans l'air et retombaient en gerbes, en pluie de diamants, dans des bassins en cristal de roche où se jouaient, autour de beaux cignes endormis, de petits poissons aux écailles d'argent. Le plancher, formé d'un seul morceau de nacre, était recouvert d'un tapis d'hermine jonché de clématites, de jasmins, de myrtes, de narcisses, de pâquerettes et de camélias blancs,
Lli JEUNESSE DE PIERROT 141
et sur chaque fleur tremblait une goutte de rosée.
Mais une chose incroyable, et que vous croirez ce-
pendant, mes chers enfants, puisque je vous le dis, c'est que tous ces objets avaient une transparence lumineuse : le palais tout entier rayonnait, mais de rayonnements si doux, mais de lueurs si pâles, si * calmes, si sereines, qu'on eût cru voir les blanches clartés de la lune endormies, la nuit, sur les gazons verts,
Au centre de l'édifice et sur un trône d'argent naas-
sif, richement ciselé, siégeait la reine de céans, une
une belle fée toute blanche et qui avait un sourire si
doux, qu'à la première vue on ne pouvait s'empôcher dé l'aimer.
C'était la fée du lac : cette bonne fée que vous n'avez encore vue, mes chers enfants, que sous la forme d'un petit poisson rouge, et sous le déguisement d'une mendiante.
Elle était enveloppée de la tête aux pieds d'un
14S LE t»ÈltE m^lOGNB
nuage de gasse légère, et «on ttt>nt pensif «t r&iteur était appuyé mt sa xmiin»
Tout à «onp elle sè ¥edressa%
~ Appfoche, mon atni, dit^Ie d'une voix dOHc^ à l^ierrot, qui se tenait debout à qaelc}ueâ pas de son ttône.
Mats Pierrot,^ ébloui ]par I^éeiat et cette magique apparition, demenra immobile, les j^ax tout gtands ouverts, comme la statue de l'Extase aux portes du ciel.
^ Alltyns, mon atm, t^rit ht iëe, viens tn^tte 4fe mo!^ et elle lui tiësigna du éoigt la p^emiàre marche de son trône.
Et, comme Herrot ne faisait pas^ ttû moirroment:
— As*ta peut de moi, lui dit-elle, et m« tnouTes-tu moins bien iMus mon tiche cosMïie de fée «que sous les haillons de la pauvre mendiaate?
'-^ Obi non, ne dkanges pasl s'éisria Pictn>t en joi-
l'A aEQKSSSE m PIEEROT 143
goant Ws mmxi» \ tous Aies si belle ainsi ! et, faisant quelques pas en avant, il se prosterna à ses pieds»
•^ RelÔYe-toir mon «mi, dit la fée en souriant, et causons^ — J'ai k te demander un grand sacrifice ; te seiis-tu le courage de Paccomplir?
— Je sul;^ YOtre esclave, répondit Pierrot, et tout ce que vous me direz de faire, je le ferai pour Tamour de vous.
— TrèSrbien, mon cher Pierrot, je n'attendais pas moins de* ton bon cœur; mais écoute, avant de Rengager davantage, — et souriant de ce doux sourire qui allait si bien à son pâle visage ; — tu vois en moi, dit-elle, Tamie des petits enfants. — Veux-tu les aimer aussi?
— Bien volontiers et de toute mon âme, repartit Pierrot, qui se rappela en ce moment l'épisode du pourpoint qui lui avait été donné dans sa prison pair les enfants de la ville .du prince Azor.
Veux-tu dévouer ta vie à leur amusement et à
leur bonheur?
Oui, je le veux, répondît résolument Pierrot.
— Mais, prends-y garde 1 ils ne sont pas toujours sages, ces chers petits; ils ont comme nous, qui sommes grands, leurs bons et leurs mauvais jours : parfois, ils sont capricieux, fantasques et mutins ; ils te feront souffrir.
— Je souffrirai, dit héroïquement Pierrot.
— Mais songe bien, mon ami, qu'il te faudra dès demain commencer ton œuvre de résignation et de sacrifice, te séparer de tout ce que tu as aimé jusqu'à ce jour, quitter la Bohême, les vieilles gens qui t'ont élevé, le roi et la reine^ Fleur-d'Amandier...
— Fleur-d'Amandier! murmura Pierrot à voix basse, elle aussi!
— Tu hésites maintenant, mon pauvre garçon, dit la fée d'une voix émue, en pressant tendrement dans les mains la main blanche de Pierrot.
m JEUNESSE DE PIBHROT 145
Pierrot ne répondit pas.
— Mais rassure-toi, mon ami, reprit la fée, je serai là pour te protéger, pour te consoler, et tu seras bien récompensé aussi de toutes tes souffrances par l'amour des petits enfants.
Pierrot resta silencieux.
— Tu souffres déjà, je le vois; eh bien! mon ami, lui dit-elle en lui touchant Pépaule, regarde devant toi.
Pierrot leva les yeux, et son visage rêveur se transfigura tout à coup.
Il voyait devant lui, pratiqué dans un enfoncement de la muraille, un joli théâtre, ruisselant d'or et de lumière, et tout rempli, depuis le plancher jusqu'au comble, de petits enfants. Et c'était en vérité un spectacle ravissant à voir que toutes ces têtes blondes, ces figures blanches et roses, aux yeux bleux et noirs, qui riaient et s'épanouissaient au milieu de cette atmosphère dorée, comme une cor- II. 9'
146 LE PÈRE GIGOGJSE
beille de fleurs éclatantes sous les chauds rayons du soleil.
Entraîné par une force irrésistible, Pierrot s'avança sur la scène.
A sa vue, tous les petits enfants poussèrent des cris de joie et battirent des mains; puis ce furent des éclats de rire qui retentirent dans toute la salle, frais et argentins comme des gazouillements d'oiseaux au lever du jour. — Puis des bouquets, des couronnes tombèrent en pluie de fleurs autour de Pierrot.
Pierrot voulut parler, mais l'émotion étouffa sa voix ; il ne put que poser sa main sur ses lèvres et envoyer mille baisers aux petits enfants.
Aussitôt le théâtre disparut.
— Eb hien l mon ami, dit la fée, hésites-tu encore?
— Oh nonl répondit vivement Pierrot en essuyant une larme qui tremblait au bord de sa paupière. — Je partirai demain.
H avait à peine dit ces mots que le palais de marbre s'écroula, et qu'il se trouva assis sur le dos de son
âne, à l'entrée de la caverne.
Le sacrifice était consommé. Pierrot avait fait vœu d'amuser les petits enfants.