Actes du Frère Didace
2. Registres de ces paroisses. Le 19 septembre 1707 il se dit “faisant les fonctions curiales dans la paroisse de St- Ignace”. Le 1er octobre de la même année il est à St-Michel, dont le curé était alors M. Plante. Le P. Denis y signe un acte de baptême, et s’intitule “missionnaire”. Cet acte, par exception, est inscrit non au registre mais sur une feuille volante, collée ensuite à la marge du registre.
« Dans le mois de juillet de cette année 1707, écrit-elle, un jeune homme mourut à notre service d’une manière qui nous fit admirer la conduite de Dieu sur luy et la protection de la Ste Vierge. C’étoit un soldat qui avoit été commandé pour aller au Mississipi, et qui ne pouvant se résoudre à partir pour ce païs là, avoit déserté 3. Un officier considérable qui avoit été son capitaine et qui l’aimoit, ayant sçu cela, nous l’adressa et écrivit à notre Mère Supérieure pour la prier de le cacher et d’en avoir soin jusqu’à ce qu’il eût accommodé son affaire ; son nom de guerre étoit la Croix, mais pour le déguiser nous l’appelâmes la Plante, et comme personne ne le poursuivoit nous le fîmes travailler avec nos jardiniers ; il demeura deux ans chez nous sans inquiétude, et nous en étions fort contentes ; il était sage, bien dévot à la très Ste Vierge et fort exact à s’approcher souvent des sacrements. Pour n’être point vu dans la ville il allait trouver son confesseur dès trois heures du matin ; il communiait de sa main, et il entendoit ordinairement la Sainte
3. Les Annales manuscrites de l’Hôtel- Dieu l’appellent J.-Bte de La Croix, et nous apprennent que c’était un soldat de la compagnie de Muy, âgé de 22 ans, et qu’il mourut le’ 21 juillet dans le jardin de la communauté.
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Messe dans un endroit secret. Il tomba malade d’une pleurésie, et on n’oza le porter à l’hôpital, de peur qu’il n’y fut reconnu : ainsy on le laissa dans la chambre des jardiniers, et la mère Supérieure nomma deux religieuses pour en avoir soin. M. le Médecin le jugea en danger. On luy fit administrer la nuit les derniers sacrements par le Chapelain des pauvres. Les Rsesqui le soignoient remarquèrent que depuis qu’il les eût reçus il étoit extrêmement triste ; cela leur fit craindre qu’il n’eût quelque peine de conscience : elles lui demandèrent plusieurs fois s’il vouloit parler à quelque Prêtre, qu’on lui feroit venir celuy qu’il souhaiteroit, il répondoit toujours qu’il n’avoit rien à dire, et il tenoit ses yeux fixement arrêtez sur une image de la Sainte Vierge qu’il avoit fait mettre au. pied de son lit. Il récitoit tous les jours son office et continua cette dévotion même pendant sa maladie, assurant les Rses qui le servoient qu’il n’y avoit jamais manqué depuis l’âge de huit ans ; en effet il le sçavoit par cœur. Son mal devenant toujours plus violent, il entra dans un furieux délire, et après une agitation terrible, il perdit tout à fait la parole et la connaissance, et tomba dans une très cruelle agonie ; il y paroissoit si tourmenté qu’il auroit fait trem-
bler les plus hardis. Les deux veilleuses luy firent les prières accoutumées, et voyant que ses frayeurs redoubloient, une d’elles eut la pensée de mettre sur le cœur de ce moribond une petite boîte dans laquelle étoit une de ces Stes Vierges du Père Yvan, afin que la Mère de Dieu voulut bien calmer les inquiétudes où étoit ce pauvre garçon ; cette petite boîte demeura toujours dans l’endroit où on l’avoit mise, malgré les efforts que les convulsions faisaient faire à cet agonisant. Peu de temps après il revint à luy, et dit d’un fort bon sens qu’il avoit mérité l’enfer, qu’il étoit tout prêt à y être jetté par les diables qui le tourmentoient effroyablement, mais que la très Ste Vierge sa bonne mère avoit obtenu que son jugement fût différé pour luy donner le temps de se confesser, il se tourna vers un des deux jardiniers qui étoient là, et luy dit avec empressement de luy aller promptement chercher le père, le père, sans pouvoir trouver le nom de celuy qu’il demandoit. On luy nomma tous les Religieux dont on se souvint alors, il répondoit toujours que ce n’étoit pas celuy là, et il disoit avec chagrin : dépêchez-vous, le terme est court. Enfin ne pouvant deviner qui il vouloit, les Religieuses eurent recours à Saint Joseph, et en dirent les
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litanies afin qu’il fit trouver à ce malade le nom du prêtre dont il avoit besoin ; elles n’eurent pas plutôt nommé Saint Joseph, qu’il s’écria : le voilà, c’est le père Joseph. On luy demanda si c’étoit le père Joseph Recollet, il dit qn’ouy, et on envoya en grand ’hâte le chercher. Quelque diligence que l’on pût faire, notre malade tronvoit qu’il tardoit beaucoup à venir, et il dis oit d’une voix lamentable : qu’il vienne donc vite ! le temps que l’on m’a accordé se passe, ah ! que le terme est court ! Il étoit environ onze heures et demye du soir. Le père Joseph arriva et aussy tôt qu’il fut entré le malade pria toutes les personnes qui étoient là de sortir ; il fit une confession générale depuis l’âge de sept ans dans l’espace d’une demye heure, puis il demanda le Saint Viatique, que le père luy apporta par dedans la maison. Un nouvel inconvénient nous fit croire que le démon étoit bien enragé contre le salut de ce pauvre homme, et qu’il faisoit son possible pour détourner tous les secours spirituels qui pouvoient luy être utiles, car la clef du tabernacle qui est ordinairement la nuit dans le banc de la supérieure au choeur, ne s’y trouva point ; on la chercha en vain de tous côtés fort longtemps, jusqu’à ce qu’après avoir fait quelques prières
T/R PÈKE JOSEPH DENIS
à la Sainte Vierge pour qu’elle fit sçavoir où elle étoit, une Religieuse alla porter sa main dans une mâle pleine d’ornements qui étoit dans la sacristie, et la trouva au milieu, sans que personne avoüât l’avoir mise en cet endroit. Le malade communia avec beaucoup de contrition, de dévotion et de reconnaissance. Après que l’on eût resserré le Saint-Sacrement, le père qui le luy avoit administré retourna au jardin pour assister son pénitent ; il luy fit de nouveau toutes les prières des agonizants, auxquelles ce malade répondit avec toute la présence d’esprit possible. Le père luy proposa ensuite de luy lire la passion de Notre-Seigneur : il témoigna que cela luy fer oit plaisir ; il l’écouta avec une grande attention, et lorsque l’on dit ces paroles : Jésus ayant pris de ce vinaigre, dit : tout est accompli : et baissant la tête il rendit V esprit, notre malade expira doucement, après avoir donné plusieurs marques de ses bons sentiments et de sa confiance en Dieu. Il n’étoit guères plus d’une heure après minuit, le jour de la fête de Saint Alexis. Gomme cet homme avoit vécu caché chez nous, on né l’exposa point dans l’église, mais deux Rses allèrent d’heure en heure se relever pendant la journée pour prier Dieu auprès de luy, et le
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soir toute la Communauté se transporta au jardin pour accompagner le corps, que l’on passa dans le cimetière des pauvres, et les Rses rangées dans l’allée que nous appelons des morts, chantèrent toutes les prières de l’enterrement pendant que le Chapelain de l’hôpital en faisoit la cérémonie. Nous restâmes bien consolées de sa mort par le récit que nous en firent celles qui l’avoient soigné, et par ce que nous en dit aussi le Révérend Père qui l’avoit assisté, qui nous assura que cet homme étoit perdu pour jamais sans la grâce que Dieu luy avoit faite par l’intercession de la très Ste Vierge. Ce grand bonheur luy arriva sans doute pour récompenser la fidélité avec laquelle il avoit récité tous les jours son office, cette Mère de Miséricorde ayant fourni en mille occasions à ses dévots des secours qu’ils n’ozaient même attendre de sa bonté, tant elle est portée à faire du bien aux hommes. Si elle fait de si grandes faveurs aux pécheurs pour de si petits services, que ne doivent point espérer d’elle les âmes pures qui l’honorent fidellement et qui la servent avec amour et avec ferveur 4. »
4. Archives de l’Hôtel-Dieu de Québec. — Annales manuscrites. Dans son édition de ces annales sous le nom à’ Histoire
A l’automne de 1707, le Père Denis fit en France un nouveau voyage pour les affaires de la Mission * * 5. De ce voyage, pas plus que de celui de 1700, nous ne savons rien.
C’est pendant l’absence du Père Joseph que mourut à Québec, au printemps de 1708, Mgr de Laval, dont la disparition laissait l’Eglise canadienne doublement en deuil, son évêque, Mgr de Saint-Vallier, étant prisonnier en Angleterre. Les communantés de la ville voulurent toutes vénérer sous leur toit la dépouille du défunt, et l’on accéda à leur désir. Les Fécollets eurent ainsi l’honneur de recevoir dans leur église les restes mortels du grand évêque qui, trente-huit ans auparavant, bénissait leur arrivée dans son diocèse et leur souhaitait, dans une lettre pleine de bienveillance, de croître et de se multiplier pour la gloire de Dieu et le bien des âmes.
C’eût été une consolation pour le Père Joseph d’unir ses prières à celles de ses frères autour de la dépouille de Mgr de Laval. Elle lui fut refusée. Eefusée également, semble-t-il, celle plus grande d’assister aux derniers moments de son père, Pierre Denis. Celui-ci
de l’Hôtel-Dieu, l’abbé Latour a inséré cette histoire, mais avec
plusieurs modifications, d’ailleurs sans grande importance.