CHAPITRE XXI
Le Pèee Denis et le Bon Feèee Didace
Le nom du Frère Didace est venu déjà plus d’une fois sous notre plume; le moment est arrivé que nous parlions plus longuement du saint pénitent et de son directeur le Père Joseph. Denis.
Claude Pelletier, aujourd’hui connu sous le nom de « Bon Frère Didace », naquit à Sainte- Anne-de-Beaupré, le 28 juin 1657. A l’âge de 21 ans, en 1678, il entra chez les Récollets de Québec, où il fit profession en 1680, le 5 février. Le Bon Frère, étant habile menuisier, fut employé à la construction des divers couvents que les Récollets élevèrent au Canada à cette époque : Notre-Dame-des-Anges à Québec, Percé, Plaisance, Montréal, Les Trois-Rivières. C’est ainsi qu’il fut presque toute sa vie religieuse sous la direction du Père Denis, son supérieur à Percé, Plaisance et Montréal, et son confesseur durant l’espace de quatorze années. Le Père Joseph eut donc la part la plus large et la
pins efficace dans la formation religieuse du Frère Didace ; mieux que personne il connut la sainteté de cette âme, et ceci explique qu’après la mort du serviteur de Dieu, arrivée aux Trois- Rivières en 1699, il fit sienne l’œuvre de la glorification de son illustre pénitent. Aussitôt après la mort du Frère Didace, les miracles commencent à se produire, et des enquêtes canoniques sont instituées pour leur reconnaissance authentique. Miracles et enquêtes jalonnent la période de vingt ans qui s’écoule de de 1699 à 1718, année où le Père Joseph se rendit en France pour soumettre aux supérieurs de la Province le dossier des enquêtes, et saisir de la cause de son pénitent le Procureur des Récollets à Rome.
A cet effet il fit tirer une copie des documents originaux apportés en France, et la fit authentiquer par le secrétaire de la Province, le Père Hyacinthe Beurier, le 2 février 1719. Il joignit à cette copie une notice sur la sainte vie du Frère Didace, et le tout fut expédié au Procureur, pour qu’il le communiquât au Souverain Pontife. Au dossier était annexé un portrait du Bon Frère.
Nous transcrivons in-extenso la notice du Père Joseph, qui précède le recueil des miracles. Elle est rédigée sous forme de lettre adres-
ET LE BON FRÈRE DIDACE
sée « au très révérend Père Donatien Larceneau ancien Lecteur en Théologie de la Province des Récollets de St-Denis en France, Procureur général des Religieux de St-François à Rome, qui doit présenter les susd. procès verbaux à Sa Sainteté. »
Mon très Révérend Père,
«L’obéissance m’ayant appelé de Canada en France pour les affaires de nostre Mission, et y ayant apporté un recueil des procès verbaux que l’on a fait des miracles opérés par l’intercession du très pieux frère Didace Peltier, que notre très Révérend Père Provincial vous envoyé, j ’ay cru, mon très Révérend Père, devoir, pour la gloire de Dieu, dans la personne de son serviteur,' me donner l’honneur de vous marquer en peu de mots son caractère et la manière dont il a vescu, personne ne le sachant mieux que moy pour avoir esté son confesseur l’espace de quatorze ans et travaillé ensemble à tous nos établissements du Canada.
« J’auray donc l’honneur de vous dire, mon très Révérend Père, qu’il est venu en Religion, âgé de 21 ans, de parents pauvres à la vérité de bien temporel, mais riches en vertu, quoiqu’il
fût leur unique garçon, et toute l’espérance de leur vieillesse, ils le donnèrent cependant à Dieu d’un grand cœur quand ils connurent qu’il était véritablement appelé, contre le sentiment de leurs meilleurs amis et pour des raisons fondées sur le droit naturel.
« Il a conservé toute sa vie, non seulement la première ferveur de son noviciat, mais encore la première grâce de son baptême, m’ayant fait deux confessions générales, je n’y ay pas remarqué qu’il aye jamais offensé Dieu mortellement; par conséquent toute sa vie vierge, quoique au milieu des assauts du diable et de la -chair. Son obéissance estoit parfaite dans les petites choses comme dans les plus grandes, et sa pauvreté si extrême qu’il n’a jamais voulu avoir seulement une tunicelle pour changer dans les plus grandes chaleurs de l’esté où il estoit continuellement exposé travaillant à la charpente de touttes les Eglises et maisons de nos Establissements, non plus que de s’exempter du jeûne dans les plus grands et pénibles travaux, et de se lever à minuit; et lorsque je luy rdprésentois qu’il ne pouvoit pas vivre longtems en donnant aucun relâche à la nature, il me prioit, non seulement comme son confesseur, mais comme estant presque encore tou-
Vray portrait du Bon Frère Didace
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jours son supérieur, de le laisser faire, aimant mieux mourir dix ans plutost et avoir la consolation d’avoir observé sa règle, que de vivre dix ans plus tard et avoir à se reprocher de s’estre épargné, que la Religion s’estoit bien passé de luy avant qu’il y fût et qu’elle s’en passeroit bien après sa mort, que le travail qui faisoit plus d’honneur à son estât estoit de se sanctifier soy-mesme.
« Son humilité estoit si profonde qu’il s’estimoit toujours serviteur inutile quoique doué de beaucoup d’esprit et de pénétration pour tous les arts.
« Il portoit un si grand respect aux prestres et à tout ce qui pouvoit les regarder, qu’il vouloit céder le pas mesme aux Novices clercs. Les festes et dimanches il servoit autant de messes qu’il pouvoit, et à 20 ans de Religion comme dans son noviciat, au retour dans la sacristie, il se prosternoit pour dire sa coulpe aux prêtres d’un jour comme à son Supérieur.
« Il avoit une grande et solide dévotion à la très sainte Vierge mère de Dieu; il luy rendoit continuellement des tributs comme un esclave à sa maîtresse : à toutes les heures un ave, à tous les jours son office à trois leçons, toutes les semaines son Rosaire, tous les mois l’office des
morts à neuf leçons pour l’âme du purgatoire qui lui avoit été la plus dévotte, et tous les ans jeûnoit au pain et à l’eau la veille de ses festes. Tous les samedis de l’année il jeûnoit aussy ne buvant que de l’eau pour obtenir la grâce de mourir ce jour là sous la très salutaire protectnon de la très Ste Vierge, comme effectivement il est mort d’une pleurésie qu’il gagna en travaillant au bois de la charpente de nostre Eglise de la Ville des Trois-Rivières; il se fit donner les derniers sacrements contre le sentiment du chirurgien qui en avoit soin, assurant que ce seroit son dernier jour, et expira sur les six heures du soir, respondant luy-mesme aux prières de l’agonie.
« Il a vescu, mon très Révérend Père, d ’une manière si religieuse et si édifiante au dedans et au dehors du cloistre, que lorsque, peu de temps après sa mort, le bruit des premiers miracles que Dieu a opérés par son intercession se respendit, estant connu dans tout le païs, un chacun disoit qu’il s’estonneroit plus s’il ne faisoit pas de miracles que de luy en voir faire. Ceux qui sont marqués, mon très Révérend Père, dans ce recüeil sont ceux dont les grands vicaires ont pu faire commodément les informations; car il y en a quantité d’autres dans le
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païs et dans les endroits où ils n’auroient pn aller sans dépenses, et qui donnent lieu à touttes les personnes du Canada de le révérer comme un saint.
«Voilà, mon très Révérend Père, un petit abrégé de sa vie auquel j’ay prié le vénérable frère Paschal Daulé, procureur général de touttes nos missions de la Nouvelle-France, d’y joindre une de ses estampes, qui est sa véritable effigie, Payant fait tirer de son vivant, faisant faire un tableau de St Pasebal. Je vais, mon très Révérend Père, travailler à un plus long détail de touttes les actions de sa vie, comme Payant toujours vu et ne Payant précédé que de.dix-buit mois en Religion; il est le premier frère loy Canadien, comme je suis le premier novice clerc aussy Canadien, — c’est-àdire l’un et l’autre sorti de familles françaises establies en ce païs là.
«Je ne sçay si j’ay l’honneur d’estre connu de Vostre Révérence, ayant depuis mes études que je suis venu faire en France il y a 41 ans, toujours demeuré dans notre mission, jusqu’à 1700 et 1707, que je suis venu, comme encore aujourd’hui, pour les affaires de la Mission, où j ’ay esté sept ans Commissaire en deux fois, et plusieurs fois Gardien et Supérieur.
« J’auray l’honneur de dire à Votre Révérence, avant que de finir, que Monseigneur de St. Vallier qui estoit à Rome il y a quelques années et qui a parlé à Sa Sainteté, a donné son attestation luy-mesme de sa guérison telle qu’elle est à la fin de ce recueil, et attend la réponse de Sa Sainteté pour luy en écrire luymesme et sur la dévotion que tous les peuples ont à ce grand serviteur de Dieu qu’ils ont desjà canonisé de vive voix... F. Joseph Denis, R. Ind.
A G-isors, ce 20 rniay 1719. »
Dans sa courte notice sur le serviteur de Dieu, le Père Denis annonce qu’il va travailler à une biographie plus ample. Le fit-il? Il fut quatre ans en France, de 1718 à 1722, n’était-ce pas pour être plus libre pour la rédaction de cet ouvrage? Quoi qu’il en soit, nous n’en avons pu trouver trace jusqu’à ce jour.
L’un des premiers soins du Père Denis en France fut de faire graver le portrait du Frère Didace. En 1690, le 26 octobre, le pape Alexandre VIII avait canonisé saint Pascal Baylon, franciscain, dont la fête fut fixée au 17 mai. Les Récollets du Canada, comme tous les religieux de saint François répandus dans
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l’univers, ne manquèrent pas sans doute de célébrer par des fêtes l’élévation sur les autels du nouveau Saint. A cette occasion le Père Denis avait fait peindre un tableau de saint Pascal, et pour modèle il avait choisi son saint pénitent, le Frère Didace, frère convers, lui aussi, comme saint Pascal. Le Père Denis n’avait-il pas eu un secret dessein dans ce choix ? Prévoyait-il qu’un jour le Frère Didace serait peut-être lui aussi glorifié par l’Eglise, et dans cette pensée voulait-il, par un moyen ingénieux qui ne pouvait effaroucher l’humilité de son pénitent, fixer ses traits pour les âges futurs? Nous ne pouvons en tout cas qu’être très reconnaissants envers le Père Denis, dont l’initiative nous vaut - maintenant de pouvoir contempler l’effigie véritable du bon Frère Didace. C’est au graveur J. -B. Scotin que le Père Joseph confia, à Paris, le soin de graver son tableau. L’artiste s’acquitta avec honneur de sa tâche, et les deux seuls spécimens qui paraissent avoir été conservés de l’estampe de Scotin sont d’une belle exécution. On connaît ce « vray portrait du Frère Didace, » que la photographie et la gravure ont depuis trente ans reproduit par centaines de mille au Canada et aux Etats-Unis.
On a remarqué que la lettre du Père Denis
est datée de Gisors, France. Les Bécollets y possédaient un couvent, et l’on voit que le Père Joseph l’habitait en 1719.
Le Père Odoric, dans sa vie du Frère Didace, fait la juste remarque que durant sou séjour eu France le Père Denis ne manqua pas de s’employer à faire connaître son saint pénitent. On en a un témoignage intéressant dans la lettre suivante d’un docteur de Sorbonne an Père Denis, écrite de Gisors même, le 11 juin 1719, et qui, dans les Actes, fait suite à la notice du Père Joseph. La lettre de ce docteur, nommé Du Belloy, porte la curieuse inscription que voici: « Copie d’une lettre écritte au Bévérend Père Joseph Denis Bécollet, par un Docteur de Sorbonne des plus appellants contre la Constitution et qui s’etoit mocqué des miracles du frère Didace, et le canonise après avoir lu les procès verbaux et vu son image.» Yoici la lettre : Mon Bévérend Père,
« J’ay reçu avec beaucoup de vénération l’image du bienheureux frère Didace; elle offre aux yeux un homme bien plein de l’esprit de sa Beligion et tout occupé de son éternité. J’ay lû aussy avec édification les procès verbaux de ses miracles; ,1a sincérité et la simplicité avec lesquelles ils sont rapportés inspirent au lecteur
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la foy et la piété de ceux qui les ont observés. Nous n’avons garde de mépriser un païs si favorisé du Seigneur; ce que nous en apprenons aussy bien que ce que nous en voïons ne nous peut qu’inspirer une sainte jalousie; heureuse la terre dont vostre ordre a reçu de si précieux prémices; heureux les yeux qui les ont vus, et les mains, mon Révérend Père, qui ont mérité de les cultiver, offrir et consacrer au Seigneur ; il n’appartient qu’aux saints de travailler à la sanctification des saints pendant qu’ils vivent et à leur gloire après leur mort. Hâtez-vous, mon Révérend Père, de faire voir à nostre hemysphère les grâces dont il s’est rendu indigne depuis longtemps et dont Dieu arrose ainsy la piété du vostre; nous raisonnons icy et discourons à l’aveugle des mystères de la grâce pendant que vous en ravissez les secrets. Que je serois heureux si, par vos prières et celles de vostre amy, je pouvois obtenir celles qui me sont nécessaires; vous ne pouvez les solliciter pour un homme qui en eut plus de besoin. . . »
Du Belloy.
Cette lettre, avons-nous dit, précède immédiatement le dossier des procès verbaux faits
au Canada, en divers temps, par l’autorité diocésaine sur l’initiative du Père Denis. A la plupart de ces procès verbaux apparaît le Père Joseph, à titre de témoin signataire; ou encore son nom est mentionné au cours des témoignages rendus, ou enfin il est le personnage auquel sont adressés les récits miraculeux, par la suite objets d’informations juridiques. Au cours de cette histoire nous avons raconté l’une ou l’autre de ces guérisons. Nous jugeons que c’est suffisant, renvoyant nos lecteurs soit aux Actes eux-mêmes 1, soit à la vie du Bon Frère Didace par le Père Odoric, o. f. m. Nous ferons une seule exception en faveur du récit de la guérison d’un Sulpieien de Ville-Marie, M. Chèze, parce que le récit de cette guérison, arrivée pendant le séjour en France du Père Denis, lui fut adressé là bas. La lettre de M. Chèze contient d’ailleurs quelques détails intéressant notre Récollet. Les derniers navires partis du Canada à l’automne de 1719 apportèrent donc au Père Joseph la lettre suivante de M. Chèze, en date du 31 octobre; elle fut jointe au dossier des Actes, avec deux autres pièces plus courtes.
1. Publiés in extenso dans le Canada Français, Québec, 1891, vol. 4e, pp. 253 et suiv.
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Mon très Révérend Père,
«Je prends la liberté de vous escrire pour vous remercier de l’honneur de votre précieux souvenir; je vous en demande la continuation surtout dans vos Sts Sacrifices; vous pouvez estre assuré d’un parfait retour de ma part qui durera autant qne ma vie 2.
«Vous voulez bien, mon Révérend Père, que je vous fasse un petit détail d’une longue et dangereuse maladie que Dieu m’envoya il y a deux ans. Je pense que ce récit vous fera plaisir, puisque j’attribue ma guérison à l’entretien que j’eus l’honneur d’avoir avec vostre Révérence la veille de son départ de Ville-Marie au sujet du bon frère Didace vostre ancien pénitent décédé en odeur de sainteté aux Trois- Rivières; je conserve précieusement ses Reliques que vous eustes la bonté de m’envoyer.
«J’avois eu quelque légère indisposition au commencement d’octobre qui m’arresta dix ou douze jours à l’infirmerie, estant rétabli en apparence et continuant mes fonctions ordinaires estant remonté à ma chambre, vers le milieu de la nuit du 24 au 25 8bre, un point de costé des
2. M. François Chèze mourut à Montréal, le 20 mai 1740, quatre ans après le Père Denis.
plus violents me prit dans un profond sommeil qui m’éveilla bien viste, après m’estre tourné et retourné près d’une demy heure sans aucun soulagement, Dieu me donna assez de présence d’esprit pour aller chercher moy mesme du secours chez Mr de la Soudraye qui ne se couche jamais comme vous savez et qui est obligé d’avoir toujours du feu s: l’on envoya aussitost chercher Mr Benoist Chirurgien major qui passa le reste de la nuit avec moy et qui fit de son mieux ; il appeloit cette maladie Colera rnorbus, ou miserere; pendant quinze jours il me survint plusieurs accidents mortels qu’il serait trop long de vous expliquer, une jaunisse qui se répandit de la ceinture en haut, un vomissement continuel, une fièvre double tierce qui redoubloit par quatre fois dans 24 heures.
« Quand tout fut désespéré et que l’on attendoit plus que l’agonie, Mr de Belmont ne sachant plus que faire vint à mon lit et me con- .seilla de faire vœu d’aller visiter le tombeau du frère Didace si je revenais à la santé. Je n’hésitay pas d’un moment à le faire et je le priai d’aller luy mesme devant le St Sacrement